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De 'Nostra Aetate' aux 'Notes', E.J. Fisher
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L'VOLUTION D'UNE TRADITION :
DE NOSTRA AETATE AUX NOTES *
 

Eugne J. FISHER

 Considrations gnrales

Lors de la sixime runion du Comit international de liaison entre juifs et catholiques qui s'est tenue Venise en mars 1977, le professeur Tommaso Federici, dans un expos remarquable qui a gard toute son actualit, qualifiait le profond renouveau des attitudes de l'Eglise catholique l'gard des juifs et du judasme de mouvement irrversible (1). Le P. Thomas Stransky, un des membres du Secrtariat qui ont rdig Nostra Aetate pour le deuxime Concile du Vatican, s'est exprim en termes analogues lors d'un rcent colloque anniversaire l'Angelicum : Vingt ans seulement ont pass, et en quinze phrases seulement, quinze longues phrases latines, l'impossible est devenu possible et le possible est pass l'acte. 2.221 Pres conciliaires ont, par leur approbation, engag l'Eglise catholique dans un acte irrvocable, un heshbon-ha-nefesh, une rvision dchirante de son me. Ce texte a commenc modifier intgralement dix-neuf cents ans de relations entre catholiques et juifs  (2)

Pour Federici, si cet acte est irrversible ou irrvocable, c'est en partie parce que le changement d'attitude de l'Eglise est l'aboutissement des mouvements biblique, liturgique, ecclsiologique et mme missionnaire qui ont rendu possible le Concile Vatican II (3). En ce sens, on peut affirmer juste titre que le dveloppement des relations judo-catholiques depuis le Concile est le test qui permet d'valuer la porte des travaux de celui-ci dans leur ensemble, car la plupart des thmes essentiels du Concile ont t mis en oeuvre au cours de cette priode.

Il faut peut-tre chercher cette irrvocabilit une raison plus profonde encore, et cela implique que l'on apprcie sa juste valeur la notion de tradition catholique . Car le fait est que Nostra Aetate n 4 inaugure pratiquement un enseignement de l'Eglise (la Tradition avec un T majuscule) en ce qui concerne l'interprtation thologique, ou, plus prcisment, doctrinale, de la relation entre l'Eglise peuple de Dieu et Isral peuple de Dieu , aucun concile oecumnique n'ayant jamais abord directement la question auparavant.

Le Concile de Jrusalem, au premier sicle, n'avait envisag que la question de l'accueil des Gentils dans le Corps du Christ et avait dcid que, moyennant la foi, l'quivalent des prceptes noachiques et l'immersion rituelle suffisaient pour les Gentils (Actes 15). Le second sicle a vu la condamnation de la thorie gnostique de Marcion qui professait un dualisme entre le Dieu de l'Ancienne Alliance et le Dieu de la Nouvelle Alliance et leur incompatibilit (entranant celle des peuples qui en sont les tmoins). Par cette condamnation, l'Eglise a affirm l'unit du 'plan divin, mais elle n'a pas expliqu comment il fallait comprendre cette unit. La question en est 'reste l jusqu' Vatican II . Sans doute, le quatrime Concile du Latran (1215) a-t-il prononc quatre canons discriminatoires l'encontre des Juifs. Mais ce n'taient l que des mesures disciplinaires qui n'avaient pas de signification doctrinale (4).

Le cardinal Jean WILLEBRANDS, au cours d'une confrence donne en l'honneur de son prdcesseur au Secrtariat du Vatican, le cardinal Augustin BEA, tait donc en droit d'appeler Nostra Aetate un ''acte absolument unique et de dclarer ... Jamais auparavant n'avait t faite, au sein de l'Eglise, par un pape ou un concile, une prsentation systmatique, positive, intgrale, attentive et hardie des juifs et du judasme. Nous ne devrons jamais perdre ceci de vue (5). De mme le pape Jean-Paul II a ritr, au Vnzuela et, plus rcemment, cette anne [1985] Rome, son dsir de confirmer avec la conviction la plus profonde, que l'enseignement de l'Eglise promulgu pendant le Concile Vatican Il dans la dclaration Nostra Aetate... demeure toujours pour nous, pour l'Eglise catholique, pour l'piscopat... et pour le pape, un enseignement normatif, un enseignement qu'il est ncessaire d'accepter non seulement parce qu'il est autoris, mais plus encore comme une expression de la foi, une inspiration de l'Esprit-Saint, une parole de la Sagesse divine .

Ce sont l des termes qui s'appliquent normalement la Sainte criture.

Si l'on considre les sicles pendant lesquels a rgn l' enseignement du mpris l'gard des juifs et du judasme, les expulsions, les baptmes forcs (interdits par le droit canon, mais perptrs tout de mme), le martyre de centaines de milliers de juifs par les Croiss et leurs successeurs, tout aussi barbares, au cours des ges ; si l'on songe aux thories thologiques et sociologiques, fausses mais largement rpandues (crimes rituels, empoisonnement des puits, puret du sang, Protocoles, etc.) qui ont pris naissance au niveau populaire pour justifier les violences des chrtiens contre les juifs, on ne peut s'empcher de penser qu' tout prendre, il valait peut-tre mieux que l'Eglise attende notre poque, pour tenter de dfinir son attitude l'gard du peuple juif et du judasme.

Comment les responsables de l'Inquisition espagnole, ou les auteurs des premiers jeux de la Passion dans l'Allemagne du XIVe sicle auraient-ils dfini la relation judo-chrtienne, s'ils avaient pris part un concile qui aurait discut un document tel que Nostra Aetate ? On peut chafauder l-dessus des hypothses. Mais, en fait, ils n'en ont pas eu l'occasion. Aucun concile n'a abord les questions que Paul a laisses sans les rsoudre dans les chapitres 9 11 de l'Eptre aux Romains, jusqu' ce que le Concile Vatican II reprenne toute la question nouveaux frais. C'est l l'importance de Nostra Aetate (pour paraphraser un propos clbre sur Mamonide [] : De Paul Paul, il ne s'est trouv personne pour relever le dfi (c'est--dire de saint Paul Paul VI qui a sign la dclaration conciliaire).

Mais, s'il n'existe pas de prhistoire officielle de Nostra Aetate, il existe une post-histoire dterminante qui permet d'tablir une interprta­tion et une valuation du texte. Dans la perspective du sens catholique de la Tradition, un tel document ne peut tre exactement compris qu' la lumire des enseignements et des dclarations du magistre qui sont habilits l'interprter et le mettre en oeuvre. Le cardinal Jean Wille­brands, prsident du Secrtariat pour l'unit et de la Commission pour les relations religieuses avec les juifs, l'a affirm avec force l'occasion du quinzime anniversaire de la Dclaration en actobre 1980 : Nous la lisons (Nostra Aetate) la lumire des Orientations et suggestions pour sa mise en oeuvre, qui ont t publies par la Commission en 1975 (et) des commentaires de et des allusions notre texte faits par les papes et les divers piscopats au cours des annes... Mais il ne s'agit pas seulement de textes, la vie elle-mme, c'est--dire le progrs du dialogue avec le judasme appel par le concile, situe les textes dans le contexte de la ralit vcue. Ce contexte ne peut en aucune faon tre ignor (6).

Nostra Aetate a opr bien des ouverture dans les jugements ngatifs ports par la tradition de l'Eglise sur les juifs et le judasme : elle a purement et simplement rcus l'accusation de dicide ; elle a mis en relief les aspects positifs du tmoignage scripturaire, notamment Rm 9,11 (cit sept fois dans le texte), sans dfinir compltement ce que serait le jugement positif qu'il appelait. Etant donn tous les assauts ecclsiastiques que le texte a d supporter et les compromis ncessaires qui sont intervenus depuis ses premires rdactions jusqu' sa formulation dfinitive (7), il n'est pas surprenant que les commentateurs de l'poque aient t enclins faire ressortir ses ambiguts et ses faiblesses par rapport aux premires rdactions : la dclaration ne mentionne ni la renaissance de l'tat d'Isral, ni Auschwitz, qui sont des vnements capitaux pour la manire dont les juifs se comprennent eux-mmes aujourd'hui ; elle ne condamne pas non plus l'accusation de dicide mais se contente d'viter la notion de culpabilit collective ; elle n'aborde pas la question du proslytisme ni celle de la valeur permanente du tmoignage juif dans le monde et pour le monde ; elle ne prcise pas en quel sens l'Alliance de Dieu avec le peuple juif continue aprs le Christ (est-ce par elle-mme ou en tant qu'elle est accomplie dans l'Eglise, nouveau peuple de Dieu ?) ; elle ne mentionne pas explicitement le rle que le peuple juif continue jouer en tant que peuple aprs l'poque du Nouveau Testament (qui pourrait donc tre vu comme un remplacement, non comme une abrogation) ; elle n'a pas exprim de douleur ou de regret pour la perscution des juifs par les chrtiens au cours des sicles ; elle est reste silencieuse sur la question de savoir si le peuple juif a aujourd'hui une mission , ou un rle de tmoin jouer devant le monde et en quel sens cela pourrait se rfrer la mission de l'Eglise dans le monde et pour le monde ; elle ne signale qu'en passant le problme du traitement des juifs et du judasme dans la liturgie, et tout en prescrivant clairement un renouveau de la catchse et de la prdication en ce qui concerne les juifs et le judasme, elle n'a donne que peu d'exemples explicites.

Dix ans plus tard, sur la base de dialogues qui, tant au plan local qu'au plan international, ont t d'une remarquable fcondit, vu la brivet de cette priode si on la compare aux millnaires d'enseignement du mpris qui l'ont prcde, le Saint-Sige a publi son document d'application du n 4 de Nostra Aetate (8). On peut retrouver dans ces Orientations de 1975 des formulations et des aperus qu'on avait enregistrs prcdemment dans des documents de niveau local ou national, comme les Orientations pour les relations judo-catholiques, publies en 1967 par le Secrtariat de l'piscopat des Etats-Unis et les dclarations des vques d'Autriche (1968), des Pays-Bas (1970), de Belgique (1973), de France (1973) et de Suisse (1974).

Quant la Dclaration conciliaire elle-mme, une premire rdaction des Orientations du Vatican de 1975 a t rendue publique quelques annes avant l'adoption du texte officiel, si bien que de nombreux commentateurs ont trouv la version dfinitive plus faible et donc peu satisfaisante.

Dix nouvelles annes de dialogue ont suivi, dans la grisaille  des Orientations de 1975, avec la conviction croissante que les progrs raliss dans le matriau ducatif catholique (9), auxquels le programme du Comit international de liaison a toujours attach une si grande importance, devaient s'affermir et se poursuivre au niveau international. Des travaux ont abouti la publication, par la Commission, des  Notes sur une prsentation correcte des juifs et du judasme dans la catchse de l'Eglise catholique  le 24 juin 1985 (10). Une fois encore, l'initiative du Saint-Sige dans le dialogue a t accueillie avec une certaine dception par les responsables juifs (11).

Comme les autres fois, les proccupations des juifs touchent la fois au fond et la forme, et, comme les autres fois, ce n'est pas sans raison. Les juifs ont intrt, un intrt trs rel et trs valable, la prsentation des juifs et de la tradition juive aux 800 millions de catholiques du monde, non certes au niveau de la doctrine (ce qui relve de la structure propre de l'Eglise), mais au niveau de l'histoire et de l'exactitude objective. Je pense donc que nous, catholiques, nous devons accueillir ces appels une mise au point, prsents comme ils le sont dans l'esprit mme du dialogue, avec le plus grand srieux, en y voyant une aide trs efficace pour notre propre comprhension et non une sorte de jugement port de l'extrieur et donc contestable sur la droiture de nos intentions.

D'autre part, on peut, mon sens, discerner, dans la prudence de chacune de ces dmarches officielles des catholiques, non seulement le srieux avec lequel le magistre aborde la question, mais surtout une indication de l irrversibilit du processus lui-mme. Chaque dmarche, chaque tentative est pese, mene en toute sret avant qu'on puisse songer une nouvelle avance. Chaque dmarche compte des acquis antrieurs et se fonde sur eux. Si une telle mthode peut sembler dsesprment lente beaucoup d'entre nous qui sommes engags dans le dialogue, il en rsulte cependant une assurance croissante dans la justesse des apprciations. Mais par comparaison avec l'histoire qui prcde Vatican II, les progrs raliss apparaissent au contraire d'une rapidit foudroyante.

L'volution d'une tradition

Le tableau ci-dessous (12) passe en revue plusieurs domaines dans lesquels les Orientations de 1975 et les Notes rcentes ont prcis et mis au point une formulation que Vatican II avait laisse dans le vague pour permettre la crativit, et donnent ainsi pour aujourd'hui une clef de lecture de Nostra Aetate.

On pourra remarquer que de nombreux passages constituent une rponse directe aux critiques souleves au cours du dialogue entre catholiques et juifs, instaur par le concile l'encontre de Nostra Aetate et des Orientations de 1975. On peut s'attendre ce que les  Notes soient soumises un processus analogue de mise au point la faveur du dialogue.

Tableau synoptique de lvolution de la tradition

Nostra Aetate 1965

 

1. L'glise dplore les haines, les perscutions et toutes les manifestations
d'antismitisme qui, quelles que soient
leur poque et leurs auteurs, ont t diriges contre les juifs.

 

 

2. Aucune mention n'est faite de la tradition religieuse post-biblique du judasme.

 

 

 

 

 

 






3. Le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la ligne d'Abraham

 

 



 

 


 

 

 

 

4. Aucune allusion n'est faite aux faux strotypes des Pharisiens ou aux incomprhensions qui peuvent natre de la lecture du Nouveau Testament ou de la liturgie.

 

 

 

 

 

 

 













5. Les juifs ne sont dfinis qu'en termes bibliques, c'est--dire par rapport leur pass : La religion juive, le peuple lu, les rameaux de l'olivier sauvage, la racine de l'olivier franc, les juifs (8 fois toujours dans le contexte du Nouveau Testament). Les perspectives se limitent au patrimoine spirituel commun aux chrtiens et aux juifs.

 

 

 



6. Le texte ne fait pas allusion au massacre de la communaut juive europenne.

 

 







7. Aucune allusion l'tat d'Isral.

 

 

 

 

 

 

 


 



8. La crucifixion ne peut tre impute ni indistinctement tous les juifs vivants alors ni aux juifs de notre temps Le Christ s'est soumis volontairement la passion et la mort cause des pchs de tous les hommes (4).



 

9. Nostra Aetate ne cherche pas traiter du sens du non oppos  par les juifs aux chrtiens dans leurs affirmations sur Jsus et sur le sens de l'vnement du Christ.

 

 

10. Le texte prsente l'Eglise comme le nouveau peuple de Dieu (4, 6).

 

 

 

 







11. Nostra Aetate ne traite pas comme tel le thme de la promesse et de l'accomplissement.

 

 

 
12. Nostra Aetate ne traite pas de la typologie.

 

 

 

 

 

13. Le texte ne contient pas d'allusion directe un tmoignage commun dans le monde, bien que la possibilit en soit reconnue implicitement lorsqu'il affirme que les dons et l'appel de Dieu sont sans repentance.

 

 


14. Le texte ne reconnat pas explicitement la valeur du tmoignage du judasme l'Eglise ou au monde post Christum. Il le reconnat toutefois implicitement dans la traduction au prsent de la phrase de saint Paul : qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la lgislation, le culte et les promesses (Rm 9, 4-5). De nombreuses traductions chrtiennes du NT (p. ex. la New American Bible) avaient voulu traduire cette phrase-cl au pass.

Orientations 1975

 
1. condamnent comme opposes l'esprit mme du christianisme, toute forme d'antismitisme et de discriminations 

 

 



2. L'histoire du judasme ne finit pas avec la destruction de Jrusalem, mais elle s'est poursuivie en dveloppant une  tradition religieuse (III,7)   La tradition juive et chrtienne  est prsente comme ne  faisant qu'un (IV,1).

 

 




3. Les liens spirituels et les relations historiques rattachent lEglise au judasmeces liens et relation

(Introduction). 




 

 

 


 

 

 


4. Il est recommand aux Commissions d'tre particulirement attentives en ce qui concerne la liturgie et la formation des fidles afin de leur fournir une instruction approprie pour bien comprendre des lectures d'Ecriture qui peuvent tre entendues de faon tendancieuse par des chrtiens insuffisamment informs. Le texte prend pour exemple l'Evangile de Jean et la manire de traiter les Pharisiens (II, 5).

 

 








5. Le texte parle des juifs d'aujourd'hui aussi bien que de ceux des temps bibliques, et en parle en termes modernes: judasme, frres juifs (deux fois et dans un contexte spcifiquement religieux, l'expression tant immdiatement suivie des mots le peuple chrtien ). Les chrtiens sont exhorts apprendre par quels traits essentiels les juifs se dfinissent eux-mmes dans leur ralit religieuse vcue (Introduction).

 







6. Le texte fait allusion Auschwitz comme la conjoncture historique o se situent Nostra Aetate et le dialogue judo-chrtien actuel.

 






7. Aucune allusion l'tat d'Isral.

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 


8. Le texte reprend les termes de Nostra Aetate.

 9. Le texte appelle les chrtiens comprendre     les difficults que l'me juive, justement imprgne d'une trs haute et trs pure notion de la transcendance divine, prouve devant le mystre du Verbe incarn  (I).





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10. Le texte vite toute thologie de la substitution et affirme au contraire : L Ancien Testament et la tradition juive fonde sur celui-ci ne doivent pas tre opposs au Nouveau Testament de telle faon qu'ils semblent n'offrir qu'une religion de la justice seule, de la crainte et du lgalisme, sans appel l'amour de Dieu et du prochain cf. Dt 6, 5 ; Lv 19,18; Mt 22, 34-40 (III).

 
11. Le texte distingue l'accomplissement des promesses dans le Christ et leur parfait achvement lors de son retour glorieux la fin des temps (II).



12. Le texte de 1975 ne traite pas de la typologie.

 

 

 

 

 


 

 

 

13. La tradition juive et chrtienne, fonde sur la Parole de Dieu... juifs et chrtiens collaboreront volontiers dans la poursuite de la justice sociale et de la paix tous les niveaux (IV).

 

 

 

 

 


14. La reconnaissance est encore implicite, par exemple au n IV.           

Notes 1985

 

1. L'urgence et  l'importance d'un enseignement prcis objectif et rigoureusement exact sur le judasme, chez nos fidles, se dduit aussi du danger dun antismitisme toujours en train de reparatre sous diffrents visages (I, 8). La condamnation de lantismitisme est raffirme en VI,26.

2. Une section entire est consacre au thme  Judasme et christianisme dans l'histoire  (VI).
 La permanence d'Isral (alors que tant de peuples anciens ont disparu sans laisser de traces) est un fait historique interprter dans le plan de Dieu s'accompagnant d'une crativit spirituelle continue, dans la priode rabbinique, au moyen ge et dans la priode moderne.  (VI,25).

 3. En raison des rapports uniques qui existent entre le christianisme et le judasme, lis au niveau mme de leur propre identit  (Jean-Paul II, 6 mars 1982), rapports fonds sur le dessein du Dieu de l'Alliance (ibid.), les juifs et le judasme ne devraient pas occuper une place occasionnelle et marginale dans la catchse et la prdication, mais leur prsence indispensable doit y tre intgre de faon organique  (1,2).


4. Deux sections capitales du texte (III et IV) traitent ces questions en dtail, par exemple Jsus prnait le respect de la Loi et invitait lui obir (III, 13). Il partageait avec la majorit des juifs palestiniens d'alors les lments essentiels de la doctrine pharisienne (II, 17). certaines rfrences hostiles ou peu favorables aux juifs ont comme contexte historique les conflits entre l'Eglise naissante et la communaut juive. Certaines polmiques refltent des conditions de rapports entre juifs et chrtiens bien postrieures Jsus (IV, 21 A).

5. Les Notes, citant Jean-Paul II, qualifient l'hritage commun de l'Eglise et du judasme d'appel instant aux catchistes et aux prdicateurs pour qu'ils les prsentent en en faisant l'inventaire en lui­- mme, mais aussi en tenant compte de la foi et de la vie religieuse du peuple juif, telles qu'elles sont professes et vcues encore maintenant (1, 3; cf. VI, 25). Mention est faite, dans ce contexte, d'Auschwitz et de l'tat d'Isral comme de sujets d'un enseignement positif de la part des catholiques (VI, 25).

 
6. Les Notes recommandent d'insrer Auschwitz dans le programme de l'instruction religieuse : La catchse devrait aider comprendre la signification pour les juifs de leur extermination (Shoah) pendant les annes1939-1945 et de ses consquences (VI, 25).

 7. Le texte parle de l'attachement religieux  du peuple juif la Terre d'Isral, attachement qui plonge ses racines dans la tradition biblique et qui est un aspect essentiel de sa fidlit au Dieu unique au Dieu de l'Alliance. L'existence de l'tat d'Isral est affirme sur la base des principes communs du droit international, tandis que lon est mis en garde contre une interprtation biblique fondamentaliste des options politiques en cours au Proche-Orient (VI, 25).

 
8. Le texte ajoute des dtails: les chrtiens sont plus responsables que les quelques juifs qui ont pris part la mort du Christ, parce que nous pchons en connaissance de cause (IV, 22). les pharisiens ne sont pas mentionns dans les rcits de la Passion (III,19)

 

 

 

9. Le texte aborde la question comme un fait qui n'est pas seulement historique, mais a une porte thologique dont saint Paul s'efforce de dgager le sens (IV, 21, C et F). Il envisage de faon positive la permanence d'Isral comme un signe interprter dans le plan de Dieu (V, 25).

 
10. Les juifs doivent tre prsents comme le peuple de Dieu de l'ancienne Alliance, qui n'a jamais t rvoque (I, 3: le texte cite Jean-Paul II Mayence le 17 novembre 1980) et le peuple choisi (VI, 25). Juifs et chrtiens, nous sommes pousss par le prcepte de l'amour du prochain (II, 11).

 






11. Le peuple de Dieu de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie - mme si c'est partir de deux points de vue diffrents (II, 9 ; cf. aussi II, 1-2 et 1,5).

 12. La typologie est peut-tre l'indice d'un problme non rsolu . Le texte s'efforce de situer la question en plaant l'Eglise et le judasme dans l'attente de l'accomplissement du plan de Dieu et de sa consommation dfinitive la fin des temps (Il, 4-9). D'autres lectures de l'Ecriture sont possibles (II, 6).

 13. Suspendus la mme parole, nous avons tmoigner d'une mme mmoire et d'une commune esprance en Celui qui est le Matre de l'histoire. Il faudrait ainsi que nous prenions notre responsabilit de prparer le monde la venue du Messie en oeuvrant ensemble pour la justice sociale... A cela nous sommes pousss ... par ... une esprance commune du rgne de Dieu (II, 11).

 14. Une nombreuse diaspora permettra Isral de porter dans le monde entier le tmoignage - souvent hroque - de sa fidlit au Dieu unique et de l'exalter face tous les vivants (Tb13, 4) (VI, 25). Le texte affirme que la catchse chrtienne ne peut transmettre comme il se doit le message chrtien sans tenir compte de la tradition juive passe et prsente (I, 2-3; II, 11 ; III, 12. 17-18.20 ; VI, 25).

 

 

 

 

 

 

Commentaire

Ce tableau indique, me semble-t-il, au moins dans ses grandes lignes, le caractre rflchi et progressif du processus o l'Eglise s'est engage dans son effort de purification aprs des sicles d'incomprhension. Aucune de ces dclarations n'est en soi la hauteur de la tche. Aucune ne peut tre interprte en dehors du contexte des autres. Prises ensemble, elles ne rvlent peut-tre qu'une orientation, une formulation progressive de la saisie plus positive et de l'acceptation des juifs et du judasme dans leur propre langue, c'est--dire par les traits essentiels (par lesquels) les juifs se dfinissent eux-mmes dans leur ralit religieuse vcue (Orientations, I ; Notes, 1,4).

Ce principe admis dans le dialogue selon les Orientations de 1975 et repris pour la catchse dans les Notes de 1985, vaut aussi pour la rvision du processus de consultation (ou du manque de consultation) qui devrait avoir cours dans les dmarches auxquelles procde la Commission elle-mme lorsqu'elle envisage la publication d'un document destin lEglise catholique et adress elle.

Ce principe est videmment d'ordre universel et s'applique aussi aux juifs dans leur manire d'apprcier le christianisme. Il est ncessaire de mme que les juifs veillent la correction des documents et des dclarations manant d'eux (13). Le rabbin Eugne Borowitz a pu affirmer bon droit : La plupart des descriptions d'autres religions donnes par les juifs tablissent inconsciemment la comparaison entre ce que le judasme offre de meilleur et ce que l'autre religion prsente de pire, sans doute en compensation du traitement analogue que les chrtiens ont inflig au judasme (14).

Dans la prsentation de l'histoire, par exemple, le P. Edward Flannery remarque avec sagesse que les juifs ont tendance se rappeler les priodes de l'histoire de nos relations que les chrtiens n'ont que trs commodment oublis. C'est l une accusation justifie de l'historiographie chrtienne. L'inverse peut galement tre vrai en certains cas. De nombreux textes juifs rduisent l'histoire judo-chrtienne aux atrocits reconnues des Croisades, l'Inquisition et au niveau d'antijudasme reprsent notamment par le IVe Concile du Latran. Ils omettent tout ce qui a prcd (les sicles de relations relativement amicales antrieures aux Croisades) et souvent aussi tout ce qui s'est pass depuis le second concile du Vatican. Le rsultat peut en tre une version plutt tronque de ces relations trs complexes et certainement ambigus, dans lesquelles s'entremlent lments positifs et lments ngatifs. Les tudiants juifs peuvent en sortir avec une vision irrmdiablement assombrie du pass et du prsent, une comprhension qui n'est qu'incomprhension et ne contribue donc gure les prparer la rencontre de vrais chrtiens et en particulier des divergences entre chrtiens d'aujourd'hui.

La brillante introduction du rabbin Marc Saperstein la rdition de l'ouvrage classique de Joshua Trachtenberg, The Devil and the Jews, illustre un aspect de cette dynamique, de mme que la saine rvision qui s'opre ce propos dans le judasme contemporain.

 Trachtenberg exprime deux conclusions apparemment contradictoires. L o la politique officielle de l'Eglise tait favorable aux juifs, elle tait sans importance... Mais l o elle leur tait dfavorable, elle prenait plus d'importance qu'aucune des transformations politiques, sociales et conomiques de la socit mdivale (15).

Saperstein conclut que le tableau dress par Trachtenberg n'est que trop tragiquement rel, mais il estime qu'il ne faut pas y rduire sa recherche. Il interroge : Comment se fait-il que les juifs taient tolrs dans les pays chrtiens... sans avoir jamais t en butte la guerre sainte et l'extermination comme ce fut le cas pour les hrtiques chrtiens ? (16).

Bien qu'elle se prsente dans des termes diffrents, la question majeure pose par Lon Poliakov dans son ouvrage, Histoire de l'antismisme est la mme : pourquoi  l'aire de diffusion du judasme sous sa forme intense concide (-t-elle) trs exactement avec l'aire de diffusion de ses religions-filles, l'islam et le christianisme  ? (17). La question n'est pas ici de plaider pour qu'on expurge l'histoire, loin de l. Il faut dire que, d'une faon gnrale les chrtiens en sont encore commencer de s'attaquer l'antismitisme de leur propre histoire (dbat qui est encore presque compltement absent de la plupart des manuels catholiques du niveau secondaire et mme du niveau suprieur). Il s'agit bien plutt d'admettre, avec Saperstein, que  l o la prsentation du pass peut avoir des rpercussions considrables sur les relations mutuelles du prsent, il est d'autant plus important de reconnatre leur valeur aux contributions positives ct du rappel pnible des turpitudes et des checs  (18). Pour les chrtiens (ce qui semble un aspect normal de la nature humaine), il est profondment pnible de se plonger dans les cts ngatifs de notre histoire commune (c'est--dire les fautes des chrtiens contre les juifs). Pour les juifs au contraire, la difficult peut tre de reconnatre les aspects positifs - non pas pour rtablir un quilibre (on ne peut en aucune manire faire quilibre l'normit des crimes des chrtiens contre les juifs; on ne peut que les relater mais dans l'intrt de la comprhension c'est--dire dans l'intrt du dialogue).

En certains domaines, les Notes prsentent une avance nette et significative par rapport aux documents prcdents du Saint-Sige (19). Elles traitent, par exemple, d'lments-cl de l'enseignement du mpris auxquels les documents officiels s'taient contents jusqu' prsent de faire allusion. La relation de Jsus avec la Loi est prsente comme tant essentiellement positive. La convergence des enseignements de Jsus avec les convictions fondamentales des pharisiens est mise en lumire. Les allusions ngatives aux juifs et au judasme qui se trouvent dans le Nouveau Testament sont loyalement reconnues et l'on indique nettement quelle doit tre la mthode adopter dans la catchse pour en traiter avec les lves Il n'est pas exclu que certaines rfrences hostiles ou peu favorables aux juifs aient comme contexte historique les conflits entre l'Eglise naissante et la communaut juive. Certaines polmiques refltent des conditions de rapports entre juifs et chrtiens bien postrieures Jsus (IV, 21). Ce texte prcise de faon pratique, pour les professeurs et les prdicateurs, l'hermneutique biblique du Concile, pour laquelle les juifs ne doivent pas tre prsents comme rprouvs par Dieu ni maudits, comme si cela dcoulait de la sainte criture (Nostra Aetate 4, 6). Ds lors que ce sont l prcisment, comme mon tude peu prs exhaustive des ouvrages catholiques me l'a montr, les domaines dans lesquels on peut encore trouver des allusions ngatives aux juifs et au judasme, les Notes ont encore beaucoup de chemin faire pour liminer compltement les restes de l'enseignement du mpris.

Dans la section finale (VI), les Notes commencent prciser, pour la premire fois, le contenu de ce qu'impliquait l'allusion des Orientations de 1975 au fait que l'histoire du judasme ... s'est poursuivie en dveloppant une tradition religieuse qui lui est propre aprs le temps du Christ (III). Grce la diaspora ( laquelle on donne ici une interprtation thologique positive, contrairement l'interprtation ngative traditionnelle qui voyait dans la destruction du Temple et la dispersion des juifs un chtiment divin pour le refus de reconnatre en Jsus le Messie), le peuple juif a t en mesure de porter dans le monde entier le tmoignage, souvent hroque, de sa fidlit au Dieu unique... tout en conservant Ie souvenir de la terre des anctres au cur de ses esprances (Notes, VI,25).

Cette affirmation est vraiment remarquable. L'esprance juive a t dfinie prcdemment et sa valeur reconnue, dans un sens eschatologique : le peuple de Dieu de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retourdu Messie - mme si c'est partir de deux points de vue diffrents... On peut dire ainsi que juifs et chrtiens se rencontrent dans une esprance comparable, fonde sur une mme promesse, faite Abraham (II, 10). (C'est nous qui soulignons).

Le non oppos par les juifs Jsus, en tant que Christ (Messie), est situ ici dans un cadre plus large, plus positif : le plan total de Dieu pour l'humanit. En vrit, les chrtiens peuvent apprendre de ce non, de ce tmoignage permanent des juifs dans et pour le monde, qu'il faudrait. que nous prenions notre responsabilit de prparer le monde la venue du Messie en oeuvrant ensemble pour la justice sociale... pour la rconciliation ... internationale (II, 11).

1  En ce sens prcis, l'Eglise est voir, non moins que la Synagogue, dans l'attente (II, 4-9) de la consommation dfinitive en vue de laquelle, par l'une et par l'autre, se prpare l'accomplissement du plan de Dieu (Il, 9). Ici, les Notes cherchent laborer une interprtation non triomphaliste de la typologie dont l'interprtation traditionnelle suscite un malaise o l'on reconnat - l'indice d'un problme non rsolu (II,3). C'est l une question qui exigera certainement un travail plus approfondi et, ce qui est peut-tre plus important, d'autres structures thologiques pour des relations dont on reconnat l'volution. Comme l'a si bien dit le Message pastoral des vques des Etats-Unis en 1975, Une tche, peine amorce, attend ici les thologiens : l'tude des relations qui se poursuivent entre Dieu et le peuple juif, de ses liens spirituels avec le peuple de la Nouvelle Alliance et de la ralisation du plan de Dieu, la fois pour l'Eglise et la Synagogue (20). C'est, mon sens, la mise en oeuvre de ce travail thologique que les Notes entendent promouvoir.

 La permanence d'Isral (alors que tant de peuples anciens ont disparu sans laisser de traces) et la crativit spirituelle continue du peuple juif dans la priode rabbinique, au Moyen-ge et dans la priode moderne, sont considres par les Notes comme un signe interprter dans le plan de Dieu (VI, 25). Ainsi, tandis que pour Paul (Rm 9, 2) le fait que la majorit dupeuple juif et ses autorits n'ont pas cru en Jsus est un fait douloureux (cf. Notes, IV, 21,C), il se peut qu'il fasse partie du mystrieux dessein de Dieu (Rm 11, 11-12, 30-36). En tout cas, c'est un fait qui n'est pas seulement historique mais a une porte thologique dont les chrtiens sont appels aujourd'hui, d'une manire nouvelle, dgager le sens. Plus haut dans le texte (1, 7), les Notes avaient fait allusion, selon les termes de Mgr Jorge Meija, Secrtaire de la Commission qui a publi le document, l' affirmation que le Christ et l'vnement du salut en lui sont au centre de l'conomie de la Rdemption, affirmation que Mgr Mejia qualifiait d'essentielle la foi catholique. Il poursuivait, dans son introduction aux Notes (publie sur la mme page de L'Osservatore Romano) : cette affirmation ne signifie pas que les juifs ne puissent ni ne doivent tirer les dons du salut de leur propre tradition. Il est vident qu'ils le peuvent et qu'ils le doivent.

Ce commentaire de Mgr Meija est capital pour l'intelligence des Notes. Ainsi, lorsqu'il fait allusion la brve rfrence que fait le texte l'Holocauste, il dclare que les catholiques doivent, dans le droulement mme de la catchse, s'attaquer aux dimensions d'une telle tragdie (que l'hbreu dsigne sous le nom de Shoah, la catastrophe) et son sens, pour les juifs, mais aussi pour nous, comme catholiques, qui sommes aussi videmment concerns. Mgr Meija recommande l'laboration de programmes d'tudes de l'Holocauste par les services catholiques de l'ducation afin d'veiller cette prise de conscience ou de l'approfondir. Comme sur d'autres sujets, les Notes - appellation bien choisie - ne s'essaient pas dcrire en dtail ce que doit tre une telle catchse, mais recommandent aux ducateurs catholiques de par le monde de faire de nouveaux efforts dans ce but.

Les critiques de la presse juive ont particulirement vis l'allusion faite par le texte l'tat d'Isral. Il me semble qu'ici s'est produit un regrettable malentendu qui ncessite un nouveau dialogue (de mme que d'autres sections des Notes demanderont tre dveloppes et clarifies). C'est la premire fois que la Commission du Saint-Sige pour les relations religieuses avec les juifs fait un commentaire sur l'attachement religieux du peuple juif Eretz Isral, attachement qui plonge ses racines dans la tradition biblique, et c'est aussi la premire fois qu'il en fait un lment authentique et mme ncessaire de l'enseignement catholique. Il faut ici veiller comprendre les Notes dans le contexte de la Dclaration des vques catholiques des Etats-Unis en 1975, laquelle elles se rfrent explicitement (c'est la seule rfrence directe des Notes la dclaration d'une Confrence piscopale, ce qui en souligne l'importance). Le message des vques amricains s'exprime ainsi : Dans leur dialogue avec les chrtiens, les juifs ont expliqu qu'ils ne se considrent pas comme une Eglise, une secte ou une dnomination, comme c'est le cas pour les communauts chrtiennes. Ils se voient plutt comme un peuple, qui ne se caractrise pas seulement par la race, l'ethnie ou la religion, mais en un sens, par la conjonction de tous ces lments. C'est pour de telles raisons que l'crasante majorit des juifs se considrent comme lis, d'une faon ou d'une autre, la terre d'Isral. La plupart des juifs regardent ce lien avec Isral comme essentiel leur judit. Quelles que soient les difficults des chrtiens partager cette conception, ils doivent s'efforcer de comprendre ce lien qui existe entre la terre et le peuple, et que les juifs ont exprim pendant deux millnaires, que ce soit dans leurs crits ou dans leur culte, comme une nostalgie de leur patrie, la sainte Sion (21).

La lettre apostolique de Jean-Paul Il du Vendredi-Saint 1984 contribue, elle aussi, une juste interprtation de l'attitude des Notes l'gard d'Isral, ainsi que l'a fait remarquer bon droit le rapport d'un groupe de professeurs catholiques et juifs, runi par l'American Jewish Committee pour discuter des Notes. Le pape y dclare en effet : Sur le peuple juif qui vit dans l'tat d'Isral et qui, sur cette terre, conserve des tmoignages si prcieux de son histoire et de sa foi, nous devons invoquer la scurit dsire et la juste tranquillit, qui est la prrogative de toute nation et la condition de vie et de progrs pour toute socit (22).

Cette reconnaissance sans quivoque par le Saint-Sige de la lgitimit de l'tat, et l'affirmation, par les Notes, de la valeur religieuse de l'attachement des juifs la Terre constituent le contexte des rflexions qui suivent. Les Notes affirment que les options politiques de l'Etat (par exemple ses frontires) doivent tre envisages dans l'optique des principes communs du droit international, qui eux-mmes justifient l'existence de l'tat, plutt que dans une optique qui soit en elle-mme religieuse. Cette phrase est un avertissement aux catholiques pour les mettre en garde contre une lecture fondamentaliste de la Bible. Ce n'est en aucune manire une ngation de la relation religieuse du peuple juif Eretz Isral ni de la validit ou de la ncessit de l'tat juif qui s'appuie sur elle. Au contraire, le texte recommande un enseignement positif de la part des catholiques en ce qui concerne cette relation et en ce qui concerne l'tat (mais pas ncessairement sa politique).

Conclusion

Si je me suis tendu sur les Notes plus que je ne l'avais envisag en acceptant d'crire cet article, ce n'est pas seulement en raison de leur importance, mais aussi cause des controverses auxquelles elles donnent lieu. Ces controverses devraient au moins nous faire saisir quelque peu l'interpellation que suscite le dialogue instaur par Vatican Il. C'est un dialogue qui en est encore, sinon au premier ge, du moins dans l'enfance. Il est, comme l'enfant, une ralit neuve et unique dans le monde. Il l'est mme davantage encore, car il reprsente un effort de rconciliation entre deux mondes religieux, tel qu'il n'a, que je sache, encore jamais t tent auparavant dans l'histoire.

L'motion suscite par les Notes montre que nous ne sommes pas encore trs srs les uns des autres. Nous ne comprenons pas aussi bien que nous le croyions comment il convient de nous aborder les uns les autres. Les catholiques, lorsqu'ils lisent les Notes, s'tonnent de la vhmence des ractions ngatives des juifs. Les Notes leur apparaissent un effort srieux, accompli de bonne foi, mme s'il est imparfait, pour faire progresser les relations, si peu que ce soit. Les juifs, de leur ct, s'tonnent que les catholiques dans leur ensemble n'aient pu prvoir les ractions juives certains passages-cl (par exemple sur la typologie) ; ils sont surpris, mme aprs commentaire du texte, que les catholiques puissent se perdre ce point dans les ddales des quilibrages thologiques (encore au sujet de la typologie).

Cet tonnement provient pour une part, me semble-t-il, de nos diffrences de style. Le catholicisme s'labore pratiquement travers les ddales des nuances thologiques, et le judasme travers les finesses non moins subtiles des distinctions halachiques, bien que le catholicisme ne soit pas tranger la Loi, ni le judasme aux ornements thologiques. Mais la part la plus profonde de cettonnement est peut-tre due cet abme historique qui nous spare et qui est fait de sang vers et de principes briss, en dpit de ces ponts d'esprance que nous partageons (en langage catholique, les liens spirituels) et qui nous font marcher ensemble, mme quand nous nous chamaillons, selon les habitudes typiques dans les familles.

La cl est dans la confiance. Les imperfections mmes du document (comme celles des prcdents) rvlent la profondeur de la foi essentielle sur laquelle doit porter le dialogue. Mais l'approfondissement de la confiance, de part et d'autre, demande du temps et exige d'avoir fait ses preuves. Nous pouvons avoir foi dans le Dieu d'Abraham et de Sarah, d'Isaac et de Rivkah pour btir sur elle cette confiance, dans l'esprance. Mais il nous faut aussi une certaine dose de patience (piti pour les mots, selon Augustin) en ce qui concerne ce que nous disons et ce que nous voulons dire. Dans cet effort, il faut toujours avoir un prjug favorable l'gard des intentions de l'autre. Ce ne sont ni les communiqus de presse prcipits ni les promulgations inconsidres qui s'avreront les meilleurs instruments pour construire entre nous les ponts de la confiance.

Les Notes sont somme le cadeau d'anniversaire du Saint-Sige Nostra Aetate ; elles font avancer la discussion entre nos deux peuples et en mme temps elles incitent de nouvelles rflexions et de nouveaux changes entre nous. Elles voient le tmoignage hroque de la fidlit des juifs l'Alliance de Dieu travers les sicles comme un signe interprter dans le plan de Dieu (VI,25).

Un tel langage rappelle les paroles de Rabbi Gamaliel, cits dans le livre des Actes au sujet des premiers chrtiens. Aujourd'hui, nous chrtiens, commenons apprendre que les propos de Gamaliel s'appliquent tout aussi bien aux attitudes des chrtiens l'gard des juifs et du judasme. Le Sanhdrin, dans le rcit des Actes, avait arrt les Aptres et rclamait contre eux la peine de mort. Gamaliel, prsent dans les Actes comme un pharisien... estim de tout le peuple, leur sauva la vie en plaidant leur cause de la manire suivante : Hommes Isralites, prenez garde ce que vous allez faire l'gard de ces gens... Laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette oeuvre vient des hommes, elle se dtruira ; mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la dtruire. Ne courez pas le risque d'avoir combattu contre Dieu  (23).

Le judasme, comme le christianisme, vient de Dieu. C'est le message essentiel du Concile Vatican II, il nous engage, nous catholiques pour toujours.


* Ce texte a t publi en anglais dans Christian Jewish Relations, vol 18, n 4, 1985.

(1) Tomaso Federici, La mission et le tmoignage de l'Eglise . Etude prsente au Comit de liaison entre juifs et catholiques (Venise, mars 1977); publie dans Istina XXIV (1979), n 1, p. 44 ss.

(2) Thomas Stransky, Focusing on Jewish-Christian Relations , dans Origins, 15 (1985), n 5, p. 67.

(3) T. Federici, op. cit., pp. 44-48.

(4) Les dcrets canoniques du Moyen-ge, tout en tant d'une importance capitale pour comprendre l'histoire des rapports entre juifs et chrtiens, ne sont pas pour autant revtus d'une autorit doctrinale qui engage l'Eglise. Cf. Edward A. Synan, The Popes and the Jews in the Middle Ages, Macmillan, 1965.

(5) Cardinal Jean Willebrands, Vatican II et les juifs - vingt ans aprs . Cardinal Bea, Memorial Lecture, cathdrale de Westminster, 10, mars 1985, traduction franaise dans Sens, novembre 1985, p. 304.

(6) Cardinal Jean Willebrands, Allocution pour le 15e anniversaire de Nostra Aetate, texte dans S.I.D.I.C., Rome, 14 (1981), n 1. Recueils de documents, protestants aussi bien que catholiques: M.T. Hoch et B. Dupuy, Les Eglises devant le judasme: Documents officiels, 1948-1978, Paris, d. du Cerf, 1980; L. Sestieri et G. Cereti, Le Chiese Christiane e l'Ebraismo, 1947-1982, Casale Monferrato, ed. Marietti, 1983.

(7) Voir John M. Oesterreicher, The Declaration on the Relationship of the Church to Non-Christian Religions: Introduction and Commentary *, dans H. Vorgrimler ed., Commentary on the Documents of Vatican II, vol. 3, Herder et Herder, 1969; et R. Laurentin et J. Neusner, Commentary on the Declaration on the Relationship of the Church to Non-Christian Religions,. Paulist Press, 1966.

(8) Commission pour les relations religieuses avec le judasme, Orientations et suggestions pour l'application de la Dclaration conciliaire Nostra Aetate, n 4 (La Documentation catholique LXXXII (1975), n 1668, pp. 59-61).

(9) Des tudes sur les manuels ont t entreprises la fin des annes 50 par l'American Committee. Les rsultats de ces tudes, ralises Dropsie University, ont t publis par B. Weinryb et D. Garnick, Jewish School Textbooks and Intergroup Relations , New York, American Jewish Committee, 1965. L'tude du matriel ducatif catholique a t ralise sous la forme de trois thses de doctorat prpares entre 1958 et 1961, sous les auspices de l'Universit de St Louis par Sr. M. Rita Mudd, F.S.C.P., Sr. M. Linus Gleason, C.S.J. et Sr Rose Thering, O.P. John T. Pawlikowski, Catechetics and Prejudice, New York, Paulist Press, 1973, donne un rsum de leurs recherches. On trouvera des mises jour et des analyses importantes concernant le vocabulaire notamment dans les ouvrages suivants: Franois Houtart et al., Les juifs dans la catchse, 3 vol., Louvain, Centre de recherches socio-religieuses, 1969-1972; Otto Kleinberg et al., Religion and Prejudice: Content-Analysis of Catholic Religious Textbooks in Italy and Spain, Rome, Sperry Center for Intergroup Cooperation, 1967; Claire Huchet Bishop, How Catholics Look at Jews: Inquiries into Italian, Spanish and French Teaching Materials, New York, Paulist Press, 1974; Gerald S. Strober, Portrait of the Elder Brother: Jews and Judaism in Protestant Teaching Materials, New York, American Jewish Committee and National Conference of Christians and Jews, 1972; Michael Kome, Minorities in Textbooks, New York, AntiDefamation League and Quadrangle, 1970; E. Fisher, A Content Analysis of the Testament of Jews and Judaism in Current Roman Catholic Textbooks, thse de doctorat en philosophie, New York University, 1976 (les conclusions de cette tude sont rsumes dans E. Fisher, Faith Without Prejudice, New York, Paulist Press, 1977, pp. 124-151) ; Peter Fiedler, Das Judentum in Katholischen Religions unterricht, Dsseldorf, Patmos, 1980, 1981 ; Ann Moore,  The Seeds of Prejudice: An Analysis of Religious Textbook , dans The Sower, Londres, janvier 1971 ; A. Bullen, Catholic Teaching of Judaism , dans Christian Attitudes on Jews and Judaism, (Londres) n 39, dcembre 1974; Pinchas Lapide, Jews, Israelis and Jesus, New York, Doubleday, 1979; et [plus] rcemment, Y. Glickman et A. Bardikoff, The Treatment of the Holocaust in Canadian , History, and Social Science Textbooks, Downsview, Ontario, League for Human Rights o B'nai B'rith Canada, 1982. Parmi les tudes d'origine allemande, il faut noter aussi: Walter Renn, The Holocaust in West German Textbooks , Shoah: A Journal of Resources on the Holocaust, Automne-hiver 1982-1983, 26-30; M. Stohr, Das Judentum in Christlichen Religionsunterricht, Francfort, 1983; R. Kastning-Olmesdahl, Die Juden und der Tod Jesu, Neukirchen-Vluyn, Neukirchener Verlag, 1981. Une liste de mes travaux a paru dans Eugne Fisher, Future Agenda for Catholic-Jewish Relations dans N. Thompson et B. Cole d., The Future of Jewish-Christian Relations, Schenectady, New York, Character Research Press, 1982; Christian-Jewish Dialogue: From Theology to the Class-room, dans Origins 11, 27 aot 1981 ; et Research on Christian Teaching concerning Jews and Judaism, dans Journal of Ecumenical Studies, 21 (1984), n 3, pp. 421-436. On trouvera une liste des tudes juives dans Judith Herschlag Muffs, Jewish Textbooks on Jesus and Christianity, New York, Anti-Defamation of B'nai B'rith, 1978. Cf. aussi Judith H. Banki, The Image of Jews in Christian Teaching, dans Journal of Ecumenical Studies, 21 (1984), n 3, pp. 437-451. Le mme fascicule du Journal of Ecumenical Studies contient d'excellents articles de Ruth Kastning-Olmesdahl, Peter Fiedler, Paul M. van Buren et John Carmody.

(10) L'Osservatore Romano, 24-25 juin 1985; traduction anglaise dans Origins, 15 (1985), n 7, pp. 102-107 et dans U.S.C.C. Publications, septembre 1985.

(11) On trouvera des extraits de communiqu de presse de l'International Jewish Commission for Interreligious Consultations (I.J.C.I.C.) dansOrigins, 4 juillet 1985, pp. 102-104.

(12) En ce qui concerne ce tableau, je suis redevable Jacqueline des Rochettes, Evolution of a Vocabulary : A Sign of Hope? , dans S.I.D.I.C., 8 (1975), n 3, pp. 21-24.

(13) C'est le cas, comme l'implique le concept des travaux personnels (selfstudies) et comme l'illustrent abondamment les tudes de manuels de Banki, Muffs et Lapide (cf. note 9). Voir aussi mon article Typical Jewish Misunderstandings of Christianity dans Judaism, printemps 1973, pp. 21-32. Le tableau des interprtations errones a fait rcemment l'objet d'une rdition par la U.S. National Conference of Christians and Jews dans le petit volume Homework for Jews, N.C.C.J., 1985, par Janet Sternfeld.

(14) Eugne B. Borowitz, Liberal Judaism, New York, Union of American Hebrew Congregations, 1984, p. 234. Certains intellectuels juifs paraissent en effet tomber dans ce pige de manire plutt consciente qu'inconsciente, prsentant une fausse image du christianisme, que seuls pourraient reconnatre les plus htrodoxes des chrtiens, et proclament que c'est l le vritable christianisme, en dpit de ce que les chrtiens eux-mmes affirment tre leur foi. Le principal praticien de cette forme contre-polmique est peut-tre aujourd'hui le Prof. Hyam Maccoby d'Angleterre. Cf. ses articles dans Commentary, avril 1980, dcembre 1982, aot 1984, et mes rponses dans les numros suivants.

(15) M. Saperstein, Foreword de l'ouvrage de J. Trachtenberg, The Devil and the Jews, A.D.L./J.P.S., 1983, p. XI.

(16) Ibid., p. IX.

(17) L. Poliakov, Histoire de l'antismitisme. Du Christ aux juifs de cour, Paris, Calmann-Lvy, 1955, p. 10.

(18) M. Saperstein, op. cit., p. XI.

(19) Certaines parties de cette discussion sur les Notes sont une adaptation de mon article The Second Vatican Council and the Jews: Twenty Years of Dialogue, paru dans Jewish Monthly, Bnai B'rith, octobre 1985.

(20) L'glise et la Synagogue. Message pastoral de la Confrence piscopale des Etats-Unis , dans La Documentation catholique LXXII (1975), n 1688, p. 1080.

(21) Ibid.

(22) Lettre apostolique Redemptionis Anno du 20 avril 1984, dans La Documentation catholique LXXXI (1984), n 1875, p. 552.

(23) Actes 5, 33-39.

 



22-12-2006 | Commentaires (0) | Public
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