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«Ce monde»/«l’au-delà», ou «patrie céleste» : La 'spiritualisation' du Royaume de Dieu
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Nota : on ne peut entrer dans la problématique développée dans ce texte sans avoir lu attentivement les documents suivants :

·         A propos de la Newsletter

·         Pour qui veut aller plus loin, voire s'impliquer dans notre action

·        Le 'millénarisme' d'Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Eglise catholique ?

 

Dans mon analyse précédente ("Le 'millénarisme' d'Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Eglise catholique ?"), j’ai tenté d’établir un état de cette question. Je dois à l’honnêteté d’avouer qu’en mon for intérieur, j’étais persuadé que mon contradicteur théologien – dont j’ai résumé les objections précédemment - était victime d’un malentendu, et qu’il ne se pouvait pas que le Catéchisme ait effectivement adopté cette position. Or, après avoir soigneusement relu tous les passages concernés, force m’a été de reconnaître que, si, en effet, il y avait malentendu, ce n’était pas dans la compréhension du théologien évoqué, mais bien – hélas ! – dans l’exposé du Catéchisme.

Avant de procéder, dans le prochain chapitre, à une analyse détaillée de cet exposé, j'ai cru utile de relater et de commenter un fait récent qui m’a fait comprendre que ce que j’appelle – faute de mieux - la « spiritualisation » de la notion biblique de « Royaume de Dieu » (ou « des Cieux », qui en est l’équivalent), fait désormais partie de l’enseignement ordinaire de l’Eglise. C’est à l’occasion d’une catéchèse récente du pape Benoît XVI, pour la fête de la Toussaint (voir : "Angélus de la Toussaint 2008, Benoît XVI"), que cette évidence m’est apparue. Je cite, ci-après, le passage essentiel de son homélie :

« La solennité de la Toussaint s'est affirmée au cours du premier millénaire chrétien comme la célébration collective des martyrs. En 609 déjà, à Rome, le pape Boniface IV avait consacré le Panthéon en le dédiant à la Vierge Marie et à tous les Martyrs. Ce martyre, nous pouvons d'ailleurs le comprendre au sens large, c'est-à-dire comme l'amour sans réserve pour le Christ, un amour qui s'exprime dans le don total de soi à Dieu et à nos frères. Cet objectif spirituel, vers lequel tendent tous les baptisés, on l'atteint en suivant la voie des « béatitudes » évangéliques, que la liturgie nous montre dans la solennité d'aujourd'hui (cf. Mt 5,1-12a). C'est la voie tracée par Jésus et que les saints et les saintes se sont efforcés de parcourir, tout en étant conscients de leurs limites humaines. Au cours de leur existence terrestre en effet, ils ont été pauvres en esprit, désolés de leurs péchés, doux, affamés, et assoiffés de justice, miséricordieux, purs de cœur, artisans de paix, persécutés pour la justice. Et Dieu les a fait participer à son bonheur : ils en ont eu un avant-goût dans ce monde, et dans l'au-delà, ils en jouissent pleinement. Ils sont maintenant consolés, héritiers de la terre, rassasiés, pardonnés, ils voient Dieu dont ils sont les enfants. En un mot : « Le Royaume des Cieux est à eux » (cf. Mt 5, 3.10).

En ce jour, nous sentons se raviver en nous l'attirance vers le Ciel, qui nous pousse à hâter le pas dans notre pèlerinage terrestre. Nous sentons s'allumer en nos cœurs le désir de nous unir pour toujours à la famille des saints, dont nous avons la grâce de déjà faire partie. Comme le dit un célèbre Spiritual : « Lorsque la foule de tes saints viendra, oh ! comme je voudrais, Seigneur, en faire partie ! ». Puisse cette belle aspiration être ardente chez tous les chrétiens, et les aider à surmonter chaque difficulté, chaque peur, chaque tribulation ! Mettons, chers amis, notre main dans celle de Marie, Reine de tous les saints, et laissons-nous conduire par elle vers la patrie céleste, en compagnie des esprits bienheureux « de toute nation, race, peuple et langue » (Ap 7, 9). »

On aura compris que la lecture de l’Evangile de cette solennité, fixée par la Liturgie, invitait les fidèles à méditer sur l’appel solennel de Jésus à suivre la voie des "Béatitudes". A cet effet, sont évoqués les versets du passage dans son entier (Mt 5,1-12a), et cités explicitement les deux versets autour desquels s’articule la réflexion théologique du pape : Mt 5, 3.10. En voici les textes :

Mt 5, 3 : Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.

Mt 5, 10 : Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.


En retour, dit explicitement le pape, les fidèles qui auront vécu conformément à ces "Béatitudes" – il parle des « saints » qui sont déjà morts - « participeront au bonheur » même « de Dieu ». Et, à cette occasion, le pontife livre sa vision de ce « bonheur », en disant :

« ils en ont eu un avant goût dans ce monde et, dans l’au-delà, ils en jouissent pleinement ».

En outre, en disant :

« Ils sont maintenant consolés, héritiers de la terre, rassasiés, pardonnés, ils voient Dieu dont ils sont les enfants. En un mot : Le Royaume des Cieux est à eux »,

le pape témoigne clairement de sa croyance que ce Royaume EST AU CIEL.

Cette conception est corroborée par les deux autres expressions auxquelles il recourt : « l'attirance vers le Ciel », et  « la patrie céleste » ; ce qui ne laisse aucun doute sur la compréhension papale du Royaume comme étant exclusivement céleste.

Il faut lui concéder que les passages suivants de l’Epître aux Hébreux et de l’Epître aux Philippiens semblent accréditer sa vision des choses ; on y lit, en effet :

He 11, 13.14.16 …ils moururent tous sans avoir reçu l'objet des promesses… et ont confessé qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre… faisant voir clairement qu'ils [étaient] à la recherche d'une patrie meilleure, c’est-à-dire céleste

Ph 3, 20 : Notre cité à nous [politeuma : c’est-à-dire la ville dont nous sommes citoyens] se trouve dans les cieux, d'où nous attendons ardemment, comme sauveur, le Seigneur Jésus Christ. (1)

 

Mais, conformément à la doctrine même de l’Eglise, l’Ecriture ne peut s’interpréter indépendamment de la Tradition (2). Or, il se trouve qu’existe une tradition apostolique et post-apostolique, aussi vénérable que solide, qui témoigne d’une saisie littérale de l’avènement du Royaume SUR LA TERRE (Voir : "Le Royaume de Dieu : au ciel ou sur la terre ?"). L’évêque Irénée de Lyon (130-202), l’un des plus éminents docteurs de l’Eglise - qui fut disciple de Polycarpe, qui l’avait été lui-même de l’apôtre Jean, et a magistralement contribué à la transmission de la doctrine de la foi et à l’élaboration de la succession apostolique et de l’ecclésiologie -, fut aussi le principal relais de la doctrine de l’établissement du Royaume de Dieu SUR LA TERRE, qu’il affirme avoir reçue des Apôtres et de leurs disciples, les Presbytres.

On trouvera, dans le Florilège qui clôt ce chapitre, quelques passages significatifs d’Irénée (II. Irénée de Lyon), parmi des dizaines d’autres, tous extraits du livre V de son Adversus Haereses (Contre les Hérésies). Ils parlent d’eux-mêmes, c’est pourquoi je ne les ai pas commentés. J’ai seulement mis en grasses rouges les mots et expressions qui attestent du caractère, indiscutablement terrestre, du Royaume que décrit Irénée, au rebours du céleste qui est celui du même Royaume décrit par le pape.  

L'honnêteté historique oblige à reconnaître que la croyance en un Règne terrestre du Christ ne faisait pas l'unanimité dans les tout premiers siècles de l'Eglise. Deux Pères de l’Eglise des IIe et IIIe s., Justin Martyr et Irénée de Lyon, y font allusion. Justin, le déplore (voir, ci-après, Florilège, I. Justin), tandis qu’Irénée, plus catégorique, considère comme hérétiques et infidèles à l’enseignement de l’Eglise ceux qui refusent la perspective d'une incarnation terrestre de cet événement eschatologique, et donnent une interprétation spirituelle ou allégorique des prophéties qui l'annoncent (voir, ci-après, II. Irénée de Lyon, 2).

Avant de passer au crible, dans le prochain chapitre, la position du Magistère ordinaire de l’Eglise à ce propos, telle qu’elle s'exprime dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC), je me permets d’exprimer mon sentiment, en toute simplicité et à coeur ouvert (cf. 2 Co 6, 11).

Il me semble que l’Eglise ne pourra pas persister à éluder, dans son enseignement, la contradiction sérieuse que la croyance apostolique et patristique vénérable en un très long Royaume du Christ et des ses élus sur la terre avant la consommation de l’univers, apporte à sa compréhension ecclésiologique spiritualisante, héritée d’Augustin, qu’elle enseigne à ses fidèles. Il lui faudra dire clairement et sans ambiguïté si le « temps du Royaume » - 'les temps du Royaume' comme l’appelle Irénée -, annoncé par les prophètes, massivement prêché par Jésus dans les Evangiles, et, à sa suite, par les apôtres et leurs disciples, les Presbytres, et qui est attendu jusqu’à ce jour par les Juifs, qui l’appellent les « jours du Messie », sont à considérer comme une allégorie ou une métaphore spirituelle d'un règne céleste, après la fin du monde. Car de fait, la conception du royaume

  • s’est édulcorée, au fil des siècles, sous la forme d’un royaume dans le ciel (et non plus d’une royauté du ciel sur la terre, comme celle dont, dans le "Notre Père",  Jésus enjoignait à ses disciples de demander l’avènement ((cf. Mt 6, 10) ;
  • elle s’est dénaturée, sous le vêtement sémantique rationaliste d’un « au-delà », voire d’un « autre monde » (selon la traduction erronée, par la Bible de Jérusalem, de Mt 12, 32 : « ni en ce monde ni dans l'autre », alors que le texte grec parle du « monde à venir ».


Il est patent que les spécialistes et les chrétiens versés dans l’étude de l’enseignement traditionnel de l’Eglise sont convaincus que la manière dont est transmise et exposée la croyance en l’avènement de ce Royaume est conforme à ce que l’Esprit inspire aux successeurs des Apôtres et que le Magistère a le droit et le devoir de l’imposer aux fidèles. Si c’est le cas, il s’agit d’une conception hiérarchique du sensus fidei, lequel doit être aussi un sensus fidelium, et donc s’exercer avec douceur et consensus et non de manière dogmatique, au risque de contrister l’Esprit (cf. Ep 4, 30), voire de faire obstacle au dessein de Dieu, dont tant les Pasteurs que les fidèles sont encore loin de connaître la nature, les temps et les moments de son accomplissement plénier.

J. Moltmann a fait une critique énergique de cette conception hiérarchique de l'enseignement de l'Eglise. Il faut méditer humblement ces lignes sévères (3):

« La théologie catholique comme la théologie orthodoxe mettent en œuvre l’ecclésiologie du totus Christus dans leur compréhension hiérarchique de l’Eglise : le Christ crucifié et ressuscité est le Christ désindividualisé devenu une personne corporative. La tête et le corps forment le totus Christus. Il s’agit là d’une doctrine millénariste de l’Eglise. Mais elle n’est pas encore le totus Christus, car elle n’est pas encore le royaume du Christ. Elle est seulement l’"Epouse du Christ" qui attend la venue de son époux (Ap 22, 17), et qui attend avec impatience les noces eschatologiques. Elle n’est pas "la femme du Christ". L’ecclésiologie du totus Christus est une overrealized eschatology, c’est-à-dire une doctrine millénariste de l’Eglise, une ecclésiologie triomphaliste habitée par l’illusion et prétentieuse. Avant le règne de mille ans, il n‘y a  pas de "pouvoir saint". C’est dans le règne de mille ans seulement que les martyrs régneront avec le Christ et jugeront les peuples. Avant le règne de mille ans, l’Eglise est la communauté des frères et sœurs, charismatique, sans violence, composée de ceux qui attendent la venue du Seigneur, qui s’engagent dans le combat du Christ dans la force de l’Esprit et qui portent la croix en marchant à sa suite. »

 

Menahem Macina

 

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Notes

(1) Sur cette politeuma, voir, le Florilège, ci-après : Tertullien, III.

(2) Cf. Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine,  fin du chapitre 9 : "Il est donc évident que la Tradition sacrée, la Sainte Ecriture et le Magistère de l'Eglise sont entre eux, selon le très sage dessein de Dieu, tellement liés et associés, qu'aucun d'eux n'a de consistance sans les autres, et que tous contribuent en même temps de façon efficace au salut des âmes, chacun à sa manière, sous l'action du seul Saint-Esprit." 


(3) Jürgen Moltmann, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, Cerf, 2000, p. 229.

 

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Florilège

I. Justin (né entre 100 et 114, mort entre 162 et 168)

(*) Ouvrage cité ici d’après l’édition et la traduction de P. Bobichon : JUSTIN Martyr, Dialogue avec Tryphon, Volume 1, édit. Paradosis 47/1, Fribourg, 2003, p. 404-407.

 

Dialogue avec Triphon, 80, 1.2.5 (*) :

" Tryphon repartit : «… Mais, dis-moi, [vous, chrétiens] professez-vous réellement que ce lieu de Jérusalem doit être rebâti ? Que vous espérez que votre peuple y sera rassemblé et s’y réjouira en compagnie du Christ, avec les patriarches, les prophètes et ceux de notre race, ou même parmi ceux qui se sont fait prosélytes avant que votre Christ ne vînt ? Ou bien est-ce pour paraître l’emporter sur nous, dans nos investigations, que tu t’es réfugié dans cette déclaration ? »

Je dis [c’est Justin qui parle] : « Je ne suis pas assez misérable, Tryphon, pour affirmer autre chose que ce que je crois. Ainsi t’ai-je déclaré, dans ce qui précède, que moi-même et beaucoup d’autres avions de telles vues, au point de savoir parfaitement que cela doit arriver. Beaucoup, en revanche, même chrétiens de doctrine pure, ne le reconnaissent pas, je te l’ai signalé […]

Pour moi, comme [pour] tous les chrétiens parfaitement orthodoxes, nous savons qu’il y aura une résurrection de la chair, ainsi que mille années dans Jérusalem rebâtie, ornée et agrandie, comme les prophètes Ezéchiel, Isaïe et les autres l’affirment. » ". 

 

II. Irénée de Lyon (130 – 202) (*)

(*) irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, traduction française par Adelin Rousseau, 3e édition, Les éditions du Cerf, Paris, 1991, p. 659 ss.

 

1.      V, 30, 4 …après que l'Antéchrist aura réduit le monde entier à l'état de désert, qu'il aura régné trois ans et six mois et qu'il aura siégé dans le Temple de Jérusalem, le Seigneur viendra du haut du ciel, sur les nuées, dans la gloire de son Père, et il enverra dans l'étang de feu l'Antéchrist avec ses fidèles; il inaugurera en même temps pour les justes les temps du royaume, c'est-à-dire le repos, le septième jour qui fut sanctifié, et il donnera à Abraham l'héritage promis: c'est là le royaume en lequel, selon la parole du Seigneur, «beaucoup viendront du levant et du couchant pour prendre place à table avec Abraham, Isaac et Jacob».

2.      V, 32, 1. Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques, au point de méconnaître les «économies» de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume par lequel ceux qui en auront été jugés dignes s'accoutumeront peu à peu à saisir Dieu. Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d'abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l'apparition du Seigneur, recevoir l'héritage promis pas Dieu aux pères et y régner; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent. Car Dieu est riche en tous biens, et tout lui appartient. Il convient donc que le monde lui-même, restauré en son état premier, soit, sans aucun obstacle, au service des justes. C'est ce que l'Apôtre fait connaître dans son épître aux Romains, lorsqu'il dit: «La création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu: car elle a été assujettie à la vanité, non de son gré, mais à cause de celui qui l'y a assujettie, avec l'espérance qu'elle aussi serait un jour libérée de l'esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu.»

3.      V, 33, 3. C'est pourquoi le Seigneur disait: «Lorsque tu donnes un dîner ou un souper, n'invite pas des riches, ni des amis, des voisins et des parents, de peur qu'eux aussi ne t'invitent à leur tour et qu'ils ne te le rendent; mais invite des estropiés, des aveugles, des pauvres, et heureux seras-tu de ce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre, car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes.» Il dit encore: «Quiconque aura quitté champs, ou maisons, ou parents, ou frères, ou enfants à cause de moi, recevra le centuple en ce siècle et héritera de la vie éternelle dans le siècle à venir.» Quel est en effet le centuple que l'on recevra en ce siècle, et quels sont les dîners et les soupers qui auront été donnés aux pauvres et qui seront rendus? Ce sont ceux qui auront lieu au temps du royaume, c'est-à-dire en ce septième jour qui a été sanctifié et en lequel Dieu s'est reposé de toutes les oeuvres qu'il avait faites: vrai sabbat des justes, en lequel ceux-ci, sans plus avoir à faire aucun travail pénible, auront devant eux une table préparée par Dieu et regorgeant de tous les mets.

4.      V, 33 3. C'est le contenu même de cette bénédiction dont Isaac bénit Jacob, son fils cadet, en lui disant: «Voici que l'odeur de mon fils est comme l'odeur d'un champ rempli de blé qu'a béni le Seigneur.» Or, le champ, c'est le monde. Aussi Isaac ajouta-t-il: «Que Dieu te donne, de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, abondance de blé et de vin! Que les nations te servent, et que les princes se prosternent devant toi! Sois le Seigneur de ton frère, et que les fils de ton père se prosternent devant toi! Maudit soit qui te maudira, et béni soit qui te bénira!» Si l'on n'entend pas cela des temps du royaume dont nous venons de parler, on tombera dans des contradictions et des difficultés considérables, celles-là mêmes où les Juifs tombent et se débattent. Car non seulement, durant le séjour sur terre, Jacob ne vit pas les nations le servir, mais, à peine reçue la bénédiction, ce fut lui qui partit servir son oncle Laban le Syrien durant vingt ans. Et non seulement il ne devint pas le Seigneur de son frère, mais ce fut lui qui se prosterna devant Ésaü, quand il revint de Mésopotamie vers son père, et qui lui offrit quantité de présents. Et l'abondance du blé et du vin, comment les reçut-il ici-bas en héritage, lui qui, à la suite d'une famine survenue dans le pays qu'il habitait, lui qui, à la suite d'une famine survenue dans le pays qu'il habitait, émigra en Égypte, pour y devenir sujet de Pharaon qui régnait alors en Égypte? La bénédiction dont nous venons de parler se rapporte donc sans conteste aux temps du royaume: alors régneront les justes, après être ressuscités d'entre les morts et avoir été, du fait de cette résurrection même, comblés d'honneur par Dieu; alors aussi la création, libérée et renouvelée, produira en abondance toute espèce de nourriture, grâce à la rosée du ciel et à la graisse de la terre.
C'est ce que les presbytres qui ont vu Jean, le disciple du Seigneur, se souviennent avoir entendu de lui, lorsqu'il évoquait l'enseignement du Seigneur relatif à ces temps-là. Voici donc les paroles du Seigneur: «Il viendra des jours où des vignes croîtront, qui auront chacune dix mille ceps, et sur chaque cep dix mille branches, et sur chaque branche dix mille bourgeons, et sur chaque bourgeon dix mille grains, et chaque grain pressé donnera vingt-cinq métrètes de vin. Et lorsque l'un des saints cueillera une grappe, une autre grappe lui criera: Je suis meilleure, cueille-moi et, par moi, bénis le Seigneur! De même le grain de blé produira dix mille épis, chaque épi aura dix mille grains et chaque grain donnera cinq chénices de belle farine; et il en sera de même, toute proportion gardée, pour les autres fruits, pour les semences et pour l'herbe. Et tous les animaux, usant de cette nourriture qu'ils recevront de la terre, vivront en paix et en harmonie les uns avec les autres et seront pleinement soumis aux hommes.»

5.       V, 33, 4. Voilà ce que Papias, auditeur de Jean, familier de Polycarpe, homme vénérable, atteste par écrit dans le quatrième de ses livres - car il existe cinq livres composés par lui -. Il ajoute: «Tout cela est croyable pour ceux qui ont la foi. Car, poursuit-il, comme Judas le traître demeurait incrédule et demandait: Comment Dieu pourra-t-il créer de tels fruits?- le Seigneur lui répondit: Ceux-là le verront, qui vivront jusqu'alors.» Tels sont donc les temps que prophétisait Isaïe, lorsqu'il disait: «Le loup paîtra avec l'agneau, le léopard reposera avec le chevreau; le veau, le taureau et le lion paîtront ensemble, et un petit enfant les conduira. Le boeuf et l'ours paîtront ensemble, et leurs petits seront ensemble; le lion comme le boeuf mangera de la paille. L'enfant en bas âge mettra sa main dans le trou de la vipère et dans le gîte de petits de la vipère, et ils ne feront pas de mal et ils ne pourront plus faire périr personne sur ma montagne sainte.» Reprenant les mêmes traits, il dit encore ailleurs: «Alors loups et agneaux paîtront ensemble; le lion, comme le boeuf, mangera de la paille, et le serpent mangera de la terre en guise de pain, et ils ne feront ni mal ni dommage sur ma montagne sainte, dit le Seigneur.» Certains, je ne l'ignore pas, tentent d'appliquer ces textes de façon métaphorique à ces hommes sauvages qui, issus de diverses nations et ayant eu toute espèce de comportement, ont embrassé la foi et, depuis qu'ils ont cru, vivent en bonne entente avec les justes (cf. Prédication Apostolique, 61, SC p. 173). Mais, même si cela a lieu dès à présent pour des hommes issus de toutes sortes de nations et venus à une même disposition de foi, cela n'en aura pas moins lieu pour ces animaux lors de la résurrection des justes, ainsi que nous l'avons dit; car Dieu est riche en toutes choses, et il faut que, lorsque le monde aura été rétabli dans son état premier, toutes les bêtes sauvages obéissent à l'homme et lui soient soumises et qu'elles reviennent à la première nourriture donnée par Dieu, à la manière dont elles mangeaient les fruits de la terre. Ce n'est d'ailleurs pas le moment de prouver que le lion se nourrira de paille; mais ce trait indique bien que la grandeur et l'opulence des fruits: car, si une bête telle quel e lion doit se nourrir de paille, quel ne sera pas le blé dont la simple suffira à nourrit des lions!

6.      V, 35, 1. Si certains essaient d'entendre de telles prophéties dans un sens allégorique, ils ne parviendront même pas à tomber d'accord entre eux sur tous les points. D'ailleurs, ils seront convaincus d'erreur par les textes eux-mêmes, qui disent: «Lorsque les villes des nations seront dépeuplées, faute d'habitants, ainsi que les maisons, faute d'hommes, et lorsque la terre sera laissée déserte...» «Car voici, dit Isaïe, que le Jour du Seigneur vient, porteur de mort, plein de fureur et de colère, pour réduire la terre en désert et en exterminer les pécheurs.» Il dit encore: «Que l'impie soit enlevé, pour ne point voir la gloire du Seigneur!» «Et après» que «cela» aura eu lieu, «Dieu, dit-il, éloignera les hommes, et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre.» Ils bâtiront des maisons et eux-mêmes les habiteront; ils planteront des vignes et eux-mêmes en mangeront.» Toutes les prophéties de ce genre se rapportent sans conteste à la résurrection des justes, qui aura lieu après l'avènement de l'Antéchrist et l'anéantissement des nations soumises à son autorité: alors les justes régneront sur la terre, croissant à la suite de l'apparition du Seigneur; ils s'accoutumeront, grâce à lui, à saisir la gloire du Père et, dans ce royaume, ils accéderont au commerce des saints anges ainsi qu'à la communion et à l'union avec les réalités spirituelles. Et tous ceux que le Seigneur trouvera en leur chair, l'attendant des cieux après avoir enduré la tribulation et avoir échappé aux mains de l'Impie, ce sont ceux dont le prophète a dit: «Et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre.» Ces derniers sont aussi tous ceux d'entre les païens que Dieu préparera d'avance pour que, après avoir été laissés, ils se multiplient sur la terre, soient gouvernés par les saints et servent à Jérusalem.

7.       V, 35, 2. Ces événements ne sauraient se situer dans les lieux supracélestes - «car Dieu, vient de dire le prophète, montrera ta splendeur à toute la terre qui est sous le ciel» -, mais ils se produiront aux temps du royaume, lorsque la terre aura été renouvelée par le Christ et que Jérusalem aura été rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d'en haut.

8.       Et rien de tout cela ne peut s'entendre allégoriquement, mais au contraire tout est ferme, vrai, possédant une existence authentique, réalisé par Dieu pour la jouissance des hommes justes. Car, de même qu'est réellement Dieu Celui qui ressuscitera d'entre les morts, et non allégoriquement, ainsi que nous l'avons abondamment montré. Et de même qu'il ressuscitera réellement, c'est réellement aussi qu'il s'exercera à l'incorruptibilité qu'il croîtra et qu'il parviendra à la plénitude de sa vigueur aux temps du royaume, jusqu'à devenir capable de saisir la gloire du Père. Puis, quand toutes choses auront été renouvelées, c'est réellement qu'il habitera la cité de Dieu. Car, dit Jean, «Celui qui était assis sur le trône dit: Voici que je fais toutes choses nouvelles. Et il ajouta: Écris, car ces paroles sont sûres et véridiques. Et il me dit: C'est fait!»

9.       V, 36, 2. Telle sera la différence d'habitation entre ceux qui auront produit cent pour un, soixante pour un, trente pour un: les premiers seront enlevés aux cieux, les seconds séjourneront dans le paradis, les troisièmes habiteront la cité: c'est la raison pour laquelle le Seigneur a dit qu'il y avait de nombreuses demeures chez son Père. Car tout appartient à Dieu, qui procure à chacun l'habitation qui lui convient: comme le dit son Verbe, le Père partage à tous selon que chacun en est ou en sera digne. C'est là la salle du festin en laquelle prendront place et se régaleront les invités aux noces. Tels sont, au dire des presbytres, disciples des apôtres, l'ordre et le rythme que suivront ceux qui sont sauvés, ainsi que les degrés par lesquels ils progresseront: par l'Esprit ils monteront au Fils, puis par le Fils ils monteront au Père, lorsque le Fils cédera son oeuvre au Père, selon ce qui a été dit par l'Apôtre: «Il faut qu'il règne, jusqu'à ce que Dieu ait mis tous ses ennemis sous ses pieds: le dernier ennemi qui sera anéanti, c'est la mort.» Aux temps du royaume, en effet, l'homme, vivant en juste sur la terre, oubliera de mourir. «Mais, poursuit l'Apôtre, lorsque l'Écriture dit que tout lui a été soumis, il est clair que c'est en exceptant Celui qui lui a soumis toutes choses. Et quand toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui aura soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous.»

10.   V, 36, 3. Ainsi donc, de façon précise, Jean a vu par avance la première résurrection, qui est celle des justes, et l'héritage de la terre qui doit se réaliser dans le royaume; de leur côté, en plein accord avec Jean, les prophètes avaient déjà prophétisé sur cette résurrection. C'est exactement cela que le Seigneur a enseigné lui aussi, quand il a promis de boire le mélange nouveau de la coupe avec ses disciples dans le royaume, et encore lorsqu'il a dit: «Des jours viennent où les morts qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de l'homme, et ils ressusciteront, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, et ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de jugement»: il dit par là que ceux qui auront fait le bien ressusciteront les premiers pour aller vers le repos, et qu'ensuite ressusciteront ceux qui pour aller vers le repos, et qu'ensuite ressusciteront ceux qui doivent être jugés. C'est ce qu'on trouve déjà dans le livre de la Genèse, d'après lequel la consommation de ce siècle aura lieu le sixième jour, c'est-à-dire la six millième année; puis ce sera le septième jour, jour du repos, au sujet duquel David dit: «C'est là mon repos, les justes y entreront»: ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s'exerceront à l'incorruptibilité après qu'aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C'est ce que confesse l'apôtre Paul, lorsqu'il dit que la création sera libérée de l'esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu.

11.   Et en tout cela et à travers tout cela apparaît un seul et même Dieu Père: c'est lui qui a modelé l'homme et promis aux pères l'héritage de la terre; c'est lui qui le donnera lors de la résurrection des justes et réalisera ses promesses dans le royaume de son Fils; c'est lui enfin qui accordera, selon sa paternité, ces biens que l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendu et qui ne sont pas montrés au coeur de l'homme. Il n'y a en effet qu'un seul Fils, qui a accompli la volonté du Père, et qu'un seul genre humain, en lequel s'accomplissent les mystères de Dieu. Ces mystères, «les anges aspirent à les contempler», mais ils ne peuvent scruter la Sagesse de Dieu, par l'action de laquelle l'ouvrage par lui modelé est rendu conforme et con-corporel au Fils: car Dieu a voulu que sa Progéniture, le Verbe premier-né, descende vers la créature, c'est-à-dire vers l'ouvrage modelé, et soit saisie par elle, et que la créature à son tour saisisse le Verbe et monte vers lui, dépassant ainsi les anges et devenant à l'image et à la ressemblance de Dieu.

 

III. Tertullien (né entre 150 et 160, mort entre 230 et 240) (*) 

(*) Tertullien, Contre Marcion, Livre III, Introduction, texte critique, traduction, notes et index des livres I-III, par René Braun, Sources Chrétiennes n° 399, 1994, Paris, p. 204-207.

 

III, 24, 3-5. Nous professons aussi qu’un royaume nous a été promis sur la terre, mais avant le ciel, mais dans un autre état, parce que venant après la résurrection, pour mille ans, dans une cité produite par l’œuvre divine, la Jérusalem descendue du ciel ; c’est elle que l’Apôtre appelle notre mère d’en haut, et quand il déclare que notre politeuma, c’est-à-dire notre droit de cité, est dans les cieux, il le rapporte évidemment à une cité céleste. Ezéchiel l’a connue, l’apôtre Jean l’a vue […] Voilà la cité que nous affirmons prévue par Dieu pour accueillir les saints à la résurrection et pour les choyer dans l’abondance de toutes sortes de biens, évidemment spirituels, en compensation de ceux que nous avons méprisés ou perdus en ce monde ; car il est tout à la fois juste et digne de Dieu que ses serviteurs exultent ici-bas également, là où ils ont été affligés en son nom.

 

(A suivre)

 

© Mis en ligne le 12 novembre 2008 sur Convertissez-vous.com



12-11-2008 | Commentaires (0) | Public
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