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Orientations pastorales du Comité épiscopal français (1973)
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Bien qu'ayant une portée moins universelle que la Déclaration Nostra Aetate n° 4, ce document, élaboré par le Comité épiscopal français pour les relations avec le peuple juif, constitue un texte de référence capital. Il a exercé une influence considérable sur l'approfondissement de la réflexion théologique concernant la relation de l'Église au "mystère d'Israël". Même du point de vue juif, c'est un texte important. Il fut d'ailleurs chaleureusement salué, dès sa publication, par d'importantes personnalités juives, et même par plusieurs rabbins orthodoxes. Et ce n'est que justice : on y trouve, en effet, une compréhension et une appréciation du peuple juif, dont la chaleur et la sincérité dépassent en sincérité et en intensité tout ce que l'on a coutume de lire dans des documents de cette nature. En voici quelques extraits qui se passent de commentaires (j'ai mis en italiques les passages les plus éloquents). Menahem Macina.


1. L'existence juive interroge la conscience chrétienne

L'existence actuelle du peuple juif, sa condition, souvent précaire, au long de son histoire, son espérance, les épreuves tragiques qu'il a connues dans le passé et surtout dans les temps modernes, et son rassemblement partiel sur la terre de la Bible constituent de plus en plus, pour les chrétiens, une donnée qui peut les faire accéder à une meilleure compréhension de leur foi et éclairer leur vie.

La permanence de ce peuple à travers le temps, sa survie aux civilisations, sa présence, comme un partenaire rigoureux et exigeant, en face du christianisme, sont un fait de première importance, que nous ne pouvons traiter ni par l'ignorance, ni par le mépris.

L'Église, qui se réclame du nom de Jésus-Christ et qui, par lui, se trouve liée, depuis son origine et pour toujours, au peuple juif, perçoit, dans l'existence séculaire et ininterrompue de ce peuple, un signe qu'elle voudrait comprendre en toute vérité.


2. Le lent cheminement de la conscience chrétienne

Le 28 octobre 1965, le Concile Vatican II a promulgué solennellement la déclaration Nostra Aetate n° 4, qui contient un chapitre sur le peuple juif. Nous réaffirmons l'importance de ce texte, dans lequel il est rappelé que [selon saint Paul] l'Église se nourrit de la racine de l'olivier franc [le peuple juif], sur lequel ont été greffés les rameaux de l'olivier sauvage, que sont les gentils [nations]. Il est de notre charge, en tant que Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, de manifester la portée actuelle de cette déclaration et d'en indiquer les applications.

La prise de position conciliaire (Nostra Aetate) doit être considérée davantage comme un commencement que comme un aboutissement… Elle appelle désormais un nouveau regard des chrétiens sur le peuple juif, non seulement dans l'ordre des rapports humains, mais aussi dans l'ordre de la foi. Certes, il n'est pas possible de réexaminer en un jour toutes les affirmations qui ont été proférées dans l'Église, au cours des siècles, ni toutes les attitudes historiques. La conscience chrétienne a cependant entamé ce processus qui rappelle à l'Église ses racines juives. L'essentiel est qu'il soit commencé, qu'il atteigne toutes les couches du peuple chrétien et qu'il soit partout poursuivi avec honnêteté et énergie.


3. La vocation permanente du peuple juif

Il n'est pas possible de regarder la ‘religion‘ juive simplement comme une des religions existant présentement sur la terre. C'est par le peuple d'Israël que la foi au Dieu unique s'est inscrite dans l'histoire de l'humanité… Selon la révélation biblique, c'est Dieu même qui a constitué ce peuple, qui l'a éduqué et instruit de ses desseins, scellant avec lui une alliance éternelle (Genèse 17, 7) et faisant reposer sur lui un appel, que saint Paul qualifie d'irrévocable (Épître aux Romains 11, 29). Nous lui devons les cinq livres de la Loi, les Prophètes et les autres livres sacrés qui complètent son message. Après avoir été rassemblés par la tradition écrite et orale, ces enseignements furent reçus par les chrétiens, sans que, pour autant, les juifs en soient dépossédés. Même si, pour le christianisme, l'Alliance est renouvelée en Jésus-Christ, le Judaïsme doit être regardé par les chrétiens comme une réalité, non seulement sociale et historique, mais surtout religieuse; non pas comme la relique d'un passé vénérable, mais comme une réalité vivante à travers le temps. Les signes principaux de cette vitalité du peuple juif sont : le témoignage de sa fidélité collective au Dieu unique, sa ferveur à scruter les Écritures pour découvrir, à la lumière de la Révélation, le sens de la vie humaine, sa recherche d'identité au milieu des autres hommes, son effort constant de rassemblement en une communauté réunifiée. Ces signes nous posent, à nous chrétiens, une question qui touche le cœur de notre foi : quelle est la mission propre du peuple juif dans le plan de Dieu? Quelle attente l'anime, et en quoi cette attente diffère-t-elle ou se rapproche-t-elle de la nôtre?


4. Ne rien enseigner qui ne soit conforme à l'esprit du Christ (Nostra Aetate n° 4 § 2)

a) Il est urgent que les chrétiens cessent définitivement de se représenter le juif selon des clichés, qu'une agressivité séculaire avait forgés; éliminons à tout jamais et combattons avec courage, en chaque circonstance, les représentations caricaturales et indignes d'un homme honnête, à plus forte raison d'un chrétien; par exemple, celle du juif qu'on déclare 'pas comme les autres', en y mettant une nuance de mépris et d'aversion; celle du juif 'usurier, ambitieux, conspirateur'; ou celle, plus redoutable encore par ses conséquences, du juif 'déicide'. Ces qualifications infamantes, qui ont, hélas, encore cours de nos jours, de façon directe ou larvée, nous les dénonçons et les condamnons avec insistance. L'antisémitisme est un héritage du monde païen, mais il s'est encore renforcé, en climat chrétien, par des arguments pseudo-théologiques. Le juif mérite notre attention et notre estime, souvent notre admiration, parfois, certes, notre critique amicale et fraternelle, mais toujours notre amour. C'est peut-être ce qui lui a le plus manqué et ce en quoi la conscience chrétienne a été le plus coupable.

b) C'est une erreur théologique, historique et juridique de tenir le peuple juif pour indistinctement coupable de la passion et de la mort de Jésus-Christ… Contrairement à ce qu'une exégèse, très ancienne mais contestable, a soutenu, on ne saurait déduire du Nouveau Testament que le peuple juif a été dépouillé de son élection. L'ensemble de l'Écriture nous incite, au contraire, à reconnaître, dans le souci de fidélité du peuple juif à la Loi et à l'Alliance, le signe de la fidélité de Dieu à son peuple.

c) Il est faux d'opposer judaïsme et christianisme comme religion de crainte et religion d'amour. L'article fondamental de la foi juive, le Shema Israel, commence par : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu" et se poursuit par le commandement de l'amour du prochain (Lévitique 19, 18). C'est le point de départ de la prédication de Jésus, et donc un enseignement commun au judaïsme et au christianisme.

Le sens de la transcendance et de la fidélité de Dieu, de sa justice, de sa miséricorde, de la repentance et du pardon des offenses, sont des traits fondamentaux de la tradition juive. Les chrétiens, qui revendiquent les mêmes valeurs, auraient tort de croire qu'ils n'ont plus rien à recevoir aujourd'hui même de la spiritualité juive.

d) Contrairement à des réflexes bien établis, il faut affirmer que la doctrine des pharisiens n'est pas l'opposé du christianisme. Les pharisiens ont cherché à ce que la Loi devienne vie pour chaque juif, en interprétant ses prescriptions, de façon à les adapter aux différentes circonstances de la vie. Les recherches contemporaines ont bien mis en évidence que les pharisiens n'étaient nullement étrangers au sens intérieur de la Loi, non plus que les maîtres du Talmud. Ce ne sont pas ces dispositions que Jésus met en cause quand il dénonce l'attitude de certains d'entre eux, ou le formalisme de leur enseignement. Il semble d'ailleurs que ce soit parce que les pharisiens et les premiers chrétiens étaient proches, à de nombreux égards, qu'ils se combattirent parfois si vivement, quant aux traditions reçues des anciens et à l'interprétation de la Loi de Moïse.


5. Accéder à une compréhension juste du judaïsme

Les chrétiens… doivent acquérir une connaissance vraie et vivante de la tradition juive.

a) Une catéchèse [= enseignement des vérités de la foi] chrétienne véritable doit affirmer la valeur actuelle de la Bible toute entière. La première Alliance, en effet, n'a pas été rendue caduque par la nouvelle. Elle en est la racine et la source, le fondement et la promesse. S'il est vrai que, pour nous, l'Ancien Testament ne délivre son sens ultime qu'à la lumière du Nouveau Testament, cela même suppose qu'il soit accueilli et reconnu d'abord en lui-même (cf. 2e Épître à Timothée 3, 16). On n'oubliera pas que, par son obéissance à la Torah et par sa prière, Jésus, homme juif par sa mère, la Vierge Marie, a accompli son ministère au sein du peuple de l'Alliance.

b) On s'efforcera de présenter la vocation particulière de ce peuple comme la 'sanctification du nom'. C'est là une des dimensions essentielles de la prière synagogale par laquelle le peuple juif, investi d'une mission sacerdotale (Exode 19, 6), offre toute l'action humaine à Dieu et lui en rend gloire. Cette vocation fait, de la vie et de la prière du juif, une bénédiction pour toutes les nations de la terre.

c) C'est sous-estimer les préceptes du judaïsme que de n'y voir que des pratiques contraignantes. Ses rites sont des gestes qui rompent la quotidienneté de l'existence et rappellent à ceux qui les observent la seigneurie de Dieu. Les juifs fidèles reçoivent comme un don de Dieu le Sabbat et les rites qui ont pour but de sanctifier l'agir humain. Au-delà de leur littéralité, ceux-ci sont, pour le juif, lumière et joie sur le chemin de la vie (Psaume 119). Ils sont une manière de 'bâtir le temps' et de rendre grâce pour la création toute entière. C'est, en effet, toute l'existence qui doit être référée à Dieu…

d) La dispersion du peuple juif doit être comprise à la lumière de sa propre histoire. Si la tradition juive considère les épreuves et l'exil du peuple comme un châtiment pour ses infidélités (Jérémie 13, 17; 20, 21-23), il n'en reste pas moins que, depuis la lettre adressée par Jérémie aux exilés de Babylone (Jérémie 29, 1-23), la vie du peuple juif dans la dispersion a eu aussi un sens positif; à travers les épreuves, le peuple juif est appelé à 'sanctifier le Nom' au milieu des nations.

Les chrétiens doivent sans cesse combattre la tentation antijuive et manichéenne, qui consiste à regarder le peuple juif comme maudit, sous le prétexte qu'il a été obstinément persécuté. Au contraire, suivant le témoignage même de l'Écriture (Isaïe 53, 2-4), subir persécution est souvent effet et rappel de la condition prophétique.

e) Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du peuple juif sur 'sa' terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d'abord oublier, en tant que chrétiens, le don fait jadis par Dieu au peuple d'Israël d'une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Genèse 12, 7; 26, 3-4; Isaïe 43, 5-7; Jérémie 16, 15; Sophonie 3, 20)…

Par ce retour et ses répercussions, la justice est mise à l'épreuve. Il y a, au plan politique, affrontement de diverses exigences de justice. Au-delà de la diversité légitime des options politiques, la conscience universelle ne peut refuser au peuple juif, qui a subi tant de vicissitudes au cours de l'histoire, le droit et les moyens d'une existence politique propre parmi les nations. Ce droit et ces possibilités d'existence ne peuvent pas davantage être refusés par les nations à ceux qui, à la suite des conflits locaux résultant de ce retour, sont actuellement victimes de graves situations d'injustice. Aussi tournons-nous les yeux avec attention vers cette terre visitée par Dieu et portons-nous la vive espérance qu'elle soit un lieu où pourront vivre dans la paix tous ses habitants, juifs et non juifs. C'est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les chrétiens comme les juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du peuple juif, qui s'est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre. Comment les chrétiens resteraient-ils indifférents à ce qui se décide actuellement sur cette terre?


6. Promouvoir la conscience et l'estime mutuelles (Nostra Aetate n° 4 § 2)

La plupart des rencontres entre juifs et chrétiens sont, encore aujourd'hui, marquées par l'ignorance réciproque et parfois par une certaine méfiance… Nous considérons comme une tâche essentielle et urgente que les prêtres, les fidèles et tous les responsables de l'éducation, à quelque niveau qu'ils se situent, travaillent à susciter, dans le peuple chrétien, une meilleure compréhension du judaïsme, de sa tradition, de ses coutumes et de son histoire. La première condition est que tous les chrétiens aient toujours le respect du juif, quelle que soit sa manière d'être juif. Qu'ils cherchent à le comprendre tel qu'il se comprend lui-même, au lieu de le juger selon leurs propres modes de pensées… La seconde condition est que, dans les rencontres entre chrétiens et juifs, soit reconnu le droit de chacun de rendre pleinement témoignage de sa foi, sans être pour autant soupçonné de vouloir détacher, de manière déloyale, une personne de sa communauté, pour l'attacher à la sienne propre. Une telle intention doit être exclue, non seulement en raison du respect d'autrui… mais plus encore pour une raison particulière à laquelle les chrétiens, et surtout leurs pasteurs, devraient se faire plus attentifs. Cette raison est que le peuple juif a été l'objet, comme peuple, d'une "Alliance éternelle", sans laquelle la "Nouvelle Alliance" n'aurait elle-même pas d'existence. Aussi, bien loin de viser à la disparition de la communauté juive, l'Église se reconnaît dans la recherche d'un lien vivant avec elle


7. L'Église et le peuple juif

a) Le peuple juif a conscience d'avoir reçu, à travers sa vocation particulière, une mission universelle à l'égard des nations. L'Église, pour sa part, estime que sa mission propre ne peut que s'inscrire dans ce même propos universel de salut.

b) Israël et l'Église ne sont pas des institutions complémentaires. La permanence, comme en vis-à-vis, d'Israël et de l'Église, est le signe de l'inachèvement du dessein de Dieu. Le peuple juif et le peuple chrétien sont ainsi dans une situation de contestation réciproque ou, comme dit saint Paul, de "jalousie" en vue de l'unité (Épître aux Romains 11, 14; cf. Deutéronome 32, 21).

c) Les paroles de Jésus lui-même et l'enseignement de Paul témoignent du rôle du peuple juif dans l'accomplissement de l'unité finale de l'humanité, comme unité d'Israël et des nations. Aussi, la recherche que fait le judaïsme de son unité ne peut pas être étrangère au propos de salut de Dieu. Elle ne peut pas non plus être sans parenté avec les efforts des chrétiens en recherche de leur propre unité, bien que ces deux démarches se réalisent selon des voies très différentes.

Mais, si juifs et chrétiens accomplissent leur vocation suivant des voies distinctes, l'histoire montre que leurs cheminements se croisent sans cesse. Leur souci commun ne concerne-t-il pas les temps messianiques ? Aussi faut-il souhaiter qu'ils entrent enfin dans la voie de la reconnaissance et de la compréhension mutuelles et que, répudiant leur inimitié ancienne, ils se tournent vers le Père dans un même mouvement d'espérance, qui sera une promesse pour toute la terre.


Relations Juifs chrétiens - Relations judéo-chrétiennes - Judéo-chrétiens - Dialogue Juifs chrétiens - Dialogue judéo-chrétien - chrétiens-et-juifs


12-02-2006 | Commentaires (0) | Public
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