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Bible des Peuples
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LA BIBLE DES PEUPLES :

Une bible nostalgique de la théorie de la «substitution»

par m.r. macina

 

Rappel des faits

 

C'est dans le ciel presque serein de relations judéo-chrétiennes en développement positif exponentiel (si l'on en juge par les dizaines de textes pontificaux et épiscopaux concernant le peuple juif, issus depuis le Concile), et après l'apaisement du conflit autour du Carmel d'Au­sch­witz, qu'éclata, dans les premiers mois de l'an­née 1995, ce qu'on a appelé «l'affaire de la Bible des Communautés Chrétiennes».

Peu de temps après sa parution en France (mai 1994), un certain nombre de catholiques impliqués dans le dia­logue judéo-chrétien avaient été choqués par le contenu et le ton, blessants pour les juifs, de quelques commentaires de cette nouvelle bible, dif­fusée en plusieurs langues par les éditions catholiques interna­tionales Médiaspaul, et dont les ventes, toutes versions confondues, dépassaient alors les vingt millions d'exemplaires.

Un examen attentif de l'ouvrage révéla que les passages incriminés ne constituaient pas un faux pas fortuit, mais s'inscrivaient dans la ligne d'une apologétique chrétienne an­cienne manière, très négative à l’égard des juifs.

On y apprenait, entre autres inepties du même acabit,  que la cul­ture juive était «machiste». Que cette religion était «fanatique». Qu'Esdras «encourageait le racisme». Que la désaffection des juifs pour les écrits des pro­phètes «expliquait bien des erreurs commises au nom du sio­nisme». Que «le pharisien ne veut rien devoir à Dieu et qu'il ne veut pas pécher pour ne pas avoir à être par­donné». Que, pour les juifs, «aucun procédé ne sera mau­vais si cela sert les intérêts de leur groupe». Que «le peuple juif soupçonnait que Jésus venait de Dieu», mais ne voulait pas «croire». Que la circonci­sion «ouvrait au païen toutes les portes de la société juive avec ses bonnes affaires». Que «Dieu ne peut nous en­fermer dans des obligations folkloriques de circonci­sion ou de chapeau, ni s'enfermer lui-même dans les problèmes de notre cuisine et de nos temps de prière». Qu'on était fondé à parler du peuple juif «comme de celui qui avait tué Dieu, puisque ce peuple n'avait pu dominer son fanatisme, lié à toute son his­toire». Qu'avant la venue de l'Antichrist, «le peuple juif dé­versera toute sa méchanceté sur l'Église», mais qu'«à la fin, la Colère [de Dieu] va se décharger sur eux», et qu'«ils seront jugés». Enfin, que les fléaux dé­crits dans le chapitre huit de l'Apoca­lypse «évoquent le châti­ment du peuple juif qui n'a pas accueilli le Christ», châ­timent qui «vient des forces de la na­ture qui se retournent contre le peuple coupable.»

Ce n'est pas ici le lieu de relater en détail les péripé­ties tumultueuses de cette affaire. On n'en résumera donc que les grandes lignes.

Devant le tollé soulevé par les commentaires antiju­daïques de cette bible et le large écho médiatique qui lui fut donné, Monseigneur Jean-Charles Thomas, évêque de Versailles, qui avait imprudemment ap­prouvé et même chau­dement recommandé cette Bible, présenta d'abord des excuses publiques à la Communauté Juive de France. Puis, comme le scan­dale ne s'apaisait pas, il retira son Imprimatur et enjoi­gnit à l'éditeur de cesser la diffusion, jusqu'à la réali­sa­tion d'une édition amendée qui devrait alors obtenir un nouveau Nihil obstat (février 1995).

C'est alors que se produisit l'inconcevable. Alors qu'on se fût attendu à ce qu'il adoptât un profil bas, surtout après le désaveu de la hiérarchie ecclésiastique, l'édi­teur – qui s'esti­mait diffamé par la campagne de presse qui faisait rage – ré­pliqua, par la bouche du su­périeur romain de la Congrégation religieuse fonda­trice des éditions Médiaspaul, par un communiqué belliqueux (21 mars 1995). Invoquant le droit canonique, il exprimait son refus caté­gorique de stop­per les ventes de sa bible. Cette attitude «insurrectionnelle» face à l'injonction d'un évêque, d'ail­leurs soutenu par les plus hautes au­torités de l'Église, déclencha, comme on pouvait s'y attendre, l'ire des insti­tutions juives repré­sen­tatives, qui sui­vaient attentivement l'évolution de l'affaire.

Jean Kahn, président du Consistoire Central des Juifs de France, interpella énergiquement les instances ro­maines de dialogue entre l'Église et le judaïsme pour qu'elles mettent fin à ce qu'il considérait comme un scan­dale. De son côté, la Ligue contre le racisme et l'antisé­mitisme (LICRA), assignait en référé la société éditrice.

Le 11 avril 1995, une Ordonnance de référé du Tribunal de Grande Instance de Paris condamnait l'éditeur à sup­primer deux passages, considérés comme «de nature à raviver l'antijudaïsme», et «interdisait la dif­fusion et la vente de l'ouvrage, à défaut de ces sup­pres­sions.»

D'abord résolu à interjeter appel du jugement, l'édi­teur condamné finit par se résoudre à accepter la sen­tence ci­vile. C'est ainsi que, dans un communiqué conjoint (octobre 1995), la LICRA, Médiaspaul et la Société Biblique Catholique Internationale faisaient part d'un ac­cord intervenu entre les parties en conflit. Il était convenu que l'édition en cours «ne serait plus dif­fusée, à compter du 21 novembre 1995, qu'avec sup­pression des passages contestés» (au nombre de 19).

En fait, sur décision de l'autorité ecclésiastique, la vente ne reprit pas et les éditeurs durent, pour obtenir un nou­vel Imprimatur, soumettre à un comité d'experts une ré­édition amendée. Ce n'est qu'après une attente de près d'un an, que la décision négative fut rendue pu­blique par un bref communiqué du cardinal Pierre Eyt, président de la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France :

 

 «La Commission doctrinale a demandé à plusieurs exégètes ca­tholiques reconnus de procéder à une étude complète de la deuxième édition de cette Bible ainsi que des corrections propo­sées par les au­teurs pour une troisième édition. L'étude des avis présentés par les exégètes désignés par notre Commission a conduit celle-ci à voter, le 21 mars 1996, le refus de l'imprimatur pour la troisième édition de la Bible des Communautés Chrétiennes.» (Texte intégral de la décision, suivi de quelques exemples de textes rejetés par les experts, dans SNOP, Service catholique de presse et d'information, n° 994, Paris, 4 octobre 1996).

 

L’affaire semblait donc close lorsqu’elle rebondit soudain. En septembre 1998, les éditions Fayard tenaient une conférence de presse pour annoncer qu’ils éditaient une version corrigée de la Bible des Communautés Chrétiennes, sous le titre de Bible des Peuples. À la surprise générale, et surtout à celle du cardinal P. Eyt et de sa Commission doctrinale, qui avaient sanctionné cette bible deux ans plus tôt, cette nouvelle version était munie d’un Imprimatur de la Conférences des Évêques du Congo. Après une violente polémique, par journaux interposés, entre les respon­sables éditoriaux du Cerf (Bible de Jérusalem) et de Desclée de Brouwer (TOB) – qui avaient sévèrement critiqué la Bible des Peuples – et Cl. Durand, directeur de Fayard, qui accusait ces éditeurs de diffamer SA bible pour des motifs bassement financiers, les esprits se sont quelque peu calmés, sans que le contentieux soit liquidé pour autant.

Il reste que cette bible, qui a tant fait parler d’elle, continue sa carrière, qui, si l’on tient compte des versions en langues étrangères (espagnol surtout), est un immense succès éditorial, puisque, aux dires de ses éditeurs, plus de 32 millions d’exemplaires ont été vendus depuis le lancement de la version originale en langue espagnole, en 1973.

Ci-après, on pourra lire un florilège de 22 passages qui, s’ils ne peuvent être qualifiés, d’«antisémites», méritent cependant, nous semble-t-il, le label d’«antijudaïques», et sont, en tout état de cause, fortement dépréciateurs, voire diabolisateurs du peuple juif, de sa foi et de ses traditions.

 

Un florilège de stéréotypes antijudaïques

Ancien Testament

 

NOTA : N’ont été retenus ici, parmi bien d’autres, que les passages dont le caractère dépréciateur du peuple juif ne découle ni de la théologie ni de la doctrine chrétiennes, mais trouve son origine dans des a priori et des stéréotypes que l’enseigne­ment post-conciliaire de l’Église a répudiés, même s’ils ont longtemps fait partie de son discours. Les citations sont extraites de La Bible des peuples, Fayard, Paris, 1998).

 

Abréviation : BCC: Bible des Communautés Chrétiennes, SOBICAI et Médiaspaul, Arpajon, 1995.

 

 

Introduction à l’Ancien Testament, pp. 25* et 26* 

 

Condamnation d’Israël pour ses infidélités sans nombre […] C’est le temps où Dieu se prépare un “petit reste” au milieu d’une nation sollicitée et emportée par toutes les tentations du pouvoir et la confusion entre royaume de ce monde et Royaume de Dieu.”

 

• Toujours la même présentation péjorative de la religion juive, sans doute dans le but de mieux exalter la chré­tienne. Ici, l’ignorance du judaïsme se révèle crûment. En effet, quiconque connaît un tant soit peu la Tradition juive sait que les juifs pieux n’attendent rien de bon de “ce monde-ci”, mais soupirent après les temps du Messie, où, ainsi que le leur promet l’Écriture, Dieu régnera, et où ils vivront en paix, à l’ombre de leur Messie, en attendant le “monde à venir”, lorsque la création toute entière sera renouvelée. Il est dommage qu'un commentateur chrétien qui proclame son souci pastoral, non content de passer sous silence ce qui fait le cœur même du message de l’Évan­gile – et qui, repris par sa religion, fut et est toujours le cœur et l’âme de la foi juive – croie bon de discréditer ainsi le peuple dont, spirituellement, il est lui-même issu (cf. Pie XI : «Spirituellement, nous sommes des Sémites!», ne serait-ce que par la relation quasi organique que la foi chrétienne établit entre les chrétiens et Jésus le juif.

 

2) Sur Esdras 9, pp. 469-470 

 

 «Esdras encourage donc la ségrégation raciale malgré les leçons des pro­phètes qui, un siècle avant, avaient proclamé que toutes les nations feraient partie du peuple de Dieu. Au début, la stricte observance de la Loi est une garantie contre les païens, mais avec le temps, elle de­viendra le mur qui isolera les juifs des autres peuples.»

 

• Dans cette présentation simpliste de la spécificité du peuple de Dieu, on omet de rappeler les textes bibliques qui enjoignent au juif de se marier avec d’autres juifs et même dans sa parenté (cf. Gn 24, 9 ss.; Ex 2, 1; To 1, 9). Quant à l’accusation de “ségrégation raciale”, outre qu’elle est ridiculement anachronique, elle procède d’une manie de l’amal­game, qui est l’une des plus graves faiblesses de ces Commentaires actualisants et réducteurs, qui font feu de tout bois pour faire du judaïsme et de ses coutumes, auxquels il est visible que l’on ne comprend pas grand chose, le repoussoir pa­radigmatique de tout ce qui est socialement, politiquement et religieusement haïssable, de nos jours. À ce compte, il fau­drait qualifier de “ségrégationnistes” les responsables religieux et les parents chré­tiens, musulmans et autres, qui recom­mandent à leurs fidèles ou à leurs enfants de ne se marier qu’avec un conjoint qui partage leur foi!

 

3) Sur Amos 5, 18ss., p. 751 

 

 «Puisque les désastres précédents n’ont pas été suffisants pour corriger Israël, Amos en annonce un autre : ce sera le Jour de Yahvé. Quand les Israélites [en] parlaient… ils pensaient à un triomphe, un jour où Dieu viendrait écraser les nations ennemies»

 

• Désinformation choquante. Maints passages de l’Ancien Testament utilisent l’expression “Jour de YHWH” (Is 13, 6.9; Ez 13, 5; Jl 1, 15; 2, 1.11; 3, 4; 4, 14; Am 5, 18.20; Ab 15; So 1, 7.14; Ml 3, 23. Cf. aussi Is 2, 12; Ez 30, 3; Za 14, 1; etc.). Quiconque voudra bien se donner la peine de les vérifier se convaincra de l'inexactitude des af­firmations du Commentateur. Il est facile de constater que les prophètes, qui l’ont annoncé, ne considèrent pas le “Jour de Yahvé” comme un “triomphe” d’Israël devant la déconfiture des nations. Cet état d’esprit est d’ailleurs ré­prouvé par l’AT: “Si ton ennemi tombe, ne te réjouis pas, que ton cœur n'exulte pas de ce qu'il trébuche” (Pr 24, 17). Tous les passages évoqués disent exactement le contraire, et la perspective de jugement qu’ils annoncent est, à l’évidence universelle (cf. Ab 15 : “le Jour de Yahvé contre tous les peuples). Le texte d’Amos 5, 18.20 ne signifie nullement, comme l’affirme le Commentateur, que “Dieu vient demander des comptes à son peuple” (et le renvoi à So 2 est trompeur, car ce texte ne vise pas Israël, mais toutes les nations, comme l’indique l’expression du v. 3 : “tous les humbles de la terre”). Il s’adresse à ceux qui appellent la venue de ce Jour, pour voir la fin de leur oppression. Le prophète leur répond que ce Jour sera terrible pour tout le monde, car Dieu viendra alors juger tous les pécheurs, et le peuple de Dieu en premier. Reconnaissons toutefois que le commentaire de la Traduction Oecuménique de la Bible (TOB), sous Amos 5, 18, conforte, avec quelques nuances plus positives, l’exégèse de la BCC. Par contre, celui de la Bible de Jérusalem, à cet endroit, est beaucoup plus objectif, nous semble-t-il.

 

4) Sur Amos 5, 18ss., p. 751 

 

«Quand les Israélites parlaient du Jour de Yahvé, ils pensaient à un triomphe, un jour où Dieu viendrait écraser les nations ennemies. Amos en inverse le sens et, après lui, dans la bouche des prophètes, le Jour de Yahvé signifiera que Dieu vient demander des comptes à son peuple (voir So 2). Dansl’évangile et les autres livres du Nouveau Testament, le Jour du Seigneur signifie de même le jugement universel (voir Rm 1, 18); mais le terme aura alors un sens plus précis : la venue du Christ. Il jugera ceux qui ont rejeté sa parole et il réalisera les espoirs de ceux qui ont mis leur foi en lui.»

 

• Quand on lit ce commentaire en relation avec le précédent (dont il fait d’ailleurs partie), on ne peut guère douter de la pensée de son auteur : les juifs “qui ont rejeté la parole” du Christ, seront condamnés lors de la Parousie de ce dernier.

 

5) Sur Job 29, p. 834 

 

 «Paradoxalement, c’est la défense de Job qui montre le côté faible de cette intégrité, cette “justice” devant Dieu dont il était si fier. Je faisais de la justice mon vêtement. Job était un homme juste, conscient d’être juste, et il remerciait Dieu qui l’avait fait bon. Tout cela ressemble énormément à la “justice”, aux mérites des Pharisiens. Tout en montrant un grand respect pour un Dieu éloigné, Job avait bâti seul sa vie, ses vertus et sa propre image. Finalement, sa perfection n‘existait pas aux yeux de Dieu parce que, sans le dire, Job se faisait un rival de Dieu

 

• Exégèse inouïe! Aucun Père ni écrivain ecclésiastique n’a jamais tiré une telle conclusion. Au contraire, dans la littérature chrétienne, Job est généralement présenté comme le type du Juste éprouvé, qui ne se révolte pas contre Dieu, même s’il crie sous la douleur et l’injustice apparente de son sort. Ses récriminations sont surtout contre l’at­titude de ses faux amis qui l’accablent et l’accusent d’être la cause de ses maux, réputés être la sanction de ses fautes cachées. On ne sait de quoi on doit s’étonner le plus : de l’ignorance dont fait preuve le Commentateur – qui semble n’avoir pas compris que la métaphore de la justice que l’on revêt comme un vêtement est biblique (cf. Is 59, 14; Ps 132, 9, remarquons, au passage, l’absence quasi totale de références bibliques dans les marges du Livre de Job!) –, ou de sa propension à médire des personnages de l’Ancien Testament, au travers desquels, à l’évidence, c’est le ju­daïsme, biblique et rabbinique, qui est visé. Pourtant, le fait même que Dieu reconnaisse, à la fin du livre, que “Job a bien parlé” de lui, au contraire de ses “amis” (Jb 42, 7), témoigne éloquemment de la “justice” au sens bi­blique du terme et non au sens “pharisaïque” – de ce persécuté. Mais un examen approfondi de la littérature de la BCC aide à comprendre l’intention de ce sermon anti-Job. Il est dans le droit fil de maints commentaires de cette bible, à savoir, que les hommes et les femmes de l’Ancien Testament, en général, et les Juifs contemporains de Jésus et des apôtres, en particulier, si vertueux ou admirables qu’ils aient pu être, ne peuvent arriver à la cheville des chrétiens, à cause de leur “carnalité”, de leur “certitude orgueilleuse d’être des justes”, et de leur “pharisaïsme”.

 

6) Sur Job 32, p. 837 

 

«Élihu pressent qu’il y a quelque chose de faux dans la justice de Job, mais il ne sait pas le dire, et comme les amis de Job, il cherche des péchés secrets que Job aurait pu commettre. Le fait est que Job n’a pas la justice évangélique qui est l’humble amour de Dieu

 

• Énorme anachronisme missionnaire chrétien de la “justice évangélique” (dont notre Commentateur déplore que Job soit dépourvu). Il devrait suffire à faire classer l’exégèse de la Bible des Peuples au rang de l'aveuglement spiri­tuel le plus notoire de la littérature apologétique chrétienne contemporaine.

7) Sur Esther 3, p. 907

 

 «L’auteur laisse apparaître les tensions qui opposaient les Juifs aux autres peuples au milieu des­quels ils vivaient. Ils avaient habituellement une supériorité culturelle, et leur étroite solidarité était une véritable force : cela leur valait tout à la fois admiration et envie. Leur mode de vie semblait étrange (Sg 2, 14-15), ce qui fai­sait naître des soupçons dont les conséquences pouvaient être tragiques. La fin du livre montrera que la confiance en Dieu de nos pères dans la foi n’avait pas encore éliminé la violence et la soif de vengeance

 

• Cette “autre lecture” n’est, à l’évidence, pas celle de l’exégète soucieux de replacer les choses dans leur contexte par une analyse historico-littéraire rigoureuse. Au contraire, le contexte lui-même montre que cette lettre n’était qu’un tissu de calomnies, imaginées par Aman, ennemi de la nation juive, qui fut d’ailleurs pendu par le même roi qui avait rédigé ce firman. C’est donc bien ce que pense le Commentateur qui est exprimé ici.

8) Sur Esther 9, p. 913

 

 «Nous avons bien du mal à comprendre comment le peuple de Dieu peut commettre de tels mas­sacres, et comment ce livre sacré peut les applaudir. C’est qu’à l’origine le fanatisme de nos ancêtres était à la mesure même de leur certitude d’être le peuple élu de Dieu. Dieu a su patiemment les éduquer tout au long de l’histoire, mais ce qui lui a été le plus difficile, semble-t-il, a été de retirer du cœur humain la violence et l’esprit de vengeance. Les prophètes eux-mêmes n’ont guère pris conscience de la violence qui les habitait en dépit de leur communion si étroite avec Dieu. Dans Genèse 34, l’auteur nous montre le scandale qu’avait été le viol de la fille de Jacob, mais il ne porte pas de jugement sur les représailles qui suivirent. L’histoire nous montre que dans tous les groupes humains la solidarité, la justice et la morale ne valaient qu’à l’intérieur d’un groupe […] c’est en­core chez les disciples du Christ qu’on trouvera plus facilement des exemples de pardon

 

• Est-il nécessaire de rappeler qu’au temps de Patriarches, où eut lieu la vengeance sur le clan des violeurs de Sichem, il n’y avait pas de «religion juive», et que les membres d’une tribu ou d’un clan, quels que fussent leur race ou leur appartenance religieuse, pratiquaient la loi du talion, lorsqu’un des leurs était l’objet de sévices?

9) Sur Siracide 42, 9, p. 1002 

 

 «Le texte original, écrit en hébreu, était beaucoup plus long au verset 9 et disait : “Sa chambre ne doit pas avoir de fenêtres et elle ne doit pas voir les portes d’accès de la maison”. Ce conseil est une preuve de plus de la domination des hommes dans la culturehébraïque»

 

• “Dans la culture hébraïque” : La moindre honnêteté eût été d’écrire, “dans la civilisation de l’époque”, ou “dans la culture juive, tributaire de la mentalité d’alors”. Toujours la même méthode qui consiste à épingler tout ce qui peut porter atteinte à la crédibilité et à la dignité du judaïsme. Ici, on est en droit de suspecter une véritable intention de le déprécier. En effet, de l’aveu du Commentateur lui-même, le passage évoqué pour fustiger, une fois de plus, la culture juive, ne figure dans le texte d’aucune bible moderne (où le texte de ce livre est une traduction du grec), étant donné qu’il n’existe que dans une très ancienne version hébraïque du Livre de Ben Sira, découverte, à la fin du XIXe s. dans la Guénizah du Caire. Pour relativiser ce commentaire malveillant, signalons que, jusqu’à notre époque, dans de nombreux peuples, le statut de la jeune femme non mariée a toujours été très sévère. On veillait sur elle avec ja­lousie (cf. la duègne, en Espagne). De nos jours encore, dans les contrées européennes et méditerranéennes, il n’est pas rare que certains membres de la famille (père, frère, ou oncle généralement), vengent par le sang l’honneur d’une fille, d’une sœur ou d’une nièce séduites.

 

Nouveau Testament

10) Sur Matthieu 23, 29, p. 58 

 

 «Le peuple juif, harcelé par les étrangers, serrait les rangs autour du Temple, de la pratique reli­gieuse et du groupe des Pharisiens. Sous l’emprise de la peur, les juifs faisaient ce que fait toute société qui se sent menacée : ils devenaient fanatiquement conservateurs et se sentaient à l’abri dans les institutions que Dieu leur avait données dans le passé.»

• On aura remarqué la généralisation abusive. Dans le texte néotestamentaire, ce sont uniquement les dirigeants religieux qui sont l’objet des objurgations de Jésus, et non le peuple juif dans son ensemble. L’adverbe «fanatiquement» est inutilement blessant. Dira-t-on, aujourd’hui, que certains courants protestants sont «fanatiquement» fondamentalistes parce qu’il pratiquent une lecture littérale des Écritures? Ou que les catholiques at­tachés à l’ancienne liturgie sont «fanatiquement» traditionalistes? Certains émettent de telles appréciations, certes, mais ce n’est pas à leur honneur.

11) Sur Marc 7, 24, p. 91 

 

 «Car ce que Jésus reproche aux Pharisiens se retrouve bien souvent chez ceux qui se tournent vers les institutions religieuses considérées. Au départ, on a un désir de perfection morale qui s’allie inconsciemment au besoin d’être reconnu par la société. On a conscience de sa propre responsabilité, ce qui est excellent et qui était au cœur du pharisaïsme. Ce peut être un point de départ. Mais le temps passe et l’on ne se rend pas compte qu’on s’est attaché moins à Dieu qu’à ses propres vertus : l’amour nous aurait enfoncés dans l’humilité. Confiant en ses propres mérites (en sa “justice” : Lc 17, 9), le Pharisien vise une forme de sainteté à partir de règles, jeûnes, aumônes, et il attend de Dieu, en retour de ses mérites, un traitement privi­légié. Nous voici loin de la grâce et de l’Évangile. Car nous ne pouvons rencontrer Dieu que si nous prenons la mesure de notre faiblesse et de son pardon. Alors nous l’aimons vraiment, humblement, et nous nous sentons frères des plus pauvres et des pécheurs. Le fait d’appartenir à une élite vraie ou prétendue telle nous amène à cultiver notre image, et donc les apparences, de plus en plus à l’écart des “pécheurs” et des gens ordinaires (comme par hasard, Pharisien veut dire : séparé). Ce milieu plus “select” offre une chance à toutes les ambitions, et dès lors, comme dit Jésus, c’est l’hypocrisie qui règne

 

• La dépréciation systématique des Pharisiens, on le sait, est un locus classicus de l’enseignement chrétien tradi­tionnel, qui, de ce fait, mérite bien le label, que lui décernait l'historien juif Jules Isaac, d’«enseignement du mé­pris». Ce thème a tellement fait florès, qu’il est passé dans la langue, au point que l’adjectif “pharisien” – qui signi­fie “séparé”, en hébreu – a fini par devenir le paradigme de la prétention et de l’orgueil de celui qui se targue de sa vertu ou de son impeccabilité au regard de l’observance rigide et de la foi intransigeante. À l’évidence, il y avait de mauvais pharisiens. La tradition rabbinique elle-même, fort critique envers certains d’entre eux, qui devaient être du même acabit que ceux que stigmatisait Jésus, en témoigne par ce texte du Talmud (Talmud de Babylone, traité Sota, 26 a) :

“Le roi Yannaï disait à sa femme : Ne crains ni les Pharisiens ni ceux qui ne le sont pas. Mais redoute les hypocrites, qui ressemblent à des Pharisiens, et dont les actes sont ceux de Zimri [l'Israélite qui avait forniqué avec la prostituée madianite], mais qui réclament la récompense de Pinhas [fils d'Aaron qui, rempli du zèle de Dieu, tua les dévoyés et mérita pour cet acte la prêtrise perpétuelle]”.

 Quant à l’assimilation de la caste pharisienne à un club «select», elle serait risible si elle ne témoignait d’une affligeante ignorance de l’histoire du judaïsme de la période du Second Temple. Loin d’appartenir à un milieu privilégié, la majorité des pharisiens étaient issus du peuple – dont ils avaient d’ailleurs la faveur. Entièrement voués à l’étude et à la prière, ils pourvoyaient à leur subsistance en exerçant de petits métiers, tels que porteurs d’eau, tailleurs de tente (comme Paul). Il n’est évidemment pas exclus que quelques uns d’entre eux aient été de milieu aisé, mais la tradition talmudique, qui n’estimait que la science et la piété, ne leur a pas accordé plus de considération pour autant.

12) Sur Marc 15, 6, p. 115 

 

 «La foule a choisi Barrabas. Pourquoi? Parce que le chemin de libération que Jésus propose exige du temps, un sens des responsabilités et du sacrifice. Barrabas, au contraire, représentait la violence irresponsable qui satisfait notre désir de vengeance. Ici, l’Évangile ne pré­tend pas rendre tous les Juifs du temps de Jésus responsables de sa mort. L’Évangile témoigne d’un fait : l’en­semble du peuple, et non seulement les chefs, avait déjà rejeté Jésus, comme il allait bientôt rejeter la prédication chrétienne (Rm 10, 19) […] Jésus est la victime pour le péché du monde (1 J 4, 10). Il y avait mille façons pour lui d’être victime et de donner sa vie pour ceux qu’il aimait, mais ce rejet du Messie par les siens don­nait à son sacrifice une signification nouvelle. Le reniement de Jésus par son peuple prolonge l’his­toire passée du peuple de Dieu qui tant de fois s’est refusé à entrer dans le chemin de salut que Dieu lui offrait. Dieu avait dit : «C’est moi qu’ils rejettent, ils ne veulent pas que je règne sur eux” (1 Sa 8, 7). Or voici que Dieu envoie son Fils, et la communauté le livre aux païens

 

• Les accusations et les procès d'intention les plus arbitraires côtoient ici les explications les plus absurdes vi­sant, comme toujours, à déconsidérer le peuple juif, pour mieux exalter le christianisme. Certes, il y a plus de ridi­cule que de méchanceté dans certaines assertions – évidemment infondées, mais d'autant plus sûres d'elles-mêmes qu'il suffit, semble-t-il, de les émettre avec assurance pour qu’elles fasse figure de vérités premières. C’est le cas, par exemple, de celle qui prétend expliquer, par la propension à la violence et à la vengeance, le choix fait par la foule d'épargner Barrabas au lieu de Jésus. C’est également cas de l’affirmation selon laquelle «l’Évangile» lui-même «témoignerait» (où, en quels termes?) que «l’ensemble du peuple avait déjà rejeté Jésus», alors que nous lisons, en Mc 14, 1-2 : “La Pâque et les Azymes allaient avoir lieu dans deux jours, et les grands prêtres et les scribes cher­chaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer. Car ils se disaient: Pas en pleine fête, de peur qu'il n'y ait du tumulte parmi le peuple.” C’est surtout le cas de la présentation scandaleusement accusatrice de l’incrédu­lité des juifs. En effet, on ne leur donne pas la chance que Jésus a accordée à Thomas (cf. Jn 20, 24ss). On ne dit pas : «Il leur a été impossible de croire». On ne leur accorde pas le bénéfice du doute, mais on affirme au contraire, sans hésitation, que s’ils n’ont pas cru, c’est qu’ils n’ont pas voulu croire. D’où le choix du vocabulaire. «Reniement de Jésus», présenté comme une suite logique et fatale de tous les reniements de «l’histoire passée du peuple de Dieu». Refus «d’entrer dans le chemin de salut que Dieu lui offrait». Rejet de Dieu, «refus» de “le laisser régner sur eux” (avec référence tendancieuse à 1 S 8, 7). Et ce lieu commun presque bimillénaire, qui serait risible s’il n’avait eu les conséquences tragiques que l’on sait, et toujours si terriblement efficace : «Dieu envoie son Fils, et la communauté le livre aux païens». La «communauté», donc tous les juifs de l’époque : y compris ceux d’Alexandrie, de Babylonie, et de tout l’empire romain d’alors, qui, bien sûr, suivaient en direct les événements de Palestine dans leurs journaux et sur leurs écrans de télévision! De cet acte d’accusation délirant, il ressort que, bien que la filiation divine et la messianité de Jésus fussent inscrites sur son front, les juifs (tous les juifs), désireux d’entrer dans l’his­toire comme le peuple le plus stupide, le plus ingrat, le plus sceptique et le plus entêté qui soit au monde, ont commis l’irréparable, le péché de démesure : défier et narguer Dieu lui-même en refusant de croire à celui qu’à l’évi­dence ils avaient reconnu comme son Fils et Messie! On croit rêver…

13) Sur Luc 24, 44, p. 184 

 

 «Il fallait que s'accomplisse ce que les prophètes avaient annoncé d'un sauveur qui serait rejeté et qui prendrait sur lui le péché de son peuple. Quel péché? Les péchés de tout le monde évidemment, mais aussi la violence de toute la société juive à l'époque de Jésus. C'est ce péché qui de façon plus immé­diate l'a conduit à la croix. En réalité ce chemin de mort et de résurrection n'était pas réservé à Jésus, mais aussi à son peuple. À ce moment-là Israël, soumis à l'empire romain, devait accepter la fin de ses ambitions terrestres : autonomie, orgueil national, supériorité des juifs par rapport aux autres peuples… pour renaître comme peuple de Dieu dispersé parmi toutes les nations et devenir témoin actif du salut. Une minorité est entrée dansce chemin que Jésus indiquait et cela a été le commencement de l’Église : prêchez en son nom à toutes les nations.»

 

• En progrès notable sur la version antérieure, qui figurait, en son temps, dans la Bible des Communautés Chrétiennes, et reprenait à son compte l’accusation de déicide, ce commentaire, quoique moins violent, n’en est pas moins préjudiciable au peuple juif. Qu’on en juge. Obligé d’admettre l’enseignement de son Église, déjà présent dans le Catéchisme du Concile de Trente (XVIe s.), – selon lequel «les chrétiens pécheurs sont plus coupables de la mort du Christ que les quelques juifs qui y ont pris part – ceux-ci, en effet, "ne savaient pas ce qu'ils faisaient" (Lc 23, 24), et nous, nous ne le savons que trop bien.» (Pars I, caput V, Quaest. XI) – le Commentateur n’en persiste pas moins à remettre en course la culpabilité particulière du peuple juif dans ce drame. D’après lui, le péché qui a causé la mort de Jésus, c’est «aussi la violence de toute la société juive à l’époque de Jésus». Et l’expression «de façon plus immédiate» laisse percevoir l’adverbe “surtout”. À lire ce texte, on croirait que l’essentiel de la prédication de Jésus était consacré à combattre la violence de son peuple. Or, il n’en est rien. Même la fameuse phrase du Sermon sur la montagne “Heureux les doux, car ils hériteront de la terre”, souvent alléguée pour accréditer l’image du «doux pécheur galiléen» (Renan), ne corrobore pas cette vue de l’esprit. En effet, elle est une cita­tion du Ps 37, 11, où le terme hébreu employé est ‘anawim, qui signifie, ‘pauvres’, ‘démuni’, et au sens moral : ‘humble’. Il est rendu en grec (tant dans la Septante que dans le NT, qui la cite, par praus, qui connote les mêmes sens, mais aussi celui de ‘doux’. En sens inverse, l’Évangile met dans la bouche de Jésus ces propos inquiétants (Mt 10, 34ss) : “N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive” (et cf. Mt 26, 51-52; Lc 22, 36.51s, etc.). C’est donc une contrevérité que d’imputer à la violence de la société juive de l’époque de Jésus la responsabilité, même partielle, ou «immédiate» de la mise en croix de ce der­nier.

Quant à la phrase : «À ce moment-là Israël, soumis à l'empire romain, devait accepter la fin de ses ambitions ter­restres : autonomie, orgueil national, supériorité des juifs par rapport aux autres peuples», outre qu’elle permet, au passage, de faire un catalogue des défauts (en italiques, ci-dessus) traditionnellement attribués au peuple juif de tous les temps, elle aussi serait risible si elle n’avait pour conséquence de rendre, une fois de plus, les juifs responsables de leurs propres malheurs. Pour un chrétien, il est facile, deux mille ans post eventum, de se mettre artificiellement à la place du peuple juif de l’époque, et doctus cum libro (l’Évangile), de décréter : «Israël devait accepter la fin de ses ambitions terrestres». L’historiographie religieuse rapporte un fait analogue – réel ou légendaire : Clovis, à qui l’on faisait la lecture de la Passion du Christ, se serait écrié avec colère : «Que n’étais-je là avec mes braves!». Telle est, peu ou prou, la nature de la “vertueuse” et anachronique indignation du Commentateur. Malheureusement, même si l’on admettait la légitimité de cette dernière, encore faudrait-il savoir de quoi l’on parle en qualifiant les attentes messianiques juives d’«ambitions terrestres». Il n’est pas possible d’esquisser ici un historique, même sommaire, de la notion de Temps messianiques ni de l’attente juive, qui lui est sous-jacente, d’un règne de Dieu lui-même ou par l’entremise de son Oint (Messie), sur la terre. On sait que les chrétiens ont entièrement “spiritualisé”, voire allégo­risé – et donc désincarné et ‘anhistorisé’ – ces perspectives contenues dans l’Écriture sainte et spécialement dans les écrits des Prophètes. Or, il est indéniable que cette dernière annonce un rétablissement et un retour en grâce d’Israël sur son territoire de jadis (cf. Jr 31, 15-17; Is 60 à 62, 12; etc.), après que Dieu ait pris parti pour son peuple en butte à l’assaut des nations coalisées contre lui (cf. Ps 2 = Ap 11, 18; Is 17, 12; 29, 1-8; 30-32; 31, 4-5; 39, 8; 54, 11-17; 63, 1-6; Ez 38-39 = Ap 20, 7-9; Jl 3-4; Mi 4; Ha 3; Za 1, 14-17; 12-14; Lc 21, 20-28; Ap 10, 11 à 11, 18; etc.). Cette conception d’un Royaume de Dieu sur la terre, avec accomplissement littéral des promesses de paix uni­verselle et d’abondance matérielle, étaient prises au sérieux par les presbytres (anciens) des premiers siècles de l’Église. Elles furent ensuite qualifiées de «charnelles» et taxées de «millénarisme grossier», dans l’enseignement d’une Église devenue impériale et, partant, complètement oublieuse des perspectives eschatologiques prêchées par Jésus, conformément aux Écritures et à la tradition juive. Des Pères de l’Église aussi orthodoxes que Justin et Irénée de Lyon (IIe s.) professaient ces croyances et en défendaient le réalisme contre les détracteurs de leur époque. Irénée a même consacré au règne messianique de Jésus sur la terre, durant une période traditionnellement fixée à mille ans (Ap 20, 2-7, d’où la dénomination de ‘millénarisme’), la totalité du Livre V de son Traité des héré­sies.

Quant à la «minorité» qui, selon notre Commentateur, «est entrée dansce chemin que Jésus indiquait», il s’agit des juifs de l’époque qui crurent à Jésus. Ils ont été rapidement noyés, avec les traditions messianiques et eschatolo­giques qu’ils véhiculaient, dans la masse d’un christianisme issu du paganisme. Et il n’a pas fallu plus de deux siècles pour qu’elles soient estimées hétérodoxes, puis, ultérieurement, qualifiées de «rêveries judaïques», ou, plus poliment, mais non moins catégoriquement, dans les commentaires bibliques et théologiques subséquents, comme «irrecevables». Témoin ces deux commentaires :

• Bible de Jérusalem (édition 1981), sur Ac 1, 6-7 : «L’établissement du royaume messianique apparaît encore aux apôtres comme une restauration temporelle de la royauté davidique».

• Bible des peuples, sur He 7 (NT 431) : «Quand les chrétiens lisent l'Ancien Testament maintenant, ils ne peuvent plus le considérer comme font les juifs qui y voient leur propre histoire sur la terre de Palestine et en attendent une réalisation que Jésus a écartée. Pour nous la vérité de l'Ancien Testament a sa clé dans la personne de Jésus : sans lui le livre ne rejoint plus le message de Dieu

Dieu merci, les évêques allemands se sont montrés mieux inspirés en prenant au sérieux ce passage, au point d'y lire le rétablissement eschatologique d'Israël (L'Église et les Juifs, Document de la Conférence des Évêques alle­mands, III, 1, Bonn 1980) :

«Dans les Actes des Apôtres, on trouve l'affirmation prophétique du rétablissement eschatologique d'Israël. Ainsi, les apôtres interrogent le Ressuscité : “Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël?” Dans sa réponse, Jésus ne disqualifie pas cette question des Apôtres comme étant absurde, il fait seulement allusion au fait que le Père seul, dans sa Toute-Puissance, a décidé du temps fixé pour ce “rétablissement” du royaume pour Israël.»

14) Sur Jean 19, p. 229 

 

 «Pilate voulait sauver la vie de son prisonnier quand il le présentait si défiguré. Mais en présen­tant un roihumilié, il offensait profondément le peuple opprimé : ils ne pouvaient que se rebeller

 

• Passons sur le beau rôle si complaisamment donné à Pilate. On sait, par l'histoire, combien ce procurateur était cruel et à quel point il haïssait les juifs et méprisait leurs coutumes. Certains exégètes modernes pensent même que Pilate se livra à cette mise en scène pour humilier et mettre en rage les juifs. Passons aussi sur l'insulte concer­nant “l'orgueil du peuple juif”, poncif éculé. Par contre, il convient de corriger l'erreur très répandue, réitérée ici, se­lon laquelle la possibilité d'un Messie souffrant et méprisé n'ait pu être envisagée par les juifs. S'il est vrai que le thème d'un Messie souffrant, voire tué, n'est pas fréquent dans la littérature rabbinique, il figure cependant en plu­sieurs endroits du Talmud et des Midrashim. Il a même paru assez important aux yeux d'un érudit catholique pour qu’il lui consacre un volume de 180 pages (Jean-Joseph Brierre-Narbonne, Le Messie souffrant dans la littéra­ture rabbinique, Paris 1940). Ajoutons que Justin Martyr (110-167 environ) atteste indirectement que ce n’était pas par orgueil que le peuple juif répugnait à envisager un Messie crucifié. Dans son dialogue avec Tryphon le Juif, le cé­lèbre apologiste chrétien fait dire à son interlocuteur :

«Mais sur la question de savoir si le Messie doit être désho­noré jusqu’au crucifiement, nous doutons; car dans la Loi il est dit du crucifié qu’il est maudit [cf. Dt 21, 23]… C’est un Messie souffrant que les Écritures annoncent, évidemment; mais que ce soit une souffrance maudite dans la Loi, nous voudrions savoir si tu peux le démontrer aussi.» (Dialogue, 89; cité d’après Justin martyr, Oeuvres com­plètes, éditions Migne, Paris 1994, pp. 241-243. C’est moi qui souligne).

À la lumière de ce texte patristique, on comprend que le problème des juifs n'était pas la possibilité d'une déréliction extrême du Messie, mais la formula­tion du Deutéronome : “un pendu [crucifié au bois] est une malédiction de Dieu”. Il se pourrait même que les juifs l'aient utilisée, dès la fin du Ier siècle, dans leur polémique avec le christianisme naissant, comme un oracle scriptu­raire qu'ils estimaient fatal à la messianité de Jésus.

15) Sur Actes 5, 11, p. 247 

 

 «Nous trouvons ici, pour la première fois, le terme Église… Son sens exact est l’assemblée convoquée [par Dieu]. Avant Jésus, les juifs employaient ce terme pour désigner la nouvelle communauté dont Dieu ferait le choix aux jours du Messie. Venus du Judaïsme ou du Paganisme, les croyants ont conscience d'être cette nouvelle communauté : ils sont les vrais juifs, le véritable Israël. Peu à peu l'Esprit Saint va les séparer de la communauté officielle…»

• On ne voit pas très bien d'où le Commentateur tire cette affirmation selon laquelle le terme d'Église désignerait la nouvelle communauté messianique. Sans doute fait-il une vague allusion aux textes de Qumran (Manuscrits du désert de Juda). On ne s'étonnera pas des poncifs habituels de la théologie de la “substitution”, consacrés par un usage presque bimillénaire : “Verus Israel”, “vrais juifs”, “ancien Israël”. Par contre, même un chrétien devrait rester stupéfait face à l'affirmation énorme selon laquelle c'est «l'Esprit Saint [qui] va séparer [les croyants chrétiens] de la communauté officielle». En fait, c’est tout le contraire que dit l’Apôtre Paul, dans un passage célèbre de l’Épître aux Éphésiens : “Car c'est lui qui est notre paix, lui qui des deux [peuples] n’a fait qu'un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine, cette loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué la Haine. Alors il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches: par lui nous avons en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père.” (Ep 2, 14-18). Une fois de plus, la formulation de notre Commentateur semble ne laisser aucune chance aux juifs : de fait, à le lire, il ressort que ceux-ci l'auraient-ils voulu, qu'ils n'eussent pu avoir foi au Messie Jésus, puisque l'Esprit Saint lui-même en avait décidé autrement!

16) Sur 1 Corinthiens 11, 1ss., p. 335 

 

 «Dans un paragraphe antérieur (9, 20) Paul a dit qu'il s'était fait tout à tous. Mais ici nous re­marquons qu'il [Paul] n'avait pas toujours un regard juste sur les coutumes contraires aux traditions juives. Il n'ap­préciait guère la plus grande liberté en public des femmes grecques. Paul laisse parler sa formation juive, très masculine (même dans la Bible, voir Qo 7, 28 et Sir 25), et il répète les arguments des maîtres juifs (5-10) diffici­lement compréhensibles pour nous qui font allusion à Genèse 6, 2. Mais tout à coup il s’aperçoit qu’il est en train de nier l’égalité proclamée par Jésus, et il essaie de revenir en arrière (11, 12). À voir la manière dont Paul termine, il devait se rendre compte du peu de force de son raisonnement. Croyait-il vraiment que les anges, chargés de l’ordre dans le monde, seraient choqués de voir la libération des femmes.»

 

• Toujours le même procédé qui consiste à porter un sévère jugement rétrospectif sur une situation du passé, en partant de nos conceptions actuelles, façonnées par des siècles d’évolution et d’affinement des mentalités. Il est clair que les sociétés anciennes étaient presque toutes patriarcales et que la place de la femme y était inférieure à celle de l’homme, voire, dans certaines civilisations, quasiment inexistante. Ce n’est pas une raison pour jeter l’opprobre sur la seule société juive, comme si ce “machisme” (c’est le terme employé par la Biblia Latino-america, original espagnol de cette bible) était son apa­nage. Ce n’est pas une raison non plus pour insinuer que la pensée de Paul est incohérente, ou, à tout le moins, pleine de contradictions embarrassées. Et mieux vaut passer pieusement sur la prétention qu’a le Commentateur d’avoir un «regard juste», contrairement à Paul qui, lui, ne l’«avait pas toujours»!

17) Sur 2 Corinthiens 3, p. 349 

 

 «Paul souligne au passage l’aveuglement des juifs qui ne reconnaissent pas le Christ comme le Sauveur : pour lui, ils ont perdu la clé de leur histoire et la Bible leur reste un livre fermé jus­qu’au jour où Dieu, par le Christ, en livre le véritable sens (Lc 24, 27; Ap 5, 1). Toute cette histoire devait être comprise comme un mystère de mort et de résurrection : pour entrer dans la nouvelle Alliance, il leur fallait accueillir le Christ sans plus penser à leurs privilèges, et se faire ses disciples avec les autres peuples

 

• À cette condamnation audacieuse et arbitraire, on préférera ce texte d’une des plus hautes instances de l’Église :

«Il est vrai donc et il faut aussi le souligner, que l’Église et les Chrétiens lisent l’Ancien Testament à la lumière de l’événement du Christ mort et ressuscité, et que, à ce titre, il y a une lecture chrétienne de l’Ancien Testament qui ne coïncide pas nécessairement avec la lecture juive. Identité chrétienne et identité juive doivent être chacune soigneu­sement distinguées dans leur lecture respective de la Bible. Mais ceci n’ôte rien à la valeur de l’Ancien Testament dans l’Église et n’empêche pas que les Chrétiens puissent à leur tour profiter avec discernement de la lecture juive.» (Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la pré­dication et la catéchèse de l'Église catholique, en date du 24 juin 1985, I, 3. Texte publié dans Documentation Catholique, n° LIX, 1985. Les mises en exergue sont de mon fait).

18) Sur Galates 3, 15ss., p. 365 

 

 «Aussi Paul déclare-t-il que la plupart des juifs se trompent quand ils se préoccu­pent tant d’observer la Loi, et si peu d’ouvrir leur cœur

 

• Paul n'a jamais rien dit de tel, ni ici, ni nulle part dans ses lettres. Et si une grande partie de l’Épître aux Romains semble très critique à l’égard de la Loi, c’est une perception erronée due à une lecture chrétienne des com­plexes méditations de l’Apôtre sur ce point difficile. Paul s’efforce de convaincre les destinataires de sa lettre (des juifs, à l’évidence) de ne pas faire prévaloir l’observance de la Loi sur la foi au Christ. Ce faisant, il ne déprécie pas la Loi, tant s’en faut : il la qualifie, au contraire, de «sainte» (Rm 7, 12) et «bonne» (7, 16). Ce qu’il reproche aux juifs n’est pas leur préoccupation excessive d’«observer la Loi», aux dépens de la charité («ouvrir leur cœur»), comme le prétend le Commentateur, mais de refuser la voie nouvelle que, selon lui, le Christ Jésus a inaugurée par “sa mort au péché une fois pour toutes” (cf. Rm 6, 10). Il craint que le zèle jaloux de se coreligionnaires pour l’ac­complissement des prescriptions de la Loi les remplisse de l’assurance fallacieuse qu’ils ont ainsi atteint la perfec­tion. D’où cette exclamation à saveur scandaleusement hérétique pour un juif convaincu : “si la justice [= perfection] vient de la loi, c'est donc que le Christ est mort pour rien!” (Ga 2, 21). Mais son but est de convaincre ses coreligionnaires que seule “la voie récente inaugurée pour nous” par le Christ (cf. He 10, 20) pourra faire d’eux des “adorateurs parfaits” de Dieu, ce qui n’est pas le cas des “sacrifices et des offrandes” (cf. He 9, 9), puisque, toujours selon Paul, “la Loi n’a rien amené à la perfection” (He 7, 9) et que ses “sacrifices… sont absolument impuissants à enlever les péchés” (cf. He 10, 11). On voit que cette dialectique théologique complexe n’a rien à voir avec l’opposi­tion manichéenne, que croient voir tant de chrétiens, entre la Loi et l’amour (= la charité).

19) Traduction de 1 Thessaloniciens 2, 16,p. 399 

 

 «Ce sont eux qui ont tué Jésus et les prophètes, et maintenant ils nous poursuivent. Ils ne plaisent sûrement pas à Dieu, et ils se font les ennemis de tous les hommes, quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour qu’ils soient sauvés. Ils font tout pour mettre le comble à leurs péchés, mais à la fin, la Colère va se décharger sur eux

 

• Il s'agit d'un passage très dur de l'apôtre Paul, dans lequel il stigmatise ceux de son peuple qui s'opposent violem­ment à la prédication de l'Évangile, en général, et à la conversion des païens, en particulier. L’Apôtre conclut sa dia­tribe par cette phrase terrible : “elle est tombée sur eux, la colère, pour en finir” (Bible de Jérusalem). À titre in­dicatif, voici quelques autres traductions : “Mais la Colère est tombée sur eux, à la fin” (TOB); ou encore : “Mais la Colère est arrivée sur eux pour toujours” (Osty); ou enfin : “Mais la colère a fini par les atteindre” (Segond=Colombe). On remarquera que toutes ces traductions, sans exception, rendent le verbe au passé, confor­mément à l'original grec, qui porte ephtasen, verbe à l'aoriste, temps qui connote, sans le moindre doute, une ac­tion qui s'est produite dans le passé. Or, notre Commentateur n'a pas le même respect du texte reçu, puisqu'il n'hésite pas à rendre ce passage au futur : “mais à la fin, la Colère va se décharger sur eux” (anglais : is co­ming ; espagnol : está para caer ; formules de même signification, avec connotation future également). Cette in­novation – qui ne peut s'appuyer sur aucune autorité, ni aucun précédent sérieux – a, on le comprendra aisément, des implications redoutables. Et si – ce qu'à Dieu ne plaise! – elle était prise au sérieux par un grand nombre de chré­tiens sans connaissances bibliques ou linguistiques suffisantes, elle pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Sur le plan doctrinal, elle introduirait un élément radicalement destructeur du “nouveau regard” que porte l'Église sur le peuple juif, depuis Vatican II. Quant aux conséquences pour le peuple juif, on ose à peine penser à l'ampleur pré­visible du regain de l'antisémitisme théologique susceptible de découler d'une perspective spirituellement aussi néga­tive pour le peuple juif, et qui deviendrait désormais d'autant plus crédible, qu'elle semblerait authentifiée par le sceau d'une prétendue prophétie néotestamentaire du destin final catastrophique du “peuple qui a tué Dieu” (l’original espagnol a l’expression terrible : «asesinos de Dios»)! Remarquons que cette traduction fallacieuse n’est assortie d’aucun commentaire. Par contre, la BCC, dans son commentaire de 2 Th 2, 3.6 (p. 401), s’y ré­fère explicitement comme s’il s’agissait d’une prophétie de malheur eschatologique prononcée par Paul contre les juifs exactement en ces termes. Enfin, il paraît utile de citer ici le commentaire de la Traduction Oecuménique de la Bible (TOB), à propos de ces versets (édition 1988, pp. 2873-2874. Les mises en exergue sont de mon fait) :

«Ce jugement sévère contre les Juifs doit être bien compris. Paul revendique toujours avec fierté sa qualité de Juif, et sou­ligne à maintes reprises le privilège d’Israël. La colère et la gloire sont pour le Juif d’abord, et pour le Grec. Cf. Rm 2, 9-10. Au cours de sa mission, c’est aux Juifs d’abord qu’il adresse le message de salut […] Mais chaque fois… des Juifs, non dé­pourvus d’influence dans les cités grecques, empêchent sa prédication aux païens et lui créent des difficultés graves, qui vont jusqu’aux mauvais traitements… C’est ce qui explique la violence des termes employés ici par Paul qui, Juif lui-même, s’in­digne de l’aveuglement de ses frères. Les Juifs, qui eussent dû être les porteurs de l’Évangile, lui font partout obstacle, comme ils ont jadis fait obstacle au message des prophètes, puis à celui de Jésus. Pourtant, lorsque Paul envisage le sort du peuple élu, il n’invoque jamais comme cause du rejet temporaire d’Israël la condamnation et la mort du Christ à Jérusalem ou la persécution contre les chrétiens

20) L’enseignement biblique, p. 504, § 84 

 

 «Comment doivent être l’homme et la femme? L’égalité de l’homme et de la femme est affirmée au commencement de la Bible : commentaire de Gn 1, 26 et 2, 20. Mais cela va contre toute l’attitude de la culture hébraïque. Infériorité de la femme, consacrée par la Loi (Dt 24, 1); Nb 5, 11-31; Lv 27, 3-7), acceptée par les sages : Qo 7, 27-28. La femme est tenue pour responsable des péchés des hommes (Pr 7, 5-27; Si 25, 24); il faut la surveiller (Si 36, 42, 9-12), et on la loue pour autant qu’elle sert bien son mari : Pr 31, 10-31; Si 36, 23-25.»

 

• Tous les textes bibliques invoqués peuvent, en effet, relus avec notre mentalité actuelle, être interprétés comme une preuve de dépréciation de la femme. Mais, outre que, méthodologiquement parlant, c’est une erreur de juger du passé à la lumière du présent, est-il besoin de rappeler que le peuple juif ne faisait qu’appliquer les règles qui régis­saient toutes les sociétés du monde antique? On remarquera enfin la mauvaise foi qui caractérise le commentaire dés­obligeant concernant le texte de l’hymne à la femme parfaite (Pr 31, 10-31), qui – soit dit en passant – est récité chaque Sabbat par les Israélites pieux!

21) L’enseignement biblique, p. 508, § 119 

 

“Le peuple juif, dans son ensemble, ne répond pas à cet appel… des factions fanatiques le mènent à la catastrophe annoncée…”

 

• La version précédente (BCC) portait : «Une religion fanatique», ce qui était évidemment inadmissible. Mais le remplacement de «religion» par «factions» ne corrige en rien l’injustice du propos. Tout d’abord, s’il est indéniable, en effet, que les factions dont il est question ont eu une part non négligeable de responsabilité dans la révolte déses­pérée contre Rome, la puissance occupante, de son côté, a tout de même été pour quelque chose dans ce soulèvement. En outre, celui-ci a eu lieu en 130-135, alors que les textes scripturaires auxquels fait référence le Commentateur ont trait à la prise de Jérusalem, en 70. Dans les passages apocalyptiques de Mt 24 et parallèles, cette catastrophe histo­rique constitue une typologie prophétique de l’assaut eschatologique des nations coalisées contre la Ville sainte (cf. Is 29, 1-8; Jl 4, 14ss; Za 12; etc. = Ac 4, 24-28)). Mais, à l’évidence, elle n’est pas, comme le prétend le Commentateur, une sanc­tion divine des révoltes juives, dont on ne trouve d’ailleurs aucun écho dans le NT.

22) L’enseignement biblique, p. 509, § 131 

 

Le Dieu qui punit chassait les pécheurs (Gn 3, 22-23); le Dieu-fait-homme vient sauver les méchants (Jn 1, 11; Mt 21, 37)…”

 

• Outre l’antithèse à forte saveur marcionite (et très éloignée de l’orthodoxie chrétienne) entre l’action punitive de Dieu, dans l’Ancien Testament, et la sotériologique du “Dieu-fait-homme”, dans le Nouveau, on remarquera que «les méchants» dont il est question sont les juifs. En effet tant Jn 1, 11 (“Finalement il [Dieu] leur envoya son fils, en se disant: Ils respecteront mon fils.”) que Mt 21, 37 (“Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas accueilli.”) mettent clairement en cause les juifs.

 

En guise de Conclusion (provisoire) à l’attention des chrétiens

 

Les polémiques ont ceci de bon qu’elles obligent les antagonistes à réfléchir et parfois à nuancer leurs positions. C’est ce que j’ai fait, pour ma part. Et puisque j’ai joué un rôle actif dans la dénonciation publique des commentaires, per­çus comme dépréciateurs du peuple juif, contenus dans la Bible des Communautés Chrétiennes, je saisis l’occasion de cet article, pour faire une mise au point. Une longue fréquentation des différentes versions de cette bible m’a convaincu que, s’il n’est pas question de qualifier d’antisémites les commentaires de cette bible, par contre on peut, sans injustice, leur reprocher d’être en porte-à-faux, voire en totale opposition avec la réévaluation positive, opérée par l’Église, de la spécificité du peuple juif et de la signification religieuse de sa permanence, malgré toutes les persécutions et tentatives d’assimilation dont il a été victime au fil des siècles.

J’exposerai donc franchement ce qui me heurte encore dans la nouvelle édition de cette bible. Quelques chiffres tout d’abord. Sur 87 passages de la Bible des Communautés chrétiennes, qui témoignaient, à des degrés divers, d’une résurgence de l’«enseignement du mépris», 19 ont été supprimés. Sur les 68 qui se retrouvent dans la Bible des peuples, 15 seulement ont été amendés. À l’exception d’une quinzaine que l’on peut considérer comme acceptables, les autres contiennent des inexactitudes préjudiciables au peuple juif, et au moins 22 d’entre eux émettent des considérations blessantes ou dévalorisantes pour ce dernier (voir plus haut).

 Enfin, il faut savoir que les passages les plus gravement préjudiciables à la dignité du peuple juif, éliminés de la Bible des Peuples, figurent encore dans les centaines de milliers d’exemplaires de la version anglaise (1983) de la Bible des Communautés Chrétiennes. Tandis que ce commentaire inadmissible de 2 Th 2, 6 subsiste dans les quelque 30 millions d’exemplaires de l’édition espagnole, qui circulent dans le monde depuis 1973 : «[Avant la ma­nifesta­tion de l’Antéchrist] le peuple juif doit déverser toute sa méchanceté sur l’Église» (Biblia Latinoamerica, Commentaire du NT, p. 315).

 

J’en viens à ce qui me paraît être le cœur du malentendu. Puisqu’il semble acquis que les commentaires contestés ne procèdent ni d’une intention maligne, ni d’un antijudaïsme militant, quelle en est donc la raison? C’est, me semble-t-il, la conviction que l’incrédulité des juifs à l’égard de la messianité et de la divinité de Jésus fut une faute, sanctionnée par la déchéance de leur élection, cette dernière devenant le privilège exclusif des chrétiens. C’est ce que les spécialistes nomment la «théorie de la substitution». Selon celle-ci, l’Église a supplanté la Synagogue, et l’«Ancien Testament» est désormais lu uniquement comme une typologie préfigurant le Christ, l’Église et le «véritable Israël» – entendez : les chrétiens. Il faut savoir que tel fut, durant des siècles et jusqu’à Vatican II, l’en­seignement ordinaire de l’Église, dans la ligne de la lecture fondamentaliste et accusatrice des juifs, pratiquée par des “Pères” et des écrivains ecclésiastiques vénérables.

L’histoire de l’Église offre maints exemples des conséquences dommageables qu’ont eues, pour l’unité de l’É­glise, des interprétations réductrices de ce type. C’est ainsi que l’antipape Novatien (IIIe s.) fut à l’origine d’un long schisme en refusant la pénitence aux pécheurs, sur base d’une lecture littérale de ce passage d’Hébreux 6, 4-7 :

 

“Il est impossible, en effet, pour ceux qui une fois ont été illuminés… de les rénover une seconde fois en les amenant à la pénitence, alors qu'ils crucifient pour leur compte le Fils de Dieu et le bafouent publiquement.”

 

 Sans se laisser impressionner par la “lettre”, apparemment irrécusable, du texte invoqué, les évêques d’alors ob­jectèrent que l’épître faisait allusion à un second baptême pour la purification des péchés. Ils remontrèrent à Novatien qu’à ce compte, le Christ serait mort pour rien et que Pierre, qui avait renié son Maître, n’aurait pas été absous. Sans ce discernement ecclésial, nul chrétien ne pourrait, aujourd’hui, recourir au sacrement de pénitence.

Il semble que les commentateurs catholiques de la bible contestée aient lu, de manière analogue, les textes scripturaires accusa­teurs des juifs, sans prise en compte critique du contexte polémique dans lequel ils ont vu le jour, et sans tenir compte, comme le fait aujourd’hui leur Église, de la méditation de l’apôtre Paul (Rm 9-11), ni de la déculpabilisation des chefs des juifs, proclamée par Pierre (cf. Ac 3, 17), ni de la formule de Jean-Paul II (Mayence, 1980) : «Le peuple de l’Ancienne Alliance que Dieu n’a jamais révoquée» (alors que la «lettre» d’He 8, 13 semble affirmer le contraire). Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’un a priori confessionnel aussi négatif ait donné lieu à une interprétation exagérément actualisante des Écritures, où les fautes et les châtiments des juifs, puis leur refus du message chrétien, dûment consignés dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, sont perçus et utilisés comme un pa­radigme de l’attitude religieuse qui déplaît à Dieu. De là à présenter le judaïsme comme le mauvais élève du Royaume de Dieu, et à l’utiliser comme le faire-valoir du christianisme, il n’y a qu’un pas, que les commentateurs ont apparemment franchi, certes sans malice, mais non sans conséquences.

En conclusion, mon avis personnel est que les commentaires de la Bible des Peuples et de ses versions anté­rieures ont droit de cité, à côté de ceux d’autres bibles. Toutefois, leurs auteurs ne doivent pas se scandaliser de ce que des critiques légitimes leur soient adressées, pourvu qu’elles ne s’apparentent pas à un lynchage médiatique, mais s’en tiennent à des recensions objectives. Dans ce climat dépassionnalisé, on peut espérer que les auteurs et leurs édi­teurs accepteront, sans crainte d’être infidèles aux Écritures, de faire disparaître de leurs bibles tous les commentaires dépréciateurs du peuple juif,

 

afin que la Parole de Dieu

ne soit plus source de discorde entre ses enfants.

 



13-12-2006 | Commentaires (0) | Public
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