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« On lapide en l’honneur de Lapide » : polémique et insulte plutôt que dissentiment respectueux
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14/09/07

 

Il y aurait beaucoup à dire, tant sur le fond que sur le style du commentaire qu’a adressé à ce site un internaute, outré par mon analyse intitulée "Une forêt Pie XII en Israël – Brève mise au point". Sa facture et son ton accusatoires le classent sans conteste dans le registre polémique. Ma réponse, ci-après, se veut d'une tout autre nature. Je ne répondrai donc pas aux propos blessants, mais me limiterai à rectifier les inexactitudes les plus criantes, dans l’ordre où elles sont formulées. Pour le reste, les lecteurs jugeront.

 

- « Curieuse cette tribune » :

 

  • Il ne s’agit pas d’une "tribune", mais d’un article, qui, de surcroît, est paru dans la revue de Relations judéo-chrétiennes, Sens, organe des Amitiés Judéo-Chrétiennes (Paris), dont le moins qu’on puisse en dire c’est qu’elle fait référence en la matière.

 

- «…les propos qui sont favorables à Pie XII sont par essence apologétiques, tandis que ceux qui sont négatifs, sont, bien entendu, très dignes de foi... » :

 

  • Je laisse à mon contradicteur la responsabilité de son affirmation. Je n’ai écrit ni pensé rien de tel. Simplement, comme c’est l’usage en matière de critique littéraire et de recension, j’ai évoqué des témoignages qui s’inscrivent en faux contre ceux que produisent les tenants de l’affirmation (erronée) selon laquelle une "forêt en hommage à Pie XII aurait été plantée en Israël".

 

- « Pie XII a sauvé des Juifs, soit directement, soit indirectement. Si cela gêne certains Juifs, je dirais que c'est leur unique problème. »

 

  • Aucun Juif n’est « gêné » de ce que Pie XII ait sauvé des Juifs (directement ou indirectement). Ils eussent même été unanimes à le glorifier s’ils étaient convaincus qu’il avait parlé haut, fort et net. Que ce ne soit pas le cas, en témoigne l’écrivain catholique François Mauriac, qui écrivait, dans les années 50 :

 

"Mais ce bréviaire (il s'agit du Bréviaire de la haine, de Poliakov) a été écrit pour nous aussi Français, dont l'antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part - pour nous surtout, catholiques français, qui devons, certes, à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables 'frères du Seigneur'. Au vénérable cardinal Suhard qui a d'ailleurs tant fait dans l'ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l'occupation : 'Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs', il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe, pour une part non médiocre, sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence." (F. Mauriac, Préface à l'ouvrage de Poliakov, Bréviaire, p. X).

 

Non, ce qui blesse les Juifs, c’est qu’on attribue à ce pape un sauvetage de masse qui, à l’évidence, n’existe que dans l’imagination de ses thuriféraires.

 

- « On voit d'ailleurs un pathétique dépit transparaître chez lui » [Il s’agit de moi, bien sûr].

 

  • J’ignore d’où mon contradicteur tire un tel jugement. Je suis un historien de la pensée, spécialisé dans l’étude des rapports conflictuels entre chrétiens et juifs. A ce titre, je documente, du mieux que je peux, tout ce qui permet d’instruire ce dossier énorme et difficile. Et surtout, je n’insulte personne.

 

- « [Les plaidoyers de Lapide] "ressortissent davantage d’une apologétique – dont les motifs nous restent obscurs" [écrit M. Macina]. Obscurs en effet, mais pour M. Macina seulement, qui fut comme autrefois ces Grands-Prêtres [sic] qui se bouchaient les oreilles en poussant de grands cris. M. Lapide n'a pas d'autres motifs que de présenter une vérité très simple, c'est pourquoi ils ne semblent obscurs qu'aux seuls qui ont peur de la lumière. »

 

  • Je passe pieusement sur cette phraséologie blessante et non dénuée d’antijudaïsme traditionnel. En parlant du plaidoyer de Lapide, et en écrivant que ses propos "ressortissent davantage d’une apologétique – dont les motifs nous restent obscurs…" je voulais dire ceci. Une telle détermination est étonnante, chez un Juif qui, comme je l’ai écrit, était parfaitement lucide sur le tort considérable causé au peuple juif par nombre de chrétiens. Une explication plausible pourrait bien être celle-ci. Après s’être installé en Allemagne vers le début des années 70, Lapide a fréquenté des cercles chrétiens pro-Juifs, pour lesquels il est devenu un pôle d’attention et une référence d’autorité. Il semble même (mais rien dans l’état de la documentation dont je dispose ne me permet de l’affirmer avec certitude) qu’il soit allé aussi loin qu’il est possible à un Juif dans l’empathie pour la foi chrétienne, voire davantage. Son admiration pour la foi chrétienne et pour l’Eglise serait pour beaucoup dans le contenu et le ton général de son livre, qui, si l’on ignorait que l’auteur est un Juif, eût pu être attribué à un chrétien, voire à un ecclésiastique.

 

- « Lapide s'est contenté de présenter des faits objectifs sur des témoignages corroborés par des archives et d'autres documents. Si M. Macina peut prouver que les thèses de M. Lapide dans son ouvrage sur Pie XII sont fausses, qu'il nous montre ses preuves… »

 

  • Les quelques détails que je fournis pour témoigner du caractère exorbitant des chiffres de Juifs dont le sauvetage serait à attribuer à Pie XII constituent une partie des « preuves » qu’exige mon contradicteur, sans apporter lui-même des "preuves" de ses dénégations de mes affirmations. Je le renverrai donc à ce que j’écrivais dans mon article "Ce document sur la Shoah qui ignore ce qui nous peine", Point III 3.

"A ce compte - sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où 'survivant' = 'sauvé' -, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées, du 'sauvetage' des millions de juifs 'survivant à Hitler' que l'on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées?"

 

- Reste [sic] les faits, têtus : Pie XII a sauvé des Juifs. Et avec lui d'innombrables prélats, prêtres, religieux ou simples chrétiens - et bien d'autres non chrétiens, évidemment - dont des milliers l'ont payé de leur vie. Merci de ne pas les oublier ni d'insulter leur mémoire...

 

  • Quiconque connaît les dizaines d’articles de ma main qui ont été publiés dans diverses revues au cours des décennies écoulées, aura pu constater que je n’ai jamais nié que des Juifs ont été sauvés, directement ou indirectement, par des hommes d’Eglise et des fidèles chrétiens. Au contraire, je leur ai rendu hommage en plusieurs occasions. Ce que je conteste et contesterai jusqu’à mon dernier souffle, c’est la surenchère statistique qui veut faire accroire que Pie XII a sauvé, directement ou indirectement près d’un million de Juifs, aussi infondée qu’insultante pour la méthode historique, dont le but est, je le répète, uniquement apologétique, dans le but de transformer un pape qui, les historiens sont unanimes à l’affirmer fut trop diplomate pour être prophète. Voici d’ailleurs le contenu intégral de la longue note, d’un de mes articles récents, paru dans "Journal Chrétien" ("Pie XII, « pape de Hitler » ? Certainement pas, mais « Juste des nations », c’est pour le moins prématuré"), que je consacre aux chiffres aussi fantaisistes qu’exorbitants, avancés par Lapide :

"Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était à la fois plus modeste dans son évaluation et moins exclusif dans son attribution de la paternité des sauvetages. Interviewé par Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet : « Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l'Église catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine. » (Cité par A. Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44). S'il faut en croire le député Maurice Edelman, qui rapporte les propos de Pie XII, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu'il attribuait à son intervention personnelle, en confiant à son interlocuteur que « pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l'ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention - précisait Edelman -, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés." (Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par le même Curvers, op. cit., p. 85). Admirons, au passage, 'l'élasticité' des chiffres : les "150.000 à 400.000" du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, "860.000" chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, chutent soudain à quelques "dizaines de milliers" chez le Edelman de la Gazette de Liège de janvier 1964, pour remonter en flèche, jusqu'aux 850.000 du Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, du P. Blet de 1997 (voir ci-dessous). Cette dernière 'statistique' fantaisiste et la floraison de louanges et de justifications de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la 'Vulgate' de toute relecture apologétique des Actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, une évocation explicite en est faite, dans un document du Vatican, en ces termes : "Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit, personnellement ou par l'intermédiaire de ses représentants, pour sauver des centaines de milliers de vies juives" ("Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah", dans Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, IV, p. 338, col. 1-2). On la retrouve dans le livre de vulgarisation qu’a publié, il y a quelques années, l'unique survivant des quatre compilateurs des douze volumes d'archives vaticanes ayant trait à l'attitude du Saint -Siège durant la guerre (P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, pp. 322-323). Voici en quels termes ce religieux contribue, plus encore que les auteurs qui l'ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la 'statistique' maximalisante de Lapide, non sans en laisser habilement l'entière responsabilité à "l'historien israélien" : « Tandis que le pape donnait en public l'apparence du silence [!], sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d'intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours, dont l'efficacité fut reconnue, à l'époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, n'a pas craint d'évaluer le nombre à 850.000 personnes sauvées. » Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c'est le caractère navrant de cette algèbre de l'apologie rétrospective, qui s'efforce, par tous les moyens, d'étendre le manteau de Noé sur une réserve papale face à l'horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des dizaines d'historiens et des millions de personnes. Et s'il n'est pas question de juger, et encore moins de condamner, à près de soixante années de distance, les motifs profonds - dont d'ailleurs nous ignorons tout - du choix de se taire qu'a cru devoir faire Pie XII, en son âme et conscience, il n'est pas davantage question de passer sous silence l'incroyable 'révision' de l'Histoire, que constitue l'attribution à Pie XII du sauvetage de "centaines de milliers de vies juives" - qui, en définitive, n'ont dû leur survie qu'à la cessation des hostilités -, pour en créditer Pie XII, au motif que, dans le courant de l'année 1944, « sa Secrétairerie d'État harcelait nonces et délégués apostoliques » des pays en conflit, « afin de susciter une action de secours » (cf. Blet, op. cit., ibid.). Un tel procédé, on en conviendra, relève davantage de la légende dorée ou des Fioretti que de l'histoire. À ce titre, il n'aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de pardon et de conversion (teshuvah), et destiné à être lu par les chrétiens du monde entier."

 

 

- « Quant à la repentance, je dirais qu'il s'agit d'une obligation morale pour l'Eglise catholique dans la mesure où la totalité de ses membres n'a pas eu l'attitude qu'il fallait, et que l'Eglise n'est qu'un seul corps qui se doit d'être un corps parfait, sans tache, bien que dans la pratique ce soit impossible. Mais on voit bien les limites d'une repentance qui se fait sans souligner les immenses mérites de l'Eglise en général (la preuve se voit sur les murs du Yad va-Shem) - dont son chef à l'époque, n'en déplaise à certains. »

 

  • Ce bouquet final est intéressant à plus d’un titre. D’abord, je note que mon contradicteur n’a pas apprécié outre mesure le contenu de ce document, dont il ne peut se retenir de souligner les « limites ». A son estime, il aurait fallu l’assortir d’un panégyrique de l’action bénéfique de l’Eglise à l’égard des Juifs. A ce compte, je suppose que mon contradicteur déplore également les "limites" de la version multiséculaire du Confiteor chrétien, dans lequel – de manière regrettable – on omet de préciser qu’en dehors des péchés qu’ils ont commis, les fidèles ont tout de même « d’immenses mérites », etc. Je note également que, si l’Allée des Justes, à Yad Vashem (et non « les murs » de ce mémorial), témoigne bien de la reconnaissance juive pour les sauveteurs de Juifs, on n’y trouve pas la moindre mention des « mérites de l’Eglise en général », et encore moins de ceux de « son chef à l’époque », comme mon contradicteur tente de le faire accroire. Je note enfin qu’en faisant mémoire de cette "Déclaration de repentance", lue, je le rappelle, par Mgr Olivier de Berranger, devant le Mémorial de Drancy, le 30 septembre 1997, mon contradicteur omet de mentionner ce passage, qui, lui, ne contient pas une once d’apologie, et "remet", si j’ose dire, "l’église au milieu du village", et qui, même s’il ne concerne que l’Eglise de France, peut très bien s’appliquer à l’Eglise dans sa globalité : 

« Devant l'ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l'Église ont, par leur silence, offensé l'Église elle-même et sa mission. Aujourd'hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l'Église en France a alors failli à sa mission d'éducatrice des consciences… Cette défaillance de l'Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d'entendre cette parole de repentance. »

 

 

Telle est ma réponse indirecte aux propos de ce contradicteur qui a préféré l’invective et la polémique à l’expression d’un dissentiment témoignant d’un minimum de respect – je ne parle pas d’empathie et encore moins de charité, dont on chercherait en vain la moindre trace dans ses lignes - envers l'homme et l’auteur que je suis, lequel n’a fait que son devoir de chercheur sans décrier la personne dont il traitait.

 


Menahem Macina



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