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Quelques réflexions sur l’antisionisme en France, F. Taubmann
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Intervention de Florence Taubmann, pasteur à l'Oratoire du Louvre

Août 2004


Remarques préliminaires sur le protestantisme

  • Le monde protestant n'est pas monolithique, [ni seulement] univoque. On y trouve toutes les sensibilités théologiques, et toutes les sensibilités politiques. Ce serait donc difficile de donner un point de vue protestant sur le sionisme. Dans ce colloque, Jean-Noël de Lacoste nous apportera néanmoins une perspective historique en évoquant la naissance de l'Etat d'Israël et certains échos protestants.
  • La plupart des protestants réagissent aux questions sociales et politiques en tant que citoyens plus qu'en tant que protestants. En vertu d'une théologie des deux règnes, dissociation est souvent faite entre ce qui relève du royaume de Dieu et ce qui relève des affaires de ce monde, entre la foi et l'appartenance religieuse, qui sont d'ordre privé, et l'engagement politique, qui est d'ordre public.
    Ceci dit, on peut trouver aujourd'hui chez les protestants, face à la question du sionisme, toute une panoplie de sensibilités diverses. En voici un certain nombre, que j'ai pu rencontrer lors de conversations avec les uns ou les autres, issus de divers milieux protestants.
  • Un pro-sionisme religieux s'appuyant directement sur la Bible. Pour certains, ce sionisme a une dimension eschatologique, c'est-à-dire que le retour des juifs à Sion annonce la fin des temps et la révélation du Messie au monde entier, le Messie étant le Christ enfin reconnu. D'autres ne vont pas jusqu'à cette parousie et se réjouissent simplement du retour du peuple de Dieu sur sa terre.
  • Un pro-sionisme politique. Chez d'autres protestants on trouve un soutien à Israël volontairement déconnecté de toute dimension religieuse. Sont soulignés, entre autres choses, le bien-fondé de la création de l'Etat d'Israël à la suite des persécutions européennes et surtout de la shoah, mais aussi la nature démocratique de cet Etat et son rôle potentiellement positif dans la région.
  • Une critique théologique du sionisme. Ce qui est affirmé est que l'idée de terre sainte est étrangère à la théologie protestante : Ce n'est pas dans un lieu et sur une terre donnés qu'on adore Dieu, mais en esprit et en vérité. Le judaïsme doit donc être déconnecté du sionisme. La critique théologique du principe même du sionisme (retour sur cette terre-là) peut aller dans certains cas jusqu'à l'antisionisme.
  • Un antisionisme politique s'appuyant sur un engagement pro-palestinien. La compassion et l'engagement envers le peuple palestinien peuvent aller parfois jusqu'à la remise en question de l'existence de l'Etat d'Israël, désigné comme cause de tous les malheurs. Et ceci peut rejoindre le militantisme en faveur d'un Etat binational comme solution à tous les problèmes.
  • A l'inverse, on rencontre également chez les protestants un militantisme pour «deux peuples, deux états», et un «sionisme pro-palestinien» pour reprendre l'expression d'Aurélie Filipetti, ancienne porte-parole des Verts-Paris.


On pourrait compléter cette panoplie de sensibilités, et y apporter des précisions et des nuances. Mais ce n'est pas le propos que j'ai voulu développer aujourd'hui. Je voulais simplement montrer que les protestants, quand ils s'intéressent à la question du sionisme aujourd'hui, c'est-à-dire dans le cadre de l'actualité du conflit israélo-palestinien, montrent des sensibilités diversifiées, comme on peut le voir aussi dans la société française. Mais ce qui me semble plus important maintenant est de faire un état des lieux de ce qui se passe dans notre pays autour du sionisme, et de réfléchir au rôle que les protestants pourraient jouer par rapport à cette question.


1ère Remarque : Il existe, dans notre pays, un surinvestissement du conflit israélo-palestinien :

1) Un surinvestissement médiatique :

Si l'on regarde les journaux, la télévision, et si l'on écoute la radio, on peut se dire que la France est comme obsédée par Israël et le conflit israélo-palestinien.

Au moment des accords d'Oslo, on a pu croire à une sorte de communion dans l'espérance de la paix et de la naissance d'un Etat palestinien. Mais cette communion n'a pas résisté à la seconde Intifada. A ce moment-là, la guerre des idées et des opinions a repris ses droits dans un climat terriblement passionnel.

On peut parler d'une guerre des images et de l'information, qui a deux conséquences :

  • l'insistance médiatique induit l'idée que le conflit israélo-palestinien est le cœur et le pivot de la politique mondiale. Ceci devient une sorte de vulgate, d'idée reçue que l'on colporte. On a pu et on peut donc entendre qu'Israël est la cause du terrorisme international, que la guerre en Irak a été déclenchée à cause d'Israël. Ceci met une énorme surcharge de responsabilité sur Israël.
  • La guerre des images a une autre conséquence : c'est qu'Israël apparaît toujours comme le fort persécuteur écrasant le faible persécuté : on voit des chars contre des pierres, et les représailles de l'armée israélienne effacent rapidement l'impact des attentats terroristes. Pour exprimer cette guerre des images, on peut penser à deux épisodes tragiques qui ont été largement instrumentalisés :
  • La mort du petit Mohammed [al-Dura] [2]: Ce garçon de douze ans, tué lors d'un échange de tirs entre l'armée israélienne et les Palestiniens, a été présenté par les médias comme volontairement abattu par les soldats israéliens. Et sa mort a été instrumentalisée dans les territoires palestiniens pour une violente propagande anti-israélienne. Elle a même servi à appeler à la vengeance et au martyre d'autres enfants palestiniens. Et en France, elle a pu faire dire à la journaliste Catherine Ney, sur Europe 1, que l'image du petit Mohammed effaçait la fameuse photo du petit garçon du ghetto de Varsovie. Des enquêtes ont été menées sur cet événement : elles ont eu des résultats contradictoires sur la provenance de la balle qui a tué le petit Mohammed. Mais il n'y a eu de la part des médias aucun écho pour corriger les fausses informations.
  • Un autre exemple est l'affaire de Jénine [3], dont on parle aujourd'hui encore comme d'un génocide. Or il s'agissait, là encore, d'un combat où une cinquantaine de Palestiniens, dont un grand nombre étaient armés, et une vingtaine de soldats israéliens, ont trouvé la mort. Et le quartier de Jénine qui a été démoli l'a été dans le contexte d'une traque aux terroristes. Cela n'enlève rien au tragique de la situation des Palestiniens, mais travestir la vérité contribue-t-il à les aider véritablement ? On pourrait multiplier les exemples de cette guerre des images, au niveau des reportages comme au niveau des documentaires.


2) Un surinvestissement idéologique

Une certaine grille de lecture est posée sur le conflit israélo-palestinien, qui ne tient pas compte de l'histoire, ni des réalités et des spécificités de ce conflit. Cette grille de lecture est celle de la colonisation. On reproduit [=plaque] sur Israël une situation que la France a vécue, en particulier en Algérie, et on opère un transfert de culpabilité. La question des colonies implantées dans les territoires fait tache d'huile sur l'ensemble d'Israël. Au mépris de l'histoire et de la complexité de sa composition démographique, Israël est vu comme un bout d'Occident qui n'a rien à faire dans ce monde arabo-musulman. Le sionisme est donc perçu, non plus comme le mouvement de libération d'un peuple, mais comme une idéologie colonisatrice. Et c'est désormais le peuple palestinien qui est présenté comme un peuple entré dans un mouvement de libération contre ses oppresseurs.

Le problème est qu'une fois que la grille de lecture est posée, on fait tout pour y faire entrer la réalité. Et cela peut marcher, parce que les images données de la réalité s'y prêtent.


2ème Remarque : Ce surinvestissement médiatique et idéologique conduit à une diabolisation d'Israël

1) Diabolisation de la politique d'Israël

Depuis la seconde Intifada, on a vu se multiplier les attaques contre Ariel Sharon le premier ministre israélien. Mais il faut faire la distinction entre ce qui relève du débat et de la contestation politiques dans le cadre du débat démocratique, et ce qui procède de la diabolisation. L'ampleur de l'information fait, en effet, que nous nous sentons citoyens du monde et donc concernés par ce qui se passe ailleurs que dans notre pays. Il est donc normal d'avoir des opinions, des discussions, d'émettre des critiques, etc. Et en ce qui concerne la politique israélienne, cela a lieu en France comme en Israël, et dans les milieux juifs comme dans les milieux non juifs. La double préoccupation concernant l'avenir d'Israël et la création d'un Etat palestinien viable a entraîné forcément des discussions passionnées et des solidarités plus marquées [en]vers l'une ou l'autre [parties].

Cependant, il y a un seuil de critiques au-delà duquel on est passé à la dénonciation systématique de la politique israélienne et à sa diabolisation. Ariel Sharon a été présenté comme le boucher et le coupable numéro 1 de Sabra et Chatila [4], il est apparu affublé en nouvel Hitler. On a dénoncé sa politique d'annexion et sa volonté de construire le grand Israël. Aujourd'hui qu'un mur de séparation et de protection est en construction, on dénonce moins la politique d'annexion qu'une politique d'apartheid, mot qui, bien sûr, fait référence à la ségrégation raciale de l'Afrique du Sud d'hier. Et on parle du mur de la honte.

2) Diabolisation de l'Etat d'Israël

Depuis 3 ans, la diabolisation de la politique israélienne glisse insensiblement vers la diabolisation de l'Etat d'Israël. Toute l'histoire a été revisitée à la lumière du malheur du peuple palestinien, et ceci a permis l'émergence de propos extrémistes, que l'on entend de plus en plus souvent, et pas seulement dans la bouche d'extrémistes :

  • La dénonciation du péché d'origine qu'est la création de l'Etat d'Israël.
  • Le transfert de la Shoah sur le peuple palestinien, devenu le juif d'aujourd'hui.
  • La justification des attentats kamikazes par le désespoir.

Cette vision simpliste, mais justement si facile à adopter, rend très difficile, voire impossible, d'utiliser une argumentation historique et politique pour [montrer la complexité de] la question et analyser la situation historique et actuelle. A l'assemblée de Durban [5], Israël n'a-t-il pas été jugé comme un Etat raciste ? Et donc le sionisme est lu non seulement comme une idéologie colonialiste, mais comme une idéologie raciste et fasciste.


3ème remarque : La diabolisation conduit à l'amalgame

1) Amalgame entre juifs et israéliens

On déplore souvent depuis le début de la seconde Intifada, que le conflit israélo-palestinien soit importé en France, dressant l'une contre l'autre « les communautés juive et musulmane ». Bien sûr, cela procède d'une simplification totalement outrancière. Mais cette simplification s'appuie sur deux réalités : le lien des juifs de la diaspora - et donc, en l'occurrence, de France - avec Israël. Ce lien est caricaturé, soit par malveillance, soit par méconnaissance.

  • Dans le registre de la malveillance on peut entendre par exemple que tous les juifs soutiennent inconditionnellement la politique israélienne, que ce sont des agents du Mossad, etc. On peut même entendre qualifier l'attachement à Israël de fanatisme politique ou religieux.
  • Dans le registre de la méconnaissance il faut se rendre compte que le lien du peuple juif et de chaque juif avec la terre d'Israël n'est pas lisible ou compréhensible par tout le monde, par manque de culture et d'information. Et donc, sur [la base] de cette ignorance, peuvent facilement être semées les graines de l'antisémitisme.
  • La seconde réalité qui permet la simplification est l'identification forte de certains de nos concitoyens arabo-musulmans avec la cause palestinienne. Cette identification, forte et militante, encouragée par certains responsables islamistes, et par les télévisions arabes que l'on reçoit par satellite, a généré, depuis la seconde Intifada, une série d'actes antisémites contre des personnes, des synagogues, des écoles juives, et a créé un climat général où la parole antisémite s'est déployée dans certains milieux arabo-musulmans. Il y a donc passage de l'antisionisme à l'antisémitisme, passage encouragé par le fait que, dans un certain nombre de pays arabo-musulmans, se répand un antisémitisme virulent, au-delà de la cause antisioniste.

    Cependant, l'appréhension de ce nouvel antisémitisme qui se développe en France est complexifiée par la persistance ou la résurgence de l'antisémitisme traditionnel, mieux connu et plus facile à dénoncer. Et de fait, les actes antisémites ne sont pas l'exclusiv[ité] des milieux arabo-musulmans, comme le montre la profanation des tombes, qui a eu lieu il y a deux jours, en Alsace. En tout cas on a mis du temps à prendre conscience de cette réalité d'un nouvel antisémitisme, et à accepter que, dans beaucoup de cas, il fallait faire le lien entre l'antisionisme et l'antisémitisme.


2) Amalgame entre sionisme et judaïsme

Le lien entre le sionisme et le judaïsme est un lien complexe, déjà quand on le regarde de l'intérieur, et, a fortiori, quand on le considère de l'extérieur. Entre sionisme politique, sionisme religieux, sionisme culturel, sionisme d'avant la création de l'Etat d'Israël, d'après, sionisme d'hier et d'aujourd'hui, sionisme vécu en Israël et sionisme assumé en diaspora, il s'agit de réalités fort complexes, difficiles à appréhender quand on n'est pas juif, et même quand on l'est. Le magnifique exposé de Georges Bensoussan vient de nous montrer à tous, en effet, la richesse et la complexité de l'histoire du sionisme et de son rapport avec le judaïsme.

Mais ce que l'on voit dans notre pays, c'est que, de la même manière que l'antisionisme a créé un nouvel antisémitisme, il crée aussi un terreau propice à un nouvel antijudaïsme pour ceux qui ne se contentent pas de la dénonciation politique mais veulent aussi une dénonciation religieuse du sionisme.

Si le sionisme est mauvais, d'où vient-il ?

En parcourant la Torah, de but en blanc, sans introduction et sans commentaire, on a la partie facile pour trouver des textes violents, justifiant l'horreur que le sionisme peut inspirer. Ce faisant, on réduit le judaïsme à un fondamentalisme strict, en faisant fi de toute l'histoire juive, et de toutes les interprétations contradictoires des textes dans le Talmud, chez les pères et les maîtres du judaïsme. Et l'on fait fi de l'articulation complexe du sionisme au judaïsme ; on le réduit à sa seule dimension religieuse, en faussant celle-ci, de surcroît.

La question qu'on peut se poser est celle de l'œuf et de la poule: l'antisionisme est-il en train de faire renaître un antijudaïsme ? Ou bien celui-ci se sert-il de celui-là comme alibi ? Pourtant, pour être juste, il faut noter qu'au même moment, de plus en plus de gens, chrétiens catholiques ou protestants, et aussi des non-chrétiens, s'émerveillent en s'initiant à la pensée juive et aux rudiments du judaïsme.


CONCLUSION

En conclusion, je redirai simplement que nous sommes face à des questions qu'il faut prendre tout à fait au sérieux : antisionisme, antisémitisme, antijudaïsme. Ces questions graves sont des questions qui nous regardent, nous en France. Il faut analyser ce que le conflit israélo-palestinien et ses résonances dans notre pays ont révélé de l'état de notre société, au niveau social, politique, idéologique. Il y aurait beaucoup à dire.

Mais par rapport au thème développé, les protestants ont-ils un rôle à jouer ? Lequel ? Voilà la question maintenant ouverte.

  • Un rôle de vigilance et d'engagement contre l'antisémitisme, comme ils ont su le faire dans l'histoire ?
  • Un rôle pédagogique par rapport à la question du sionisme ? Le protestantisme n'a-t-il pas joué un rôle dans la naissance et le développement de l'espérance sioniste ?
  • Un rôle de témoignage auprès des chrétiens d'Orient qui vivent en Israël et en Palestine ? Actuellement, un pasteur est envoyé en Israël et Palestine par la Fédération protestante de France pour une mission de 3 mois.
  • Un rôle de proposition dans le cadre du dialogue interreligieux, et notamment entre les trois monothéismes ? Ce dialogue est plus que jamais important pour faire bar[rage] à l'extrémisme qui se développe aujourd'hui. Peut-être doit-il se faire connaître davantage du grand public.


© Florence Taubmann

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Notes de la Rédaction de Convertissez-vous.com

[1] Voir : "Eloge de la pudeur: quand des Verts savent rougir".

[2] Sur cette affaire voir les textes qui figurent dans la rubrique Mohammed al-Dura du site upjf.org.

[3] Voir rubrique Jénine.

[4] Voir rubrique Sabra et Chatila du même site.

[5] Voir la rubrique Durban du même site.

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Mis en ligne le 24 août 2004 sur le site http://www.upjf.org.



28-04-2006 | Commentaires (0) | Public
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