Recherche

Mot-clé sur le site

Avec Google

Google :
Exhorter
<< Pour éclairer le terme Digamoi Temporiser pour mieux béatifier Pie XII... >>

Autorité et "Sensus fidelium" - Magistère comme lieu de la conscience de l'Eglise
Imprimer Imprimer
> Envoyer cette page

 

AUTORITE ET SENSUS FIDELIUM

 

VERS LA PERCEPTION D’UN MAGISTERE

COMME LIEU PRIVILEGIE D’EXPRESSION

 DE LA CONSCIENCE DE L’EGLISE

 

 

INTRODUCTION

 

Dans une précédente contribution (1), j’ai tenté d’esquisser les lignes de force d’un exercice sain et équilibré du "désaccord responsable" dans l’Eglise. Au terme de mon travail, j’envisageais de revenir sur le sujet, pour "proposer un ‘modèle’ – qui se veut à la fois scripturaire, traditionnel, et crédible pour nos contemporains – de la véritable unanimité de sentiments, indispensable à l’heureuse synergie fonctionnelle, dans la charité, des "membres" de l’unique Corps du Christ, qui, ensemble, constituent l’Eglise". (2). Je suis heureux de présenter ici les résultats de ma réflexion à ce propos.

Comme pourra le constater quiconque a pu lire l’étude précédente, la logique même de mon analyse m’a conduit à focaliser davantage mon attention sur la question de la relation des différentes parties du Peuple de Dieu, non seulement entre elles, mais aussi et surtout par rapport à cette autorité qu’on a coutume d’appeler le Magistère.

On sait, en effet, que l’exercice de l’autorité dans l’Eglise est autre chose que la transposition pure et simple, aux choses de la religion, de la même fonction dans les sociétés profanes. Il n’est donc pas question de considérer les responsables de cette autorité comme une oligarchie dont la fonction mettrait ses détenteurs au-dessus de la condition commune des autres membres de cette société de droit divin, considérés dès lors comme ‘sujets’ de cette autorité. Pourtant, c’est bien dans les conditions concrètes qui sont celles de l’humanité commune, de sa civilisation contemporaine et des cultures spécifiques qui la composent, que doivent s’exercer le magistère et le ministère de ceux auxquels le Bon Pasteur a confié son Troupeau.

Se peut-il que l’exercice difficile et délicat de cette fonction ait été laissé au seul discernement des hommes et à leurs appréciations historiquement fluctuantes ? N’existe-t-il pas un texte de référence scripturaire, dont il soit possible de déduire une espèce de typologie révélée de la forme idéale que devraient affecter les relations dialectiques entre fidèles, "sujets" de l’autorité, détenue et exercée par d’autres fidèles, qui n’en sont pas moins, eux aussi, "assujettis" à l’autorité de la Parole divine ? Et, si un tel texte existe, par qui et sur quelle base seront déterminés les critères garantissant que tel acte, telle décision du Magistère sont bien l’expression autorisée de l’autorité du Christ déléguée à ses ministres ecclésiastiques ?

Les théologiens ont beaucoup traité des questions complexes liées à cette conséquence incontournable de l’incarnation du Dessein de Dieu dans l’histoire des hommes. Je m’abstiendrai de présenter ici se serait-ce qu’un état de cette question, qui pourrait, à lui seul, fournir la matière d’une dense monographie spécifique. Je choisirai plutôt de m’arrêter sur un aspect particulier de ce problème, qui, pour être moins technique – au moins en apparence – ne me semble pas moins capital pour redonner sa crédibilité à l’exercice de l’autorité magistérielle : sa typologie scripturaire que me paraît recéler l’analogie développée par saint Paul concernant l’Eglise comme Corps du Christ.

De la sorte, j’espère contribuer modestement à un "recentrage" bénéfique de cette ingrate mais indispensable fonction, d’une part, sur l’Ecriture, considérée comme la norme absolue en la matière, et, d’autre part, sur l’homme, considéré surtout comme bénéficiaire privilégié de la loi religieuse, et non comme uniquement justiciable des contraintes de cette dernière ; et ce en vertu de la parole même du Christ : "Le Sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le Sabbat" (Mc 2, 27).

 

I. MAGISTERE, SENSUS FIDELIUM, ET RECEPTION

 

Savoir tirer les conséquences de l’incarnation

 

On n’a pas encore tiré toutes les conséquences de la comparaison paulinienne du Corps pour caractériser l’interactivité de tous les rachetés dans le Christ. Dépassant largement le cadre et la portée de "l’apologue classique, qui compare la société à un corps uni dans ses membres divers" (3), l’Apôtre nous propose un ‘modèle’ extraordinairement fécond des modalités selon lesquelles devrait s’exercer l’activité propre du Magistère pour être profitable à l’ensemble de l’organisme humano-divin qu’est l’Eglise. Les Pères du Concile Vatican II en étaient certainement conscients, qui ont consacré un long paragraphe à l’exposé de cette doctrine et à ses implications dans la vie de l’Eglise (Lumen gentium, 7). Malheureusement – à notre connaissance, tout au moins – on ne trouve, dans ce texte, ni ailleurs dans les textes conciliaires ou dans l’enseignement récent du Magistère, aucune tentative de tirer les conséquences concrètes et inéluctables de cette ‘incarnation’. Or, une telle lacune se fait d’autant plus cruellement sentir, que la distinction classique, mais relativement récente, entre ce qu’on appelait, jusqu’à il y a peu, "l’infaillibilité passive de l’Eglise enseignée, et l’infaillibilité active de l’Eglise enseignante" (4) n’est plus tenable telle quelle, et a incontestablement besoin d’un sérieux aggiornamento. En témoigne ce développement de Sullivan (5) :

« Selon ce schéma de pensée, l’activité de l’Esprit-Saint qui garantissait l’assentiment des fidèles aux directives du magistère était considérée avant tout comme exerçant son inspiration dans les attitudes de docilité et d’obéissance confiante des fidèles, l’autorité formelle des détenteurs de la fonction étant le principal motif d’assentiment à leurs définitions. Des études plus récentes, concernant la notion de réception des décisions magistérielles de la part des fidèles, accordent une plus grande attention à l’activité de l’Esprit-Saint, par laquelle les croyants reconnaissent le contenu de vérité de ce qui est proposé à leur foi avec autorité. Le rôle du fidèle est alors considéré, non pas comme celui d’une obéissance passive à une autorité formelle, mais comme une participation active au processus par lequel l’ensemble du Peuple de Dieu ‘adhère indéfectiblement à la foi qui fut, une fois pour toutes, transmise aux saints, et qu’il approfondit correctement et met plus pleinement en œuvre’ (Lumen gentium, 12) ».

Cette nouvelle orientation, incontestablement plus généreuse que les conceptions antérieures, se traduit par une plus grande attention portée à trois éléments que j’examinerai succinctement, ci-après :

  • la ‘réception’,
  • le sensus fidelium,
  • et le rôle de l’Esprit-Saint dans la formation du consensus de l’Eglise en matière de foi.

 

Magistère, et sensus fidelium (6) dans le processus de ‘réception’ (7)

 

Je ne puis que faire mienne la définition de Geffré (8) :

« L’indéfectibilité, c’est-à-dire la permanence dans la vérité, est une promesse faite par le Christ à toute l’Eglise, Peuple de Dieu. Et nous sommes autorisés à dire que l’infaillibilité ministérielle, celle des responsables hiérarchiques, doit être l’expression de cette indéfectibilité de toute l’Eglise... »

Il reste qu’on est en droit de se demander de quelle manière se concrétisera cette expression unanime, au demeurant éminemment souhaitable. Vorgrimler a eu le mérite de dissiper toute illusion, en établissant clairement le caractère purement théorique de l’exercice éventuel du sensus fidelium, du fait même de la conception du Magistère dans l’Eglise (9) :

« A première vue, il n’appartient aujourd’hui à la collectivité des fidèles dans l’Eglise aucune compétence doctrinale. On sait qu’en vertu de l’évolution historique, le magistère ecclésial (d’après Vatican II : tout l’épiscopat, avec le pape à sa tête) réclame pour lui la compétence doctrinale. Même si ce magistère était prêt à considérer et à traiter les théologiens, non plus d’après un modèle de délégation, mais d’après un ‘modèle de coopération’, rein ne serait encore dit sur une autorité doctrinale de la collectivité des fidèles. Car la compétence doctrinale se dégagerait se dégagerait ici de la compétence objective, et celle-ci se réaliserait et se réalise à partir d’une certaine formation historique, de capacités intellectuelles herméneutiques et autres, qui ne sont pas simplement la propriété de la collectivité. » (10)

Geffré, quant à lui, reprend à son compte l’opinion du P. Congar (11), selon laquelle,

 "dans le climat de la contre-Réforme et jusqu’à la veille de Vatican II, on a assisté à une sorte de surenchère du magistère".

Pourtant, il est indéniable que les enseignements de ce dernier ne sauraient, sous peine de rester lettre morte, se passer de leur ‘réception’ par l’ensemble des fidèles. Le Père Tillard a très bien décrit les conditions et les modalités de cette ‘réception’, en ces termes (12) :

« A l’endroit de ce qui concerne la foi, les baptisés ne peuvent être purement passifs. Ils ont l’Esprit ; ils sont membres du Corps du Seigneur. Non seulement ils ont le droit d’être entendus, mais leur réaction devant ce qui est censé se rattacher à la foi des Apôtres doit être prise au sérieux. Car la foi apostolique n’existe que portée par l’Eglise entière, dans la puissance de l’Esprit. La hiérarchie n’en a pas, à elle seule, la responsabilité. Et si, dans la tradition catholique, la ‘réception’ d’un concile par l’évêque de Rome est nécessaire, cela ne dispense pas de sa ‘réception’ par toute l’Eglise. Rappelons que, dans ce cas, il s’agit moins d’un jugement proprement rationnel, que de la perception du lien entre le contenu de la décision et le bien concret de l’Eglise. La ‘réception’ ne crée pas la vérité ! Elle n’est pas non plus ce qui rend légitime une décision. Par elle, le Peuple de Dieu met son sceau sur ce que les autorités ont déclaré : il atteste que l’Eglise y ‘reconnaît’ son bien. Qu’une décision légitime ne soit pas ‘reconnue’, elle perd son crédit. Ce fut le cas de plusieurs conciles. La théologie manquerait à sa fonction, surtout en contexte œcuménique, si elle ne s’appliquait pas à détecter, en s’appuyant sur l’histoire, les divers niveaux de ‘réception’ (13). Et lorsque un bloc ecclésial comme tel refuse de ‘recevoir’ ce qu’un autre bloc considère important, voire essentiel, il lui faut, avant de se prononcer sur la vérité en question, chercher les raisons de ce refus. Il se pourrait – le travail œcuménique le découvre souvent, non sans surprise – qu’elles soient attribuables à d’autres causes que le sensus fidelium. »

C’est, précisément, sur ce sensus fidelium qu’il convient de s’arrêter quelque peu, à présent, pour mieux cerner le sens de cette expression et ses implications. Précisons d’abord ce qu’il n’est pas, à savoir : une instance susceptible d’opposer son veto à une décision du Magistère, et encore moins un ‘magistère alternatif’, pour reprendre l’expression de Mgr Levada, déjà évoquée (14). On retiendra donc plutôt la définition moins péjorative qu’en donne le P. Tillard, en ces termes (15) :

« Celui-ci relève moins du contenu des mots que de l’expérience de l’Evangile, dont il représente comme le commentaire par la vie. Il est une perception de la réalité de l’objet de foi, normalement plus intuitive que raisonnée, venue de l’Esprit Saint. Négativement, il donne le flair permettant de sentir, sans pouvoir le justifier rationnellement, que telle opinion, telle pratique ne concordent pas avec la Vérité du Christ Seigneur. Il appartient donc à la vérité évangélique en tant qu’explication, au registre de la vie, de la Parole accueillie [...] Le sensus fidelium, lié à l’Esprit et au baptême, constitue l’un des fils majeurs de la Tradition. Sur lui, en effet, se greffe le consensus des Pères ; en outre, le magistère ne s’exerce qu’en symbiose avec lui. »

Cet auteur parle encore de cette faculté comme d’un "flair spirituel conduisant le Peuple de Dieu à recevoir telle ou telle doctrine ou à la ’non-recevoir’ (même si elle a été formulée par un concile ou par quelque autre instrument de ce qu’on a appelé, depuis quelques siècles (16), le magistère)." (17) Il lui attribue même

"un rôle important de discernement. Car il saisit, par une sorte d’intuition, ce qui, dans le fourmillement des doctrines ou des opinions, répond à l’Evangile, un peu comme, d’instinct, l’homme vertueux voit que telle action est honnête, telle autre, non." (18)

Le même auteur expose fort adéquatement, semble-t-il, le rôle du sensus fidelium dans le processus de la ‘réception’, lorsqu’il définit cette dernière, comme

"la démarche par laquelle le corps ecclésial, jugeant qu’il y reconnaît sa foi, fait sienne une règle de foi, une précision doctrinale, une norme que l’Eglise a déterminée. Il ne s’agit pas d’un acquiescement pur et simple, mais de l’accueil que justifie l’harmonie entre ce qui est proposé et ce que l’on ‘sait’ de la foi (souvent plus d’instinct que de science explicite). » (19)

On notera, au passage, les exemples qu’il donne, et les conséquences qu’il en tire :

« Un peu comme, à Chalcédoine, le Concile a ‘reçu’ la lettre du pape Léon, parce qu’il y reconnaissait la foi de Pierre, ou comme (en sens inverse) les protestants refuseront de ‘recevoir’ Trente parce qu’ils n’y reconnaîtront plus la foi biblique. Alors, il ne s’agissait que d’une instance ecclésiale face à un autre bloc. Or, le même processus vaut, lorsque toute la communauté ecclésiale se trouve en cause face à une détermination de sa foi, venue de quelque source autoritaire. » (20)

Cette manière de placer sur le même plan (même en précisant "en sens inverse") la réception de l’enseignement orthodoxe d’un pape, et le rejet de tout un secteur majeur de la doctrine de l’Eglise par les Réformés ne surprendra que ceux qui ignorent les progrès du dialogue œcuménique avec ces derniers. Certains y verront peut-être une contradiction avec les propos précédents du P. Tillard. Ce dernier évoquait, en effet,

« l’optimisme exagéré des théologiens médiévaux »

concernant le poids de ce discernement, présumé inscrit dans la foi du chrétien individuel, et concluait que

« l’apparition d’hérésies et de schismes attirant des chrétiens de bonne foi incite à se montrer fort nuancé en ce domaine » (21).

On se demandera donc quel pourrait bien être le critère d’un exercice du sensus fidelium, qui soit sûrement exempt d’erreur. Surtout lorsqu’on lit cette affirmation sans ambages :

« Il est clair, en effet – si l’on porte un regard d’ensemble sur la Tradition – qu’il n’y a pas, dans l’Eglise, un seul charisme de vérité, celui de la hiérarchie, auquel toutes les fonctions concernant la Parole de Dieu devraient se raccrocher. Il y a, au contraire, ‘communion de charismes’ (22).

Affirmer, comme on le fait souvent, que l’Esprit-Saint est ce qui permet de discerner, tant dans les affirmations autoritatives du Magistère, que dans leur acceptation ou leur rejet par le sensus fidelium, ne fait que reculer le problème. Quelle serait, en effet, l’instance susceptible de trancher souverainement en cette matière ? De surcroît, une manière aussi dichotomique de présenter le sensus fidelium, comme se posant en face du Magistère, ou parallèlement à lui, ne correspond en rien à l’exposition paulinienne traditionnelle du mystère de l’Eglise comme Corps du Christ. Le modèle même du corps exclut ce genre de partition bipolaire du processus d’établissement du donné de la foi ; un tel paradigme ramène subrepticement à la conception ‘sociétaire’ de cette comparaison et en évince le caractère ‘mystique’, si prégnant pour une meilleure présentation à nos contemporains du mystère de la foi. Et d’ailleurs, afin que nul ne se méprenne, tant sur la nature que sur l’exercice du sensus fidelium, il convient d’apporter une précision importante. Je le ferai dans les termes mêmes du P. Tillard, que je n’hésite pas à citer encore : (23)

« Il faut [...] déplorer que, souvent, on restreigne le sensus fidelium à l’opinion de ceux et celles qui se trouvent sans fonction hiérarchique. Il s’agit, en fait, d’une harmonique de la foi, présente dans le corps ecclésial tout entier. Le sensus fidelium n’équivaut pas à ce qu’on appelle la ‘foi populaire’. »

Et, en effet – l’histoire de l’Eglise en témoigne éloquemment –, ce sont parfois des papes et des évêques qui, par des décisions impopulaires mais courageuses, ont sauvé le dépôt de la foi d’altérations dangereuses, dont le menaçaient des courants parfois puissants et jouissant même de l’appui des autorités politiques de l’époque. Ce faisant, ils ont exercé autoritairement, mais de manière prophétique, le sensus fidelium de l’Eglise. Et l’histoire postérieure a montré qu’ils ont eu plus de sagesse et de discernement que l’ensemble des fidèles d’alors, qui n’avaient ni les lumières, ni les connaissances suffisantes pour leur permettre de discerner, sans risque d’erreur, les normes de la foi En sens inverse, il est indéniable que des autorités religieuses éminentes ne firent pas toujours preuve d’une fermeté aussi grande qu’il eût été souhaitable, en matière de foi (24). Ou bien, pour défendre les conceptions qu’elles avaient de cette dernière, elles crurent prendre des mesures brutales et comminatoires envers ceux qui ne les partageaient pas, provoquant ainsi des schismes et d’autres misères, dans le Peuple de Dieu.

A la lumière de ces faits et de ces considérations, il apparaît comme indispensable de tenter de trouver une meilleure description de la nature et de l’exercice du sensus fidelium. Celle-ci devra prendre en compte la possibilité d’une correction, exercée par les autres membres du même organisme, des membres de l’Eglise, affectés, dans le Corps du Christ et sous la motion de l’Esprit, aux fonctions ministérielles de l’exercice du Magistère. On conviendra que le rôle, dans ledit Corps, de ces membres n’appartement pas au corps magistériel, peut s’exercer, et s’exerce de fait parfois, sous la motion du même Esprit Saint, même si c’est à un autre niveau - qu’il n’est pas question de qualifier d’inférieur ou de moins noble, pour autant, car, dans le Plan de Dieu, tout concourt au fonctionnement harmonieux de l’ensemble (25). C’est à cette tentative difficile que nous consacrerons le second chapitre de ce travail.

 

II. APPRENDRE A VIVRE ENSEMBLE

 DANS UN SEUL CORPS

 

Du rôle bénéfique de la ‘crise’ quand elle se résout dans la charité

 

Les récents acquis des sciences humaines, dorénavant intégrés dans la recherche théologique, ont largement contribué à modifier l’image assez simpliste que l’homme s’était faite de lui-même et de sa relation au monde. Il en est découlé une anthropologie chrétienne qui a repris à son compte une conception beaucoup plus nuancée de notions telles que la responsabilité, la conscience, ou encore l’opinion, pour ne prendre que quelques exemples parmi de nombreux autres possibles. Une meilleure connaissance des complexes processus psychosomatiques a conduit la théologie morale à réformer quelque peu ses vues concernant le péché. La mise à jour des structures de l’inconscient a contribué à relativiser des notions telles que la culpabilité et la responsabilité, par exemple, et à nuancer les jugements sévères portés sur des comportements réputés aberrants ou immoraux. Une meilleure connaissance de la réalité sociopolitique et des rapports de force et d’intérêt qui régissent l’économie et les relations sociales a considérablement déniaisé l’opinion quelque peu naïve que s’en faisait ‘l’honnête homme’ jusqu’à ces dernières décennies. Evidemment, ces acquis positifs ne sont pas sans contreparties négatives, voire dangereuses. La lucidité qu’a engendrée un savoir scientifique décapant en a conduits beaucoup au cynisme ou au nihilisme. Ce n’est pas sans raison qu’on a forgé l’expression d’ « ère du soupçon » pour caractériser notre époque d’endoctrinement et de désinformation, perversions qui ne sont, en fait, que l’ombre portée négative, et comme ‘l’entropie’ d’une énergie - en soi positive, mais combien difficile à manier ! – qui a nom Vérité.

Si nos contemporains ont appris à "se méfier de tout", c’est – qu’ils en soient conscients ou non – parce qu’ils possèdent, enfoui par Dieu dans les profondeurs de leur être, un sens inné de la Vérité. Mais tous ne sont pas prêts à assumer le poids écrasant de cette dernière, ni la difficile responsabilité qu’exige sa prise au sérieux. D’où les tensions intérieures et les malaises de personnalité qu’engendrent des combats qui, pour n’être pas toujours perçus, tant par les intéressés eux-mêmes, que par ceux qui les entourent, n’en sont pas moins réels et éprouvants. A notre avis, c’est de la victoire ou de l’échec, dans la confrontation entre la Vérité et le Mensonge, que découlent, soit l’épanouissement et la paix intérieurs de ceux qui, "en obéissant à la vérité, ont sanctifié leurs âmes" (1 P 1, 22), soit l’amertume, la violence et le désespoir de "ceux qui sont voués à la perdition, pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés." (2 Th 2, 10).

Ainsi devient-il de plus en plus clair qu’il ne peut rien sortir de mauvais d’une acceptation loyale de la vérité, d’où qu’elle vienne, bien au contraire. Instruits par l’expérience, nous comprenons mieux aujourd’hui à quel point étaient vaines et pusillanimes les craintes de membres plus ou moins éminents de l’Eglise, qui, avant Vatican II, s’opposèrent fortement à l’idée même d’un concile. Ils craignaient – non sans raisons, d’ailleurs – qu’une telle initiative ne soit l’occasion, pour certains, de remettre en cause une certaine conception de l’Eglise, du Magistère et de l’autorité, considérée, on ne sait trop pourquoi, par eux et par bien d’autres, comme sacrée et immuable. C’est à quoi fait allusion H. J. Pottmeyer, lorsqu’il écrit : (26)

« En proclamant l’histoire "maîtresse de vie", et en reconnaissant le caractère historique de l’expression de la foi, de la théologie, dans son discours d’ouverture du Concile, Jean XXIII fit le pas décisif que les Pères emboîtèrent en refusant les projets de textes élaborés à l’avance, qui visaient à entériner la conception néo-scolastique de l’Eglise. L’importance du bond accompli par le Concile se révèle au fait qu’il prit pour conseillers précisément ces théologiens qui, quelques années auparavant, avaient été censurés par l’Eglise et qui, désormais, donnaient le ton. »

Parmi les fruits les plus positifs de ce Concile, il faut compter l’instauration d’un esprit d’ouverture et d’accueil à ce que l’on considérait jusqu’alors comme des idées subversives parce qu’elles avaient le tort de ne pas refléter les thèses officielles, réputées éprouvées. Acquirent enfin droit de cité des initiatives – particulièrement dans le domaine de l’œcuménisme et dans l’ouverture au monde non chrétien – qui avaient valu l’ostracisme à leurs précurseurs. C’est également au Concile que vint à l’ordre du jour – pour la première fois, à ma connaissance – de manière publique, la question du ‘désaccord’ avec l’enseignement du Magistère (27).

A la lumière de tous ces faits, il semble que le temps soit mûr pour affronter courageusement la crise de confiance envers l’autorité, qui frappe indéniablement une partie non négligeable du Peuple chrétien. Il convient de cesser de voir, dans toute contestation, uniquement l’esprit du Malin, mais de nous efforcer, au contraire, d’accueillir chaque remise en question, avec humilité et compréhension. On le sait, les grandes amours commencent souvent par un conflit. L’affrontement conduit parfois les antagonistes à tomber dans les bras l’un de l’autre. C’est en se jetant à la figure tout ce qu’ils avaient sur le cœur que des adversaires, que rien ne semblait capable de réconcilier, en sont venus à se découvrir d’abord, à se respecter ensuite, enfin à faire la paix, et, parfois, à devenir amis pour la vie.

De surcroît, quiconque connaît un tant soit peu les voies de Dieu – lesquelles, comme Il le dit lui-même, "ne sont pas les nôtres" – a certainement, au moins une fois dans sa vie, expérimenté le surgissement inattendu de l’Esprit, quand ce dernier vient à crier, par la colère ou le désespoir d’un prochain qui s’estime lésé. C’est alors qu’il convient de reconnaître Celui dont le "reproche" nous est ainsi manifesté par les reproches des hommes, nos frères, et de nous laisser remettre en question par la ‘grogne’ de ces derniers, même si elle nous paraît excessive et dépourvue du minimum de formes que nous eussions souhaité qu’elle affecte. De cette confrontation, décapante pour nos personnes, peut sortir, si nous savons désarmer notre adversaire par notre humilité et gagner son cœur par la charité, une véritable source de rénovation, pour le bien de l’Eglise, comme pour celui de l’âme de notre ‘correcteur’.

Ce n’est pas en réagissant polémiquement aux ‘agressions’ – parfois, certes, peu sympathiques – des détracteurs de l’Eglise ou du Magistère, ni en tentant d’en noyer le feu sous le déluge de nos péroraisons apologétiques, et encore moins en les ignorant superbement du haut de nos certitudes confessionnelles ou théologiques, que nous un désarmerons les auteurs. Si nous savions percevoir sous la rude écorce du reproche blessant, la précieuse sève  de l’espérance et de la foi, qui cherche sa voie vers la lumière de la Vérité, si nous avions assez de générosité pour courir nous "réconcilier avec ce frère avant d’offrir notre sacrifice", nous découvririons enfin le rôle indispensable d’avertisseurs que jouent tous ces prochains gênants, en forme de ‘nerfs à vif’ dans les dents de la Chrétienté. Ils sont - le plus souvent à leur insu – porteurs de l’avertissement même de Dieu, adressé à l’ensemble du Corps, par le canal de la douleur lancinante qu’ils répercutent dans tout l’Organisme. Comme ces propriétaires de caries, trop longtemps non soignées, par peur de la douleur du traitement à subir, les membres du Corps de l’Eglise sont souvent responsables du mal dont ils se plaignent à hauts cris. Ce n’est pas le nerf qu’il faut accuser de tous les maux ; et il serait bien inutile, et même dangereux d’essayer de l’endormir par des moyens artificiels. Mieux vaut plutôt tenir compte de ses cris et procéder,au plus vite, à l’intervention drastique et immédiate que nécessite la gravité d’un état d’urgence, ainsi révélé, pour le plus grand bien du malade, jusqu’alors ignorant du danger mortel qu’il courait.

Qu’on me pardonne l’insistance sur cet apologue. Elle ne me paraît pas inutile. Elle ne vise qu’à illustrer, de manière frappante et populaire, une des conséquences de la typologie du Corps, proposée par Paul pour rendre compte du Mystère de l’Eglise comme Communion. C’est cet aspect que je vais m’efforcer de développer maintenant.

 

Du rôle du Magistère comme ‘lieu privilégié d’expression de le conscience collective de l’Eglise’

 

Les considérations émises ci-dessus nous amènent à "tirer, de notre trésor, du nouveau comme de l’ancien". L’ancien, c’est la typologie paulinienne du corps (1 Co 12, 12 ss). Contrairement à des opinions qui se veulent ‘éclairées’ et pastorales, elle n’est pas inadaptée à la mentalité de nos contemporains, du moins, si nous savons leur en ‘monnayer’ la richesse de sens et d’implications. Le nouveau, ce sera précisément la transposition et l’application courageuses du contenu immensément riche de cette analogie révélée, aux conditions concrètes d’une véritable symbiose entre les différents charismes et ministères départis à chacun des ‘membres’ du Corps qu’est l’Eglise, par Celui qui en est la Tête. C’est pourquoi, il nous semble que, pour être féconde, toute réflexion sur les relations entre le Magistère et les fidèles devra partir d’une analogie qui découle directement de cette typologie paulinienne. On veut parler du processus de la formation du jugement et de la prise de décision chez l’individu.

Il est incontestable que l’Esprit souffle très fort dans le sens d’un exercice plus communautaire de l’expression et de la pratique de la foi, dans l’Eglise. Le modèle vertical et d’allure monarchique est de plus en plus contesté, pour ne pas dire rejeté. Mais les résistances sont encore très grandes, au sein des organismes centralisateurs de la chrétienté, et il faut bien reconnaître qu’elles ne manquent pas d’arguments impressionnants. "Quel serait, demande-t-on le sort d’une société qui abolirait l’exercice de l’autorité, indispensable pour réguler le foisonnement anarchique des vouloirs individuels ? Ne courrait-elle pas inévitablement à sa perte, et l’anarchie ne submergerait-elle pas rapidement tout ordre et toute discipline les plus élémentaires ?"

D’autres concéderont qu’il serait éminemment souhaitable que l’autorité s’exerce de manière moins souveraine et plus soucieuse du consensus général des fidèles, mais ils ne parviendront pas à concevoir l’idée même d’une remise en question éventuelle de décisions – même ordinaires – d’un Magistère conçu par eux comme une instance de contrôle et de jugement des normes de la foi, d’institution divine.

Les plus irréductibles d’entre eux se contenteront probablement de s’enquérir, avec une ironie glacée, de la manière dont s’exercerait dans les faits, une régulation ou une ‘modération’ éventuelles de l’exercice du Magistère. Quelle forme affecterait cette ‘super-instance’, demandent-ils à leurs contradicteurs ? Qui en ferait partie ? Quelles seraient ses prérogatives, et qui serait garant de son orthodoxie et du bien-fondé de ses corrections et de ses acceptations?

Il va de soi que, posé en ces termes, le problème est insoluble. Mais sont-ce là les seules perspectives de réforme de l’exercice actuel de l’autorité dans l’Eglise ? – Il ne semble pas. L’éternel débat entre les partisans d’un ‘pouvoir des clés’ (Mt 16, 19) estimé devoir s’exercer avec autorité, pour être fidèle à l’Ecriture, et ceux d’un ministère pastoral fraternel et humble, considéré comme un ‘service’, plutôt que comme un pouvoir’ (Mt 20, 25-27 et parallèles), ne peut rester indéfiniment ouvert.

Il convient d’ailleurs de remarquer que les objections et les mises en garde exposées ci-dessus, proviennent toutes, une fois de plus, de la conception – que nous avons déjà dénoncée comme insuffisante, sinon erronée – de l’Eglise-Corps du Christ, comme ‘société’. Le fait de qualifier cette dernière d’humano-divine, ne change rien à l’inadéquation de la comparaison. Le Seigneur, en rachetant l’humanité au prix de son sang, n’est pas venu fonder une société, mais "construire un édifice spirituel" (1 P 2, 5), qui est le Corps du Christ (Ep 4, 12), dont ce dernier est, seul, constitué la Tête (Ibid. 1, 23). C’est donc sur ce ‘modèle’ scripturaire que doit s’exercer notre réflexion, et non sur les modalités de la gestion des sociétés, laquelle requiert incontestablement l’appareil contraignant évoqué lus haut. On dira sans doute que c’est là une vue idéaliste et inapplicable, dans les conditions concrètes de l’histoire humaine. Pour notre part, nous ne le croyons pas. Et quand bien même ce serait le cas, nous ne serions pas pour autant dispensés de tenter de nous approcher, de notre mieux, de ce modèle idéal, car le Christ ne nous a certainement rien commandé de totalement impossible ou inaccessible.

Il reste à transposer, en termes adéquats, la mise en œuvre concrète, dans le quotidien, de cette véritable ‘conspiration’ à laquelle sont appelés tous les membres de l’Eglise pour exprimer et exercer leur foi. Et tout d’abord, reconnaissons-le honnêtement : il n’est pas question de se passer d’une autorité. Avant même de préciser ce que nous mettons sous ce terme, et sans justifier, pour l’instant, le choix de l’expression que nous en proposons, nous appellerons cette dernière centre de référence. Et, de fait, l’observation de la manière dont s’élaborent le processus de conscience et celui de décision, qui en découle, va se révéler très éclairant pour notre propos.

Nous en avons tous fait, maintes fois, l’expérience : il faut parfois de longues années et beaucoup d’expériences, heureuses ou malheureuses pour que l’être humain modifie ses opinions ; et encore davantage pour que l’évolution de ses convictions en vienne à influer concrètement sur ses comportements. De même qu’il faut le ‘sacrifice’, apparemment inutile de myriades de flocons, pour que commence à prendre consistance un mince tapis de neige, ainsi, ce n’est qu’à la suite d’une monotone successions d’expériences, des moins significatives aux plus impressionnantes, que se tisse progressivement - et souvent insensiblement - la trame ténue d’une prise de conscience, qui débouchera, peut-être, un jour, sur un acte significatif ou un engagement existentiel.

Mais il arrive parfois que soient posées, plus vite qu’on l’eût souhaité sans doute, les conditions d’une crise qui fait basculer, d’une façon radicale, et sans qu’il soit possible de résister à cette poussée, les comportements les plus stables, les idées les plus ancrées, les idéaux et les valeurs les plus sacrés. Dans la majorité des cas, il semble qu’il n’y ait aucune explication logique à la chose, et qu’il soit impossible de reconstituer la genèse de ce qui apparaît plutôt, après coup, comme un événement fatal ou merveilleux, selon que ses conséquences apparaissent malheureuses ou bénéfiques. En fait, si nous étions dotés de la science même de Dieu, nous verrions que rares sont les événements purement fortuits ou dénués de signification.

On le sait : rien n’arrive sans cause. Toutefois, nul ne connaît, dans leurs moindres détails, les modalités de l’enchaînement des causes et des effets. Pour prendre des exemples faciles : de l’avis de l’homme de la rue, les guerres semblent toujours éclater "d’un seul coup", les gens bien portants tomber malades ou mourir, "sans qu’on ait pu s’y attendre", les couples les mieux réussis se défaire "inexplicablement".Il va de soi que telle n’est pas l’appréciation de l’expert en politique, ni celle du médecin, ni celle du psychologue ou du conseiller conjugal. Il en va de même, toutes proportions gardées, dans le domaine de la foi et de la pratique religieuse. Tout comme les guerres, la maladie,la mort et le divorce ne sont que l’aboutissement tragique d’une longue série d‘ignorances, d’injustices ou d’erreurs, plus ou moins aggravées ou précipitées par des circonstances défavorables, de même, les schismes, les hérésies et les dissensions, qui déchirent périodiquement la tunique sans couture du Christ, ne sont, le plus souvent, que l’exaspération paroxystique de sentiments de frustration, trop longtemps subis, en silence, par des fidèles, impuissants à faire entendre leur point de vue, quelle que soit, par ailleurs, leur fonction dans l’Eglise, voire leur grade dans sa hiérarchie. (28)

La chrétienté doit redécouvrir l’exercice conjoint du charisme de prophétie. Celui-ci, qui n’a rien à voir avec le don et la mission uniques qu’avaient reçus les prophètes de l’Ancien Testament, peut – on l’a vu – se manifester en tous les points du Corps ecclésial, par n’importe lequel de ses canaux, du plus auguste au plus modeste. Mais c’est un fait d’observation qu’il se manifeste souvent de manière si humble, si incarnée, que l’on passe à côté de lui sans le percevoir.

Le cri des prophètes d’aujourd’hui, souvent inconscients de l’être, ressemble plus au gémissement, dont nous parlions plus haut, du nerf dans la dent cariée, qu’aux discours enflammés des gourous de programmes télévisés. Malheureusement, l’expérience en fait foi, c’est seulement lorsque plus rien ne parvient à faire taire ces témoins gênants, que l’autorité compétente se décide enfin à intervenir, pour découvrir, alors, que les dégâts sont déjà fort étendus.

Tels sont les prophètes qu’il convient d’écouter, et non pas ceux qui se donnent pour tels et ne "sont que des loups redoutables [...] tenant des discours pervers dans le but d’entraîner les disciples à leur suite" (Ac 20, 29-30). Ceux-là, c’est "à leurs fruits qu’on les reconnaîtra" (Mt 7, 20). Prétendant exercer, avec courage et zèle, à la face de l’Eglise, un ‘désaccord responsable’, en fait, ils la soufflètent au visage et la déshonorent, en dévoilant publiquement la honte de leur Mère.

Imagine-t-on homme, dont la main serait affectée de mouvements violents et spasmodiques incontrôlables, et qui en viendrait à se frapper violemment la tête, sous le prétexte que la responsabilité de cette défaillance fonctionnelle incombe à son cerveau ?... A la limite, on craindrait qu’un tel homme, en proie à une rage justicière tournée contre lui-même, ait perdu la raison et en vienne à se tuer. Pourtant, c’est bien ainsi qu’agit le chrétien lorsque, prétendant réformer le Magistère, il en dénigre violemment les responsables et l’enseignement. Loin de contribuer à la guérison et à l’édification harmonieuse de l’Organisme, dont il est lui-même l’un des membres, il en sape, au contraire, systématiquement, le fondement, et met en péril l’existence même de cette partie vitale du Corps de l’Eglise, sans laquelle les fidèles ne sauraient continuer à vivre une vie chrétienne digne de ce nom.

L’expression que nous venons d’employer nous fournit la transition nécessaire pour mieux faire comprendre notre propos. Pour reprendre la comparaison du Corps, au sens organique du terme, nous savons, par expérience, que, quand bien même toutes les parties en sont utiles et concourent, chacune à leur manière, au bon fonctionnement et à l’harmonie du corps tout entier, certaines d’entre elles sont indispensables, au point que leur destruction irréversible entraîne inévitablement la perte de l’ensemble du corps. Ainsi en est-il, à ce qu’il nous semble, de cette fonction éminente qu’exerce, dans le Corps de l’Eglise, ce qu’on appelle le Magistère. Privée de ce véritable centre de référence, dont nous parlions plus haut, l’Eglise s’avérerait irresponsable. Sa foi et sa pratique, privées de la boussole du discernement, et livrées sans défense aux fluctuations des opinions humaines les plus contradictoires, deviendraient comme folles. Les autres membres et composants du Corps ne sauraient plus vers quel phare diriger leur navigation hésitante, sur cette mer déchaînée.

Ainsi considéré analogiquement, il nous semble qu’un Magistère "selon le cœur de Dieu" devrait se présenter, non seulement comme l’organe de discernement et de décision qu’informe sans cesse la collectivité des fidèles exerçant son sensus fidei de manière multiforme, mais encore et surtout comme le lieu privilégié de la prise de conscience de l’Eglise. Si insolite que puisse paraître l’application de cette formule à une telle instance, elle pourrait s’avérer d’une grande fécondité. De fait, correctement extrapolée et prudemment appliquée au mystère que nous scrutons, une meilleure connaissance de la conscience humaine, des modalités de son fonctionnement et de ses pathologies, pourrait peut-être nous aider à tirer profit de l’adéquation éventuelle de la formule proposée ci-dessus. Surtout si, connaissant mieux les déficiences de l’exercice de l’autorité dans l’Eglise, nous étions en mesure de corriger, au mieux et au plus vite, leur impact négatif sur les relations entre les membres de l’organisme ecclésial, quel que soit le rôle respectif de chacun d’eux dans le fonctionnement et la croissance du Corps du Christ.

 

Un remède aux insatisfactions relationnelles découlant de l’exercice actuel du Magistère : la Communication

 

Pour autant que nous puissions nous fier à notre expérience quotidienne de femmes et d’hommes, de surcroît croyants, notre conscience apparaît comme une faculté innée, aussi subtile qu’inexorable. Elle constitue en nous une sorte de norme référentielle qui s’enrichit, au fil de notre vie, du capital croissant de nos expériences et de nos jugements sur les choses et sur les êtres. C’est vers elle que nous nous tournons sans cesse, par réflexe, pour y puiser, en une consultation aussi inconsciente que permanente, les critères de nos pensées et de nos actes. Chez certains, cette conscience fonctionne surtout comme un régulateur cérébral, en ce sens que c’est l’intellect qui l’emporte sur l’expérience. Chez d’autres, au contraire, seules comptent les impulsions de la vie, qui ne sont aucunement contrôlées par une conscience, au demeurant incapable de se faire entendre de la raison. Chez les meilleurs, enfin, s’exerce une heureuse auto-régulation des pensées et des actes, par un amalgame harmonieux des idiosyncrasies propres à ces deux dimensions dialectiques de la conscience.

Pour rester dans les termes de notre comparaison, il nous semble que le Magistère a trop longtemps fonctionné ‘cérébralement’ – si l’on ose s’exprimer ainsi - en ce sens que son activité s’est toujours exercée, d’en haut, sur le Corps de l’Eglise, et d’une manière que l’on qualifiera de quelque peu ‘désincarnée’, en ce sens qu’elle ne tenait pas suffisamment compte de l’expérience des autres membres et facultés. Sa conception verticale du gouvernement, au modèle de celui des royautés de droit divin, ou des états souverains, l’inclinait à imposer son leadership par le truchement d’un pouvoir central soucieux de préserver de toute altération une foi assiégée par les forces du mal déchaînées "dans cette vallée de larmes". S‘ensuivait un exercice de l’autorité magistérielle, conçue comme un ‘pouvoir’ reçu de Dieu, et qui pouvait d’autant plus se permettre d’être discrétionnaire, qu’il paraissait prémuni de l’erreur par le charisme de l’infaillibilité, certes garanti à toute l’Eglise, mais indûment réservé, dans son exercice concret, à son appareil hiérarchique avec lequel cette dernière semblait s’identifier de manière exclusive.

De fait, durant des temps immémoriaux, et en grande partie parce que la chose correspondait à la mentalité ambiante de la société d’antan, la hiérarchie a cru de son devoir de ‘régir’ une masse quelque peu indistincte de clercs et de fidèles, considérés comme incapables de se maintenir dans la saine doctrine autrement que sous la férule d’un pouvoir fortement centralisateur. On peut dire, sans être injuste, que jusqu’à l’avènement de Jean XXIII, prévalait incontestablement, dans l’Eglise, une conception de l’autorité attachée, comme ex opere operato aux charges suprêmes de gouvernement. Dans ces conditions, il va de soi que la nature même de l’autorité et les modalités concrètes de son application étaient davantage calquées sur celles du pouvoir civil, que sur l’idéal évangélique de l’humble service de ses frères et d’une proclamation prophétique de la vérité. De tout cela on était conscient depuis longtemps, en Chrétienté, mais il a fallu l’aggiornamento radical de Vatican II, pour que commence à fonctionner plus ‘organiquement’, c’est-à-dire en symbiose et en communion avec l’ensemble de ses membres et de ses composants, l’Organisme humano-divin qu’est l’Eglise.

Le premier pas dans ce sens fut, incontestablement, la redécouverte et la mise en œuvre de collégialité épiscopale, dont l’exercice s’est prolongé et se prolonge encore, depuis le Concile, quoique de manière moins plénière, par le canal des Conférences épiscopales et des Synodes périodiques. Toutefois, si réel que soit ce progrès, il est encore insuffisant. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe ici, il ne paraît pas que le dialogue entre Pasteurs et fidèles ait été amélioré. En effet, les contacts réels et significatifs entre les Pasteurs et les membres de leur Troupeau s’avèrent plutôt rares et, le plus souvent, insatisfaisants.

Quelles que soient les raisons de cette déficience – et il se peut qu’elle ait des raisons objectives, ou qu’elle tienne à la nature des choses – le seul fait qu’elle existe contraint les plus lucides à déplorer amèrement l’absence, dans l’Eglise, d’une véritable Communication entre ce qu’on appelle encore la ‘hiérarchie’ et les ‘fidèles’. Pourtant, il est clair que, sans cette Communication, les conditions mêmes de la Communion ne sauraient être posées. Et c’est parler dans le vide, que de répéter que l’Eglise est une Communion, quand les membres de ce Corps semblent n’avoir pas grand-chose à se dire, ou trop de griefs à se jeter mutuellement à la tête pour estimer nécessaire de prendre le temps de faire la paix. (29)

On peut donc se demander comment, dans ces conditions, peuvent s’exercer le "droit et le devoir" que le nouveau Code reconnaît expressément aux fidèles, "de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur tout ce qui touche le bien de l’Eglise" (Can. 212, 3). (30). Dira-t-on que c’est par le canal de Commissions, composées de spécialistes chargés de porter à la connaissance des hautes instances de l’Eglise les problèmes du Peuple de Dieu ? Sans minimiser en rien le mérite ni le travail, souvent considérable et compétent, fourni par les membres de ces Commission, on nous permettra de rester sceptique sur le rôle de ces dernières dans l’amélioration de l’exercice effectif du sensus fidelium. Et ce d’autant plus que leurs conclusions ont, tout au plus, valeur consultative, et qu’il n’en est pratiquement jamais tenu compte, lorsqu’elles remettent en cause des décisions disciplinaires ou des prises de position théologiques sur lesquelles le Magistère estime ne pas avoir à revenir. (31)

Il n’est pas jusqu’aux évêques qui ne soient affectés par cet état de choses. Certains d’entre eux vont jusqu’à déplorer, en privé, de n’avoir que peu, voire pas du tout d’influence sur le déblocage éventuel de certaines problématiques sur lesquelles l’impasse est systématiquement faite en haut lieu.

Par contre, il faut reconnaître, à l’honneur des Pasteurs des Eglises locales, qu’ils ont généralement pris des initiatives louables, dans le but de remédier quelque peu au manque de communication directe entre eux et leur Troupeau. C’est le cas, par exemple, des consultations de fidèles qui sont organisées, en divers endroits, avant un synode, pour aider à l’élaboration d’un document pastoral. Mais là encore, force est de relativiser leur portée, voire leur représentativité. En effet, rares sont les gens qui ont assez de culture religieuse et de facilité d’expression écrite pour se lancer dans la rédaction de propositions, voire pour répondre, de manière explicite et utile, à des questionnaires ouverts, en matière de religion. L’usage prouvant que ce sont presque toujours les mêmes qui s’expriment, que ce soit par le biais de ces consultations, ou par celui des Commissions ou des instances officielles dans lesquelles ils se retrouvent invariablement, il y a fort peu de chances pour que le résultat de ces consultations, à allure incontestablement démocratique, traduise réellement les sentiments et les desiderata de la portion du Troupeau ainsi interrogée.

Est-ce à dire que notre analyse est par trop pessimiste, au point qu’il semble en découler qu’il n’y a aucune solution à cette situation ? Il n’en est rien, bien au contraire. Tout d’abord les éléments positifs évoqués ci-dessus, restent précieux, malgré leur lourdeur, voire leur imperfection relatives. En effet, si incomplets qu’ils soient, ils constituent la base indispensable et la condition même d’une activité complémentaire , qui viendrait se greffer sur ces acquis, et pourrait même – pourvu qu’elle aussi s’exercer comme il convient – mettre en œuvre les formidables puissances de renouvellement spirituel qu’ils recèlent, et qui sont encore fort peu exploitées. Nous voulons parler de l’indispensable fonction de dialogue dans l’Eglise.

 

 

III. POUR UN VERITABLE "DIALOGUE"

DE TOUS LES COMPOSANTS PERSONNELS

DU CORPS DU CHRIST

 

 

Les perversions du dialogue : soupçon et contestation

 

On connaît sans doute la boutade attribuée, selon les versions et les lieux, à tel ou tel évêque, avec d’autant plus de générosité qu’on ne prête qu’aux riches "Si vous voulez prendre une initiative qui va plus ou moins à contre-courant des directives de l’Eglise, surtout ne me demandez pas la permission : je serais obligé de vous la refuser."

Est-ce pour avoir par trop pris au sérieux ce trait, que – pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres – tant de clercs permettent, et parfois prônent, plus ou moins ouvertement, l’accès des divorcés remariés à l’Eucharistie ? Toujours est-il qu’il ne manque de fidèles – et pas seulement d’obédience intégriste – pour s’en scandaliser.

On peut les comprendre. Car enfin, il faut bien reconnaître que la situation actuelle est confuse et même malsaine. En effet, de plus en plus nombreux sont les prêtres et les laïcs qui inclinent à croire que le Magistère s’est résigné à un tel état de fait, en partie par impuissance à endiguer ce qui est considéré comme la vox populi, sinon la vox Dei, en partie parce qu’il se serait finalement convaincu que l’exclusion à vie n’est plus tenable de nos jours. Certains vont même jusqu’à prétendre que l’on cherche, en haut lieu, une formule élégante et subtile, pour abolir cette mesure "regrettable", sans donner aux fidèles l’impression que la doctrine change, ni que l’autorité se déjuge.

Même en faisant la part de l’exagération et des excès évidents de certaines appréciations par trop alarmistes, force est de reconnaître que, sur ce point précis, comme sur beaucoup d’autres, dans l’ensemble, le soupçon réciproque et la contestation l’emportent sur la communion.

A l’exaspération de ces tendances contribuent, plus ou moins volontairement, les coups de boutoirs efficaces de théologiens de pointe, façonneurs d’opinion chrétienne. Ceux-là ne cachent guère leur opposition aux directives au Magistère, en matière d’ecclésiologie et de morale surtout, et plus particulièrement sur des questions controversées, telles que le pouvoir des évêques, le célibat des prêtres, l’accession des femmes aux ministères ordonnés, les conditions de la sacramentalité du mariage, la contraception, la bioéthique, etc. Persuadés que leur compétence vaut bien celle des théologiens et des prélats qui ne pensent pas comme eux mais ont l’oreille de l’autorité, ces spécialistes qui, eux, ne l’ont pas, se sentent, de ce fait, quelque peu discriminés.

Pour compenser cette situation, qu’ils considèrent comme injustement inégale, nombre d’entre eux font flèche de tout bois pour gagner à leurs idées une opinion chrétienne, qu’ils estiment dotée d’un "sens de la foi" tout aussi valable que celui des "détenteurs patentés" du Magistère, et capable de contrebalancer et, éventuellement de corriger les "erreurs objectives" de ce dernier. (32) On les entend même se plaindre, plus ou moins amèrement, à l’occasion, de leur rude condition de "témoins de la vérité", face à une caste de théologiens en chambre et de prélats conservateurs et sourcilleux, réputée auto-suffisante et intolérante envers ceux que leur "courage" détourne de se faire les apologètes complaisants de la "théologie régnante". A quoi leurs détracteurs ne se privent pas de rétorquer, avec une ironie amère, que, depuis la suppression de l’Index et la tendance à enseigner plus qu’à réprimer, fruits de Vatican II, "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire", et que ceux-là n’ont aucun titre à "jouer aux martyrs", qui peuvent, presque impunément, répandre "les conceptions les plus délétères", si dommageables pour la foi des faibles. (33)

Pour Mgr Delhaye, membre éminent de la Commission Théologique Internationale, l’argument majeur de la résistance de ces théologiens, voire de leur contestation militante, est la théorie de la receptio. Selon ce lieu théologique, très en vogue depuis deux décennies, pour qu’une décision du Magistère soit reconnue valable, il ne suffit pas qu’elle soit promulguée, même avec anathème, encore faut-il qu’elle soit ‘reçue’, au sens fort du terme, c’est-à-dire qu’elle entre dans la pratique des Communautés chrétiennes. (34)

Le prélat belge a fort bien analysé la polarité malsaine qui résulte de l’affrontement, dans l’Eglise, de deux tendances extrémistes. D’un côté, les tenants d’une hiérarchie omnipotente, hostile à l’idée même d’un dialogue entre un Magistère, considéré comme seul juge et garant authentique de la vérité, et des fidèles (prêtres et laïcs) et des fidèles auxquels on ne laisse guère qu’"une seule possibilité : exécuter, obéir". D’un autre côté, une espèce d’"institutionnalisation de la résistance, par la théorie de la ‘receptio’". (35)

Et, de fait, cette propension à poser, face au primat du Magistère – et en réaction contre lui – celui de la conscience individuelle, a le grave inconvénient de substituer à une gestion réaliste et positive de ces deux aspects, dialectiques mais complémentaires, de l’incarnation de l’Eglise dans des structures humaines, une mentalité de contestation et de lutte, analogue à celle des classes opprimées, en travail de libération de la tutelle d’un pouvoir dictatorial. Les références de cette militance, qui se veut "courageuse", et même "prophétique", paraissent, de prime abord, respectables. On en appelle à "de nombreuses lettres épiscopales", dont on prétend qu’elles "regrettaient pudiquement Humanae Vitae", ainsi qu’à un texte de Newman (J’unifie en ‘Newman’, vérification faite) sur les droits de la conscience contre l’autorité du pape. (36) Pourtant, la référence au franc-parler du célèbre converti anglican ne devrait pas faire oublier ses positions, beaucoup plus conservatrices qu’on le croit généralement, en matière d’obéissance à l’autorité magistérielle. (37)

Comme Mgr Delhaye, à ces voies manichéennes et sans issue, nous préférons, pour notre part, celles d’une "collaboration qui respecte la spécificité des rôles", et d’un "dialogue" basé sur "une solide conviction personnelle, capable de rendre raison de ses convictions". (38)

 

Pour un discernement de la ‘charge prophétique’ que recèlent certaines remises en question des positions du Magistère

 

 

L’Ancien Testament nous présente les prophètes comme des ‘contestataires’. Et c’est un fait que ces derniers se sont comportés comme des hérauts intrépides d’un ‘désaccord’ radical avec la manière dont était conçue et vécue la foi juive, tant par le Peuple dans son ensemble, que par les élites religieuses de ce dernier. La foi scripturaire nous enseigne qu’ils n’agissaient pas ainsi de leur propre chef, mais poussés par l’Esprit de Dieu, qui les avait investis d’une véritable mission. Reconnaissons que c’est là pour nous une certitude a posteriori, qui ne nous vaut aucun mérite. En effet, il n’est pas du tout certain que, placés dans les mêmes conditions que les contemporains de ces prophètes, nous les eussions reconnus comme d’authentiques messagers de Dieu.

L’histoire de l’Eglise montre que c’est le lot commun de tous les novateurs authentiquement inspirés d’être presque invariablement rejetés, à tout le moins dans les débuts de leur action. De fait, leur attitude exprimait un ‘désaccord’ profond avec un certain état de la chrétienté, et cela n’était pas au goût de tout le monde. Dieu merci, grâce surtout à leur sainte persévérance, à leur humilité et à leur patience inaltérables, qui les menèrent jusqu’à l’acceptation héroïque de la réprobation, voire de la condamnation, de la part de certaines instances religieuses, ils réussirent à réformer tel ou tel secteur de l’Eglise en leur temps. (39)

La leçon vaut pour les deux parties en cause dans cette joute difficile et ambiguë, à propos, tant de l’expression, que de la ‘réception’ du ‘désaccord’ : d’une part, ceux qui s’en font les champions, par leurs paroles et par leurs actes, et, d’autre part, ceux dont la fonction les qualifie pour discerner l’authenticité d’inspiration de ces interpellations insolites. Les premiers se doivent d’imiter l’humilité, l’obéissance et la constance des saints. S’ils sont ignorés, désavoués, voire condamnés, ils se garderont de se révolter, ou de se persuader que l’Eglise est devenue Babylone, et qu’eux-mêmes jouent un rôle analogue à celui d’Elie qui doit "venir pour tout remettre en état" ! Mais bien plutôt, s’en remettant à Celui qui leur a mis au cœur ce qu’ils croient devoir dire aux autorités ecclésiastiques, qu’ils lui laissent le soin de convaincre ceux qui n’acceptent leur témoignage.

De leur côté, les instances responsables de l’Eglise, sans négliger leur devoir d’"éprouver les esprits, pour voir s’ils viennent de Dieu" (1 Jn 4, 1), ne devront pas trop se hâter de conclure qu’elles ont affaire à de faux prophètes. Elles se souviendront que leurs homologues du passé ont parfois condamné des innocents et muselé d’authentiques envoyés de Dieu. Nul doute qu’elles auront à cœur de suivre le conseil de l’Apôtre : "N’éteignez pas l’Esprit, ne dépréciez pas le don de prophétie ; mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le" (1Th 5, 19-21). Elles se garderont surtout d’"exaspérer leurs enfants" (Eph 6, 4), en les traitant avec dureté, afin de ne pas les acculer à la révolte. Aussi feront-elles bien de se défaire de la tendance habituelle des autorités religieuses à suspecter ceux qui expriment un désaccord, d’être des imposteurs ou des réformateurs impatients, inconscients de la complexité de mise en œuvre des améliorations qu’ils préconisent, et peu au fait de l’extrême difficulté de réformer les situations qu’ils dénoncent, sans en connaître toute la problématique. (40) Et même si ces derniers leur paraissent amers, voire révoltés, cela ne devra pas constituer un motif suffisant pour disqualifier les remises en question dont ils sont porteurs. En effet, il se peut que leur attitude écorchée soit l’une des tristes séquelles de trop longues contentions et de contradictions évangéliques, maintes fois subies par eux, dans leurs rapports avec des fidèles satisfaits du statu quo de leur vie chrétienne, ou avec des membres de la hiérarchie, trop imbus de leur supériorité ou de leur autorité. Comme en d’autres domaines, il conviendra de "ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain", c’est-à-dire, de ne pas condamner le fond de la revendication, parce que la forme et la manière de l’exprimer sont ressenties comme insupportables.

A notre avis, la hiérarchie de l’Eglise devrait attacher plus d’importance aux multiples formes de contestations et de remises en question, qu’elle a tendance à rejeter en bloc et sans examen, en affublant leurs porte-parole de la "robe des fous", ou en qualifiant les mouvements qui en sont issus, de sectes ou de ‘groupes de pression’. Pour éviter de tels excès, il nous semble qu’il devrait exister une espèce d’organe-tampon, dont le rôle serait d’éviter la confrontation directe entre des revendications émanant d’une base parfois exaspérée, et les exigences impérieuses de soumission formulées par une hiérarchie peu encline à céder aux pressions et encore moins à la violence, même si c’est celle du désespoir.

Sans nier l’utilité évidente des enquêtes par voie de sondages d’opinion ou de questionnaires, ni celle de la consultation des responsables de groupes restreints, dont la représentativité, par rapport au Peuple chrétien, n’est pas toujours garantie, ne vaudrait-il pas mieux créer une ou plusieurs instances permanentes spécialisées, qui seraient chargées d’é c o u t e r toutes les revendications – d’où qu’elles viennent – et d’en retenir ce qui pourrait contribuer à améliorer l’état spirituel de la chrétienté ? (42)

Pour éviter l’un des principaux inconvénients des Commissions, dont nous dénoncions je supprime la virg. plus haut, l’inefficacité fréquente, soit du fait de leur lourdeur ou de leur inadéquation aux réalités, soit du fait du peu d’influence de leurs travaux sur certaines décisions de l’autorité ecclésiastique, dans des domaines qu’elle considère comme échappant aux représentations des théologiens, voire des évêques eux-mêmes, il serait souhaitable d’accorder aux nouvelles instances envisagées un statut qui ne soit pas que consultatif. (43)

Certes, l’application d’un tel projet pose un grand nombre de problèmes, qu’il conviendra d’envisager avec lucidité. Ses détracteurs éventuels ne manqueront pas d’en dénoncer l’irréalisme apparent, voire les dangers virtuels. Ils auront beau jeu de se montrer sceptiques quant à la capacité de discernement d’une telle instance, face au flot prévisible de revendications de toute nature, des plus farfelues aux plus scandaleuses, en passant par les plus insolubles. Ils s’interrogeront sur les critères d’appréciation susceptibles de déterminer la ‘réception’ de telle ou telle suggestion ou de tel projet de réforme. Ils demanderont des comptes à propos des normes de sélection des membres de cette instance et concernant la nature des mécanismes régulateurs de cette dernière, ainsi que la forme et le caractère de ses relations avec les Pasteurs et les organes décisionnaires de l’Eglise, sur lesquels elle est précisément censée devoir influer.

Bref, les difficultés d’application sont si nombreuses que les raisons humaines qui militeraient en faveur d’une mise à l’écart de notre suggestion (44) sont, il faut bien l’avouer, infiniment plus nombreuses que celles qui la corroboreraient. Mais, précisément, si l’on a bien saisi le caractère résolument ‘pneumatique’ de la présente étude, ce n’est pas en se basant sur "la sagesse humaine, qui est folie aux yeux de Dieu", qu’il convient de juger ce que nous préconisons, mais, en faisant confiance à "la sagesse divine, qui est folie aux yeux des hommes" (cf. 1 Co 1, 18ss).

 

 

CONCLUSION

 

En proposant une réactualisation du modèle paulinien du Corps, en l’espèce d’une participation originale de tout le peuple chrétien au processus magistériel de formation de la conscience de l’Eglise, sous la forme d’une attention plus grande portée, par cette dernière, à l’expression des divergences de vues entre le Magistère tel qu’il s’exerce encore, de nos jours, et les fidèles qui n’en sont pas toujours satisfaits, nous n’avons eu d’autre ambition que d’illustrer – de manière, certes, fortement parabolique et imagée, mais qui nous semble adéquate – la légitimité d’une telle procédure, lorsqu’elle s’exerce dans l’écoute et le respect mutuels, et d’en proposer une ‘gestion’, bénéfique pour l’ensemble du Corps. Nous espérons ainsi avoir contribué, à notre modeste manière, à éviter que se renouvellent les errements du passé, à ce propos, et à favoriser ce que comporte de positif et même de prophétique, pour un exercice mature et communautaire de la foi chrétienne et du témoignage qui en découle, un sain exercice du ‘désaccord responsable’ érigé en véritable fonction dans l’Eglise.

Notre exposition prospective d’un exercice prophétique du ‘désaccord’, et de sa ‘réception’, éclairée par le discernement attaché à leur charge, que ne manqueront pas d’exercer les hautes instances ecclésiales, s’est efforcée d’éviter deux écueils diamétralement opposés, mais qui se rejoignent par leurs pôles contraires. En effet, elle n’implique ni une ‘docétisation’ de la réalité incarnée de l’Eglise, par la suppression pure et simple de toute structure empruntant ses formes aux conditions normales de la société humaine, ni une sorte de démocratisation inviable de l’exercice de l’autorité, par la sujétion de ceux qui ont reçu la tâche de paître le Troupeau du Christ et de garder le "dépôt", à la censure arbitraire et irresponsable de tout chrétien qui se croirait investi d’une mission réformatrice.

Il se peut, certes, que nous ayons donné l’impression de glisser dans l’une ou l’autre de ces déviations, en préconisant, pour l’expression du donné de la foi et la pratique de son contenu, une plus grande conformité au modèle du Corps, au détriment apparent de la structure sociale que doit nécessairement affecter son fonctionnement, calqué sur celui de toute réalité sociologique de ce monde, et en exigeant une participation plus active de tous les fidèles à l’explicitation et à l’approfondissement de "dépôt". Ce n’et là qu’une apparence due à la difficulté de nuancer notre propos.

Il va de soi que l’Eglise ne peut raisonnablement fonctionner sans un appareil qui emprunte aux réalités de notre époque leurs techniques et leurs méthodes d’administration, de gestion et de diffusion. Là comme en d’autres domaines, c’est l’usage que l’on fait des choses, plutôt que le nature de ce dont on use, qui conditionne l’excellence intrinsèque de nos actions et leur ‘ordination’ aux réalités eschatologiques du ‘Royaume’. Ce que nous proposons n’est évidemment pas un retour artificiel aux ‘conditions sociologiques’ originelles du christianisme primitif, mais une conversion à son ‘esprit’. A l’opposé des romantiques, nostalgiques d’une époque des origines, qu’ils idéalisent naïvement, nous prenons résolument en compte les acquis de l’histoire et de la connaissance scientifique, dans l’approfondissement de la vérité, auquel contribue indéniablement le progrès humain. A ce titre, le fonctionnement de l’Eglise d’aujourd’hui ne peut se calquer servilement sur les structures de la primitive, ne serait-ce qu’à cause des dimensions planétaires qu’a prises la Communauté chrétienne.

Par contre, il lui incombe de tendre sans cesse à en conserver le dynamisme originel et la tension eschatologique ; de "rester dans le monde", sans jamais être du "monde", au sens péjoratif de l’expression, chez Jean, à savoir : juger de toute chose avec l’esprit de ce dernier, et sans référence au Royaume de Dieu, dont les critères sont tout autres.

Ce qui nous paraît devoir être évité, c’est surtout une suspicion excessivement ombrageuse à l’égard de tous ceux qui, dans l’Eglise, parlent et agissent à visage découvert. C’est aussi une mainmise trop étroite sur les modes d’expression de réalités essentiellement ‘pneumatiques’ incluses dans le "dépôt" de la foi, se traduisant par un contrôle jaloux d’enseignements ou d’ouvrages qui exposent des vues novatrices étrangères aux conceptions théologiques de leurs censeurs. C’est encore une certaine défiance envers la capacité des fidèles à se laisser guider par l’Esprit et à se former, par eux-mêmes, une conscience droite, tant en matière de foi qu’en matière de morale. C’est enfin une relation trop impersonnelle entre membres d’une même Communauté de rachetés, et une certaine insensibilité à la dureté de la condition des membres matériellement défavorisés, ou spirituellement marginalisés du Corps du Christ.

En résumé, on peut parfaitement imaginer une radicale transformation intérieure de l’Organisme complexe qu’est l’Eglise, sans remettre fondamentalement en cause sa structure actuelle, sauf à en aménager le fonctionnement, de manière à ce que tous ses membres puissent jouer pleinement le rôle spécifique indispensable qui est le leur, dans le métabolisme de l’Incarnation continuée. Jusqu’à ce que vienne Celui "qui a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ." (Ep 4, 11-13).

Parvenu au terme de cette étude trop succincte pour un sujet aussi difficile que délicat, nous sommes bien conscient de ses imperfections. C’est pourquoi nous nous en remettons à plus compétent et plus responsable que nous, pour vérifier la validité et la recevabilité éventuelle des considérations qui précèdent, et, si nécessaire, d’en faire passer "ce qui est bon", dans la pratique concrète d’un exercice du Magistère, qui soit « selon le cœur de Dieu » (cf. 1 S 2, 35 ; Jr 3, 15 ; Ac 13, 22).

Notre contribution personnelle à une telle éventuelle se bornera à tracer ici les lignes de force et les conditions souhaitables d’une telle réévaluation. Elles peuvent se résumer, pour l’essentiel, dans les propositions suivantes :

1. Que soient repensées les relations entre les différents membres du Corps du Christ, à la lumière d’un approfondissement du Mystère de la Sainte Trinité, de l’Incarnation et de l’union nuptiale du Christ avec son Eglise. En effet :

a) La méditation du Mystère de la Trinité nous fait entrevoir non seulement l’unicité foncière de la nature de Dieu, dans la spécificité des personnes, mais encore l’unanimité de la volonté divine, dans la diversité des opérations de ces dernières, et la charité sublime de leurs interrelations.

b) La contemplation du mystère de l’Incarnation nous révèle l’insondable condescendance d’un Dieu qui n’hésite pas à prendre la condition et les limites de notre humanité, pour entraîner celle-ci dans un processus de déification, qui récupère et intègre, dans son économie, même les ratages et les ‘accidents de parcours’ (cf. Rm 5, 20).

c) La typologie conjugale, à l’aide de laquelle l’Apôtre Paul décrit la nature des relations entre le Christ et son Eglise (Ep 5, 25-32), nous trace clairement la voie à suivre, pour atteindre l’harmonie à travers la diversité. Pour éviter que ce qui est complémentaire ne devienne opposé, que ce qui est différent ne devienne hostile. Pour que celui qui doit se soumettre soit mu à le faire volontiers par l’amour prévenant de celui dont c’est le rôle de le soumettre.

2. Que ceux qui détiennent l’autorité s’efforcent d’en inventer un exercice plus évangélique et de donner une expression moins juridique à ses modalités d’application. Qu’ils sachent écouter, avec patience et compréhension, les doléances et les suggestions de ceux dont ils ont la charge, et, éventuellement y donner une suite concrète, de peur d’"étouffer l’Esprit " qui aura pu éventuellement s’exprimer par la bouche de ces fidèles.

3. De leur côté, que les fidèles accueillent, avec confiance et préjugé favorable, les directives de leurs pasteurs. Qu’ils leur témoignent une affection respectueuse, totalement dénuée de flatterie ou d’intérêt. Que ceux qui croient devoir leur part de leurs doléances ou de leurs suggestions le fassent sans crainte, mais avec déférence et sans esprit de contestation ou de chicane. Surtout, qu’ils se gardent de médire, et, encore davantage, de calomnier "les chefs du  peuple" de Dieu (cf. Ac 23, 5).

4. Selon la comparaison imagée de Paul, concernant le rôle respectif des membres du corps (1 Co 12, 14 ss), que chacun assume avec bonne volonté, la place que Dieu lui a assignée dans la société et dans l‘Eglise, et les responsabilités qui en découlent, sans chercher à usurper des fonctions et des prérogatives qui ne sont pas les siennes. C’est ainsi seulement que se construira, dans la concorde et la coresponsabilité, le Corps du Christ, encore en voie d’achèvement.

5. Que les pasteurs et les Docteurs ne croient pas que l’autorité et la science suffisent à guider le Peuple de Dieu. Qu’ils se gardent de minimiser l’importance du don de prophétie et les autres charismes, dont parfois sont gratifiés les plus humbles fidèles.

6. De leur côté, que les fidèles, qui croient avoir de tels dons ou être guidés par l’Esprit, se gardent de se considérer comme une espèce de Magistère complémentaire – voire ‘alternatif’ – de caractère plus ‘pneumatique’ que le premier. Ils témoigneraient par cette vaine présomption de s’attribuer un ministère qui n’est pas le leur, qu’ils n’ont pas l’Esprit de Dieu (45).

7. Enfin, que toutes les partie du Corps du Christ sachent apprendre les unes des autres, jusqu’à ce qu’unies par les doux liens de l’amour et du respect fraternels, elles parviennent, ensemble, à décider de ce qui est, pour tout chrétien, la meilleure manière de servir Dieu, selon son état et la grâce qui lui a été impartie.

 

M.R. Macina

 

Notes

 

1 M. R. Macina, "Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue", dans Ad Veritatem, n° 19, juil.-sept. 1988, pp. 26-48 (Ci-après, Macina, Magistère).

2 Ibid., p. 46, dernier alinéa de la Conclusion.

3 Bible de Jérusalem, note g) sous 1 Co 12,12.

4 F. A. SULLIVAN, Magisterium. Teaching authority in the Catholic Church. Dublin (Ci-après: SULLIVAN Magisterium), 1983, p. 111.

5 SULLIVAN Magisterium, ibid.

6 Ce n’est pas le lieu de fournir ici une bibliographie, même élémentaire. Nous nous contentons donc de renvoyer le lecteur qui désire prendre connaissance d’une réflexion théologique contemporaine, approfondie - et engagée ! – sur cette faculté et son exercice concret dans l’Eglise, au n° 200 (1985) de Concilium, entièrement consacré au "Magistère des fidèles".

7 Pour un bref aperçu de la ‘réception’ dans l’histoire de l’Eglise, voir l’article de G. Denzler, "Autorité et réception des décisions conciliaires dans la chrétienté", dans Concilium, 187 (1983), pp. 26 ss. Cet auteur rappelle que "la problématique liée à la réception n’est vue clairement et étudiée d’une manière approfondie, que depuis deux décennies". Voir aussi, sur la ‘réception’ des conciles, dans le même numéro de Concilium : F. Wolfinger, "Le concile œcuménique et la réception de ses décisions", pp. 121-128.

8 Dans Initiation à la pratique de la théologie, Sous la direction de François Refoulé et Bernard Lauret, Cerf, 1982, Vol. I, 19-37. C’est nous qui soulignons.

9 H. Vorgrimler, " Du ‘sensus fidei’ au ‘consensus fidelium’, Concilium, 200 (1985), pp. 13-22.

10 Ibid., p. 17.

11 Ibid., p. 137 et n. 30. Voir Y. Congar, La Tradition et les Traditions, I. Essai historique, Paris 1960, pp. 233-257 et notes, pp. 279-291. Voir encore, du même : "Les régulations de la foi", dans Le Supplément, n° 133, mai 1980, pp. 260-281.

12 Initiation à la pratique de la théologie, op.cit., I, pp. 166-167.

13 A cet endroit, l’auteur fournit une liste assez représentative de l’état de la recherche concernant la ‘réception’ (Ibid. p. 166, n. 3). Il convient d’y ajouter l’important ouvrage collectif récent, intitulé précisément, La réception de Vatican II, édité par G. Alberigo et J. P. Jossua, Paris 1985 ; voir surtout pp. 11-12, 46, 54, 61-62, 67, 335, 372, etc. Abondante bibliographie, concernant la ‘réception’, dans l’ouvrage de J.-M.-R. Tillard, Eglise d’Eglises, Paris 1987, pp. 156-157, n.107.

14 Voir notre article : Macina, Magistère, p. 83 et n. 40.

15 Initiation à la pratique de la théologie, I, 163. Consulter également son important article : « Le sensus fidelium, réflexion théologique », dans Foi populaire, foi savante, Paris, Cerf, 1976, pp.9-40 ; ainsi que son récent ouvrage, Eglise d’Eglises, Paris 1987, pp. 139 ss., avec un bref aperçu bibliographique concernant la notion, pp. 145-146, n. 80.

16 Congar est plus restrictif encore : « Au sens de "corps des pasteurs exerçant avec autorité la fonction d’enseignement", Magisterium, ‘le Magistère’ nous semble être d’un emploi récent. Cet emploi s’annonce chez Grégoire XVI et Pie IX : il est contemporain de la série des encycliques qu’on fait commencer avec Mirari vos (15-8-32). Il est devenu commun sous Pie XII et, bien qu’avec moins de constance, chez Paul VI. » (CONGAR Y. « Histoire du mot ‘Magisterium’, Concilium, 117 (1976), pp. 140-141).

17 Initiation à la pratique de la théologie, op.cit., I, 163.

18 Ibid., p. 165.

19 Ibid., p. 166.

20 Ibid.

21 Ibid., p. 165.

22 Ibid., p. 176.

23 Ibid, 163.

24 Cf. L’affirmation de Newman : « Le dogme de Nicée a été maintenu durant une grande partie du IVe siècle 1) non par la fermeté inébranlable du Saint-Siège, des conciles et des évêques, mais 2) par le consensus fidelium. » J. H. Newman, The Arians of the Fourth Century (1933). Passage cite par Walgrave, J., "La consultation des fidèles en matière de doctrine, selon Newman", Concilium, 200 (1985), p. 39.

25 On retiendra, en cette matière, la formulation heureuse de C. Geffré, dans Le christianisme au risque de l’interprétation, Paris, Cerf, 1983, p. 103 : « Il ne suffit pas d’affirmer l’autorité juridique d’un magistère pour assurer la régulation de la foi dans l’Eglise. Il faut plutôt parler d’une autorégulation de toute l’Eglise comme corps vivant où chacun est appelé à jouer sa partition. »

26 Dans sa contribution, intitulée « Vers une nouvelle phase de réception de Vatican II. Vingt ans d’herméneutique du Concile », in La réception de Vatican II, op. cit., p. 49.

27 Cf. notre précédente contribution sur le sujet : Macina, Magistère, pp. 28-29.

28 Voir ce qui a été dit plus haut sur le sensus fidelium, qui, s’il n’est pas l’apanage de la hiérarchie, ne l’est pas davantage des seuls ‘simples fidèles’.

29 Sur l’importance de la Communication, voir les pertinents développements de Sartori, à qui ces réflexions doivent beaucoup : « Les sciences anthropologiques forcent à insister sur la ‘communication’ plutôt que sur la ‘communion’. Sans véritable communication, il ne peut y avoir de communion. Le sensus fidei ne peut croître dans une Eglise où le consensus s’exprime comme une répétition mécanique dans des masses anonymes. Seules des personnes libres et qui communiquent librement entre elles peuvent réaliser un véritable consensus. » Sartori, "Critères pour un appel adéquat au ‘sensus fidelium’", dans Concilium, 168 (1981), p. 102.

30 Ce Canon ne fait d’ailleurs que redire, de manière succincte, ce qu’exprimaient déjà, avec netteté, deux textes de Vatican II : Lumen gentium, 37 et Gaudium et spes, 62, 7.

31 On se souvient sans doute de la manière dont Paul VI, en rédigeant la fameuse encyclique, Humanae vitae, passa outre aux recommandations de la Commission Pontificale, initialement créée par Jean XXIII, et estima devoir s’en tenir à la vision de la sexualité chrétienne qu’il croyait cohérente avec l’enseignement et la Tradition constante de l’Eglise. Pour un historique de cette question, voir, entre autres, l’ouvrage collectif L’Eglise et l’amour humain, interrogations sur une encyclique, Privat, Toulouse, 1969. Spécialement le chapitre "Histoire du débat", par J. Horgan, pp. 19-48 ; ainsi que l’instructive et émouvante analyse du chanoine de Locht, qui fut personnellement impliqué dans les travaux de la Commission préparatoire, et n’hésita pas à manifester publiquement son ‘désaccord responsable’ avec l’encyclique : P. De Locht, Les couples et l’Eglise, Paris, 1979. Notons que, dans une déclaration faite à l’occasion du 20e anniversaire de l’encyclique contestée, le pape Jean-Paul II rappelait que son enseignement « appartient au patrimoine permanent de la doctrine morale de l’Eglise ». (Voir Documentation Catholique, n° 1961, du 1er mai 1988, p. 439).

32 A ce propos, voir, plus loin, note 36, le point a) de la citation.

33 Pour corriger la partialité de ce jugement à l’emporte-pièce, rappelons que quelques théologiens célèbres ont tout de même payé d’une destitution de leur poste d’enseignement, une liberté d’expression, jugée excessive et néfaste par l’autorité compétente (affaires Pohier, Küng, Curran, etc.). Mais s’il est vrai que de tels cas sont de plus en plus rares et qu’il ne manque de théologiens, assez courageux pour exprimer des opinions qui n’ont pas la faveur de la théologie officielle, tout en demeurant fidèles à l’Eglise, force est de convenir que d’autres, qui ne le sont plus, se manifestent tout autant, sinon davantage, ajoutant à la confusion et à la démoralisation des fidèles par leurs ouvrages corrosifs et partisans, et témoignant parfois de leur incompréhension congénitale du mystère de l’Eglise.

34 Pour un bref aperçu bibliographique sur la receptio, voir, ci-dessus, notes 13 et 15, et également : Initiation à la pratique de la théologie, Paris, Cerf, 1982, Vol. I, pp. 164-167.

35 Delhaye, Ph., "La collaboration de la hiérarchie et de tous les chrétiens dans la formulation des normes morales", Revue de droit canonique, Strasbourg, 1978, pp. 43-60. Et Mgr Delhaye de préciser : « Tout récemment, un certain nombre de théologiens se sont arrogé le droit de receptio ou de non receptio. Ils ont prétendu que de nombreuses lettres épiscopales regrettaient publiquement Humanae vitae, et eux-mêmes sont allés jusqu’à s’instaurer en juges du Magistère et à se faire magistri magesterii. » (p. 44).

36 Id., Ibid., p. 44, n. 1. Il s’agit de la Lettre au duc de Norfolk. Mais Mgr Delhaye a soin de faire une mise au point : « Il apparaît pourtant bien, qu’entre le doute de la conscience et la receptio, il y a des différences considérables : a) La théorie de la receptio fait, de l’opinion des fidèles, un critère supérieur à celui de la Hiérarchie ; b) La receptio confond la vérité et la valeur, considérées en elles-mêmes, avec la façon dont les hommes y accèdent. Une fois de plus, aujourd’hui, on retrouve la tendance à nier une vérité objective, au nom des droits du sujet ; c) Le doute d’une conscience, doctrinale ou pratique, est le fait de personnes isolées. C’est en changer le sens et en extrapoler les limites, qu’en faire une ‘conscience collective’, qui se pose en quasi-autorité. »

37 « A présent, je continuerai en disant en toute franchise ce que je crois être réellement la grande épreuve de la raison, lorsqu’elle se trouve confrontée avec l’auguste prérogative de l’Eglise catholique, dont j’ai parlé [l’infaillibilité]. [...] L’Eglise catholique prétend non seulement prononcer des jugements infaillibles sur des questions religieuses, mais critiquer des opinions qui touchent indirectement à la religion et qui ont un objet profane, telles que les questions de philosophie, de science, de littérature, d’histoire. Et elle demande que nous nous soumettions à sa prétention. Elle entend censurer les livres, imposer silence aux auteurs, et interdire les discussions. L’Eglise, dans ce domaine, prononce moins, en général, des décisions doctrinales qu’elle impose des mesures de discipline. Mais il faut, bien entendu, obéir sans mot dire, et, par la suite des temps, peut-être reviendra-t-elle tacitement sur ses propres injonctions. En de pareils cas, la question de foi n’intervient nullement ; car, en matière de foi, ce qui est considéré comme vrai l’est pour toujours et ne peut être rétracté. De ce qu’il existe un don d’infaillibilité dans l’Eglise catholique, il ne s’ensuit nullement que les membres de cette Eglise qui le possèdent, soient infaillibles dans tous leurs actes [...] Je trouve que l’histoire de l’Eglise nous fournit des exemples d’un pouvoir légitime exercé avec dureté ; et l’admettre n’est autre chose que de dire, suivant les paroles de l’Apôtre :"le trésor divin est porté dans des vases d’argile" ; il ne s’ensuit pas non plus que les actes du pouvoir souverain ne soient pas justes et nécessaires parce qu’ils ont pu être vicieux dans la forme [...] Mais je vais plus loin et je trouve que les événements ont démontré que, malgré les critiques les plus hostiles portées contre les empiètements ou les sévérités des hauts dignitaires ecclésiastiques du temps passé dans l’exercice de leur pouvoir, qu’ils avaient le plus souvent raison ; et ceux qui éprouvaient leurs rigueurs avaient habituellement tort [...] En lisant l’histoire ecclésiastique, alors que j’étais anglican, il m’avait fallu me rendre à cette évidence, que l’erreur initiale d’où naissait l’hérésie, était de promouvoir avec insistance certaines vérités, malgré les défenses de l’autorité, et hors de saison. Il y a un temps pour chaque chose ; plus d’un homme désire la réforme d’un abus, l’approfondissement d’une doctrine, ou l’adoption d’une discipline spéciale ; mais cet homme oublie de se demander si l’époque est venue pour cela. Sachant que personne d’autre que lui ne s’occupera d’accomplir cette réforme sa vie durant, cet homme, sans écouter l’avis des voix autorisées, n’hésite pas à le faire. Il gâche ainsi, en son siècle, une œuvre utile qui aurait pu être entreprise et menée à bien, au siècle suivant, par quelqu’un d’autre qui, peut-être, n’est pas encore né. Alors qu’aux yeux du monde, cet homme semble être un champion audacieux de la vérité et un martyr de la conviction indépendante, il n’est, en réalité, qu’un de ces personnages que l’autorité compétente se doit de réduire au silence. La question n’aurait-elle aucun rapport avec l’objet pour lequel cette autorité est reconnue infaillible, ou bien les conditions formelles de l’exercice de ce don seraient-elles absentes, il n’en est pas moins clair que le devoir de l’autorité est d’agir avec énergie. Cet acte d’autorité passera cependant à la postérité comme un exemple d’intervention tyrannique contre le jugement privé ; on aura fait taire un réformateur ; on aura obéi à un bas amour de la corruption ou de l’erreur ; cet acte d’autorité, enfin, sera regardé d’une manière encore plus défavorable, si le pouvoir souverain manque de prudence ou de réflexion dans ses procédés. Quant à tous ceux qui auront pris parti pour l’autorité souveraine, ils seront considérés comme des opportunistes ou comme des gens indifférents à la cause de la loyauté et de la vérité. Au contraire, il peut se produire, d’un autre côté, que l’autorité en question soit soutenue par un violent parti ‘ultra’ qui élève ses opinions au point d’en faire des dogmes et qui a surtout à cœur de détruire toute école de pensée autre que la sienne." J. H. Newman, Apologia pro vita sua, dans Texte Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, T. V, 1967, pp. 435-439 (c’est nous qui soulignons).

38 Delhaye, Id., Ibid., 45, 55, n. 9. Nous croyons utile de citer ici cet extrait significatif des pp. 55-56 et de la n. 9 (c’est nous qui soulignons) : « Le dialogue ne met pas seulement en présence des laïcs, d’une part, le pape et les évêques, d’autre part. Il est le fait aussi des prêtres qui sont à la jonction des deux "ordres". Il se réalise aussi entre les seuls laïcs comme entre les seuls évêques, par exemple au synode ou dans les conférences épiscopales [...] Certes, je n’ai aucune illusion sur l’ambiguïté du terme ‘dialogue’ et sur les conséquences des déformations qu’il a subies depuis quinze ans, mais ce n’est pas la première fois, dans l’histoire des idées, qu’un terme met de longues années à être mis au point et correctement précisé. La notion de dialogue, vieille comme la vie de la pensée (que l’on songe aux Dialogues de Platon et aux Synoptiques), fut récemment remise en valeur par le personnalisme (par exemple, Mounier), comme volonté de faire communiquer les personnes et de permettre à chacun d’écouter les autres, contre sa propre tendance à se refermer sur lui-même et à supposer qu’il savait tout en tout domaine. A ce stade, il supportait l’asymétrie (médecin-patient ; juriste-consultant, par exemple) et nécessitait une solide conviction personnelle, capable de rendre raison de ses convictions. Mais, très vite, la dynamique de notre époque a voulu supprimer toute différence entre les partenaires (mort du père, critique de "celui qui sait"). Sous prétexte de rechercher en commun, elle a considéré la conviction personnelle comme un refus de dialogue, et a voulu imposer une sorte de mise en doute universelle. »

39 Voir les quelques cas frappants rapportés par Y. Congar, Vraie et fausse réforme dans l’Eglise, Paris, 1969, p. 295 et note 175.

40 La juste mesure, en la matière, nous paraît avoir été exprimée avec le plus de bonheur par Congar, en ces termes : « On ne peut réclamer des réformateurs qu’ils ne soient pas trop impatients qu’en demandant aux gardiens de la Tradition de ne pas être, eux, trop patients ; d’être sensibles à la pression de revendications qui risquent d’exploser un jour, pour avoir été trop longtemps comprimées ; de joindre au sentiment des délais celui de l’urgence des besoins, l’intelligence des signes des temps ; de ne pas facilement prendre leur parti de mensonges, de médiocrités ou de routines où des âmes trouvent une occasion de scandale. L’avertissement de Paul : "Pères, n’acculez pas vos enfants à l’exaspération" (Ep 6, 4), s’adresse à tous ceux qui ont reçu, à quelque titre, la charge et le nom de ‘pères’. » (Y. Congar, Vraie et fausse réforme dans l’Eglise, Paris, 1969, p. 300).

41 En son temps déjà, le P. Teilhard de Chardin, dans un éclair d’intuition remarquable, avait envisagé quelque chose de similaire : « Je suis frappé de ce fait que l’Eglise manque presque complètement d’organe de recherches (à la différence de tout ce qui vit et progresse autour d’elle). Or, elle ne gardera la foi lumineuse pour ses enfants et pour les étrangers qu’en cherchant, de cette recherche qu’on sent être une question de vie ou de mort... C’est là un fait qui peut étonner les théologiens béats, mais c’est un fait de quotidienne et dure et salutaire expérience. Donc, il faut que, sous le contrôle de l’ecclesia docens, se développe l’ecclesia quaerens. Il y a, en ces temps, des problèmes criants que personne, en dehors de quelques conversations privées, ne pose clairement ni ne pose en face ... Il faudrait, je crois, un organe (sûr, docile, ésotérique...) pour recueillir, centraliser, épurer les idées qui germent et qui meurent dans l’esprit de particuliers. Je ne me dissimule pas les immenses difficultés et suspicions que rencontrerait l’institution d’une pareille ‘usine’. Mais la question est, avant tout, de savoir si cette institution n’est pas quasi nécessaire, ou seulement très opportune, pour prévenir un schisme entre la vie humaine naturelle et l’Eglise... » (Henri de Lubac, La pensée religieuse de Pierre Teilhard de Chardin, Paris, 1962, p. 354). C’est nous qui soulignons.

42 Un prélat comme le cardinal Danneels, archevêque de Malines, qui ne compte pas spécialement parmi les "enfants terribles" de la hiérarchie catholique, n’hésite pas à formuler des critiques loyales à l’égard du fonctionnement insatisfaisant de certaines institutions : « Le mouvement actuel vers plus de participation dans la vie civile a pour conséquence que, dans l’Eglise aussi, de larges couches de laïcs souhaitent être plus impliqués dans la préparation des décisions. Il ne suffit pas de réagir toujours sur la défensive et de façon restrictive. Tout en maintenant l’autorité hiérarchique voulue par la Christ pour son Eglise, il faut rechercher les possibilités plus larges de participation pour les laïcs. Des organes, créés à cet effet par Vatican II, comme les conseils pastoraux à différents niveaux, ne fonctionnent pas toujours bien. Il en résulte une fatigue, des frustrations et un manque d’efficacité. L’articulation des responsabilités respectives de l’évêque, des prêtres et des laïcs – même si elles sont suffisamment claires du point de vue théologique – est souvent peu précise sur le terrain et suscite des difficultés dans la pratique. » Extrait d’une intervention du cardinal G. Danneels, en date du 3.10.87. Source : Documentation Catholique, n° 1952, du 20.12.87, p. 1166).

43 Rappelons, à ce propos, que la Constitution Lumen gentium, 37, en reconnaissant « le droit et même le devoir [de tous les fidèles] de donner leur avis en ce qui concerne le bien de l’Eglise », engage à « procéder par le canal des organes, institués à cette fin par l’Eglise... » Il ne paraît pas inconcevable, dans la droite ligne de l’esprit de ce document, d’envisager la création d’une ou de plusieurs instances nouvelles, complémentaires de celles qui existent actuellement, et destinées à corriger ce qu’il y a de trop général et impersonnel dans le fonctionnement de ces dernières, aux dépens de la crédibilité même de la discipline qu’elles imposent, et, cela va sans dire, de leur ‘réception’ par l’ensemble du Peuple de Dieu.

44 Il nous a été d’un grand réconfort de constater que nous n’étions, ni le seul, ni le premier à envisager une telle perspective. Le cardinal Danneels, déjà cité, a émis une suggestion analogue, en ces termes : « Plusieurs posent une question : la participation des laïcs dans l’Eglise ne peut-elle prendre une forme institutionnelle au niveau d’un continent ou du monde ? Ils se demandent si l’on peut imaginer que l’Eglise universelle dispose d’un organe consultatif approprié, dans lequel des évêques, des prêtres et des laïcs étudieraient ensemble certains problèmes et soumettraient un avis consultatif au pape. Cet organe serait à distinguer nettement d’autres organes qui existent déjà, tels le synode des évêques et le Conseil des laïcs. La réponse à cette suggestion dépendra, bien sûr, d’un jugement d’opportunité, pastoral et prudentiel. Mais elle suppose comme préalable la clarification du statut théologique d’un tel organe, ce qui n’est pas encore le cas." (Voir Documentation Catholique, n° 1952, du 20.12.87, p. 1166).

45 Voir, à ce propos, les pertinente analyses de J.-M.-R. TILLARD, Eglise d’Eglises, Paris, 1985, p.148, dont nous extrayons ce passage significatif (c’est nous qui soulignons) : « Dira-t-on, en reprenant une expression utilisée pour caricaturer cette vision [celle d’un Magistère exercé en dialogue avec le sensus fidelium], que nous faisons, du magistère, l’"otage de l’opinion des laïcs" ? Ce serait oublier trois choses : que le sensus en question est autre chose qu’une opinion et répond à une certitude souvent inconsciente, mais infuse par l’Esprit, que, parce qu’ils sont des fidèles, ceux qui ont charge de magistère ont, eux aussi, ce sensus, et qu’ils ne peuvent l’étouffer dans l’exercice de leur tâche, qu’il leur revient, au nom de celle-ci, d’entrer en dialogue avec l’ensemble de la communauté en l’éduquant, tout en se laissant éduquer par elle. »

Septembre 1988.

© Convertissez-vous



07-02-2009 | Commentaires (0) | Public
voirAjoutez votre commentaire

Identification
Pseudo
 
Mot de passe

Mot de passe oublié ?
S'inscrire à ce site
Étudier
Calendrier
<< décembre 2018 >>
dim lun mar mer jeu ven sam
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31