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Une colère divine eschatologique doit-elle tomber sur les Juifs?
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Une colère divine eschatologique doit-elle tomber sur les Juifs?

Réflexions sur une grave manipulation exégétique

 

Foi et Vie, XCV/5, décembre 1996, Paris, pp. 47-65.

 

En mai 1994, a paru une nouvelle bible catholique intitulée Bible des Communautés Chrétiennes [1] (ci-après : BCC) dûment revêtue de l'Imprimatur de l'évêque de Versailles. On sait l’émotion qu’a causée et cause encore cet ouvrage, dont les commentaires prennent souvent les Juifs pour cible, ou donnent, de leur foi, de leurs coutumes et de leur histoire, une présentation dévalorisante, parfois caricaturale, voire insultante et diffamatoire [2].

Ayant analysé en détail ailleurs un grand nombre de passages fautifs de cette bible, je n’y reviendrai pas [3]. Mon propos est de m’attarder ici sur une particularité de la BCC – qui semble unique dans l’histoire de l’exégèse, ancienne autant que contemporaine –, à savoir : la manipulation grossière d’un texte néotestamentaire, en vue de lui donner indûment une charge eschatologique, de caractère pseudo-prophétique, violemment défavorable au peuple juif. J’en donne, ci-dessous, l’essentiel, avant d’y revenir plus loin, en détail :

«Il ne peut y avoir ni apostasie, ni antéchrist, tant que… le jugement de Dieu n’est pas tombé sur la nation juive» [4].  «Le peuple juif doit [d’abord] déverser toute sa méchanceté sur l’Église.» [5]

 

Pour comprendre cette phraséologie pseudo-prophétique, il convient d’en connaître l’arrière-fond. Le terme même d’Antichrist n’apparaît que dans le NT, et seulement dans les Épîtres de Jean (1 Jn 2, 18.22; 4, 3; 2 Jn 7). Mais la tradition chrétienne a identifié ce personnage mystérieux avec «l’Impie», encore nommé «l’Être perdu», «l’Adversaire», dont parle la seconde Épître aux Thessaloniciens (2 Th 2, 1-12). Certains courants de la même tradition considèrent également les deux «Bêtes», évoquées dans l’Apocalypse (Ap 13), comme des formes de l'Antichrist. D’autres en voient un type dans le roi impie du chapitre 11 du Livre de Daniel (cf. Dn 11, 31ss). On retrouve ce thème dans des écrits tardifs – sans doute hétérodoxes – du judaïsme médiéval, où le personnage qui correspond à l'Antichrist s’appelle Armilus [6].

Selon la tradition apocalyptique – qui, de nos jours, a encore droit de cité dans de nombreux courants de la chrétienté et qui fait partie du patrimoine traditionnel, sinon dogmatique, de l’Église –, à la Fin des Temps, période troublée qui préludera à la manifestation glorieuse (Parousie) du Messie, se manifestera un personnage violent, détenteur de tous les pouvoirs politiques, militaires et religieux, qui se donnera pour juste et se proclamera Messie, séduisant l’humanité (cf. 2 Jn, 7; Ap 12, 9: 20, 8.10), ainsi qu’un grand nombre de fidèles (cf. Mt 24, 24). Une tradition patristique ancienne tient même que les Juifs se rallieront à lui, croyant qu’il est leur Messie et qu’il va rebâtir le Temple, mais ensuite, comprenant leur erreur, ils se détourneront de lui avec horreur [7].

Est-ce à cette tradition que se réfère notre commentateur? Toujours est-il que, pour étayer sa fausse prophétie, il procède en deux temps :

1) Tout d’abord, il traduit fallacieusement, en la mettant au futur, une phrase de Paul, qui, dans le texte grec, est incontestablement au passé. Voici le passage dans son contexte  (1 Th 2, 14-16) :

“Car vous vous êtes mis, frères, à imiter les Églises de Dieu dans le Christ Jésus qui sont en Judée [les Juifs devenus croyants au Messie Jésus] : vous avez souffert de la part de vos compatriotes les mêmes traitements qu’ils ont soufferts de la part des Juifs : ces gens-là ont mis à mort Jésus le Seigneur et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi, en tout temps, le comble à leur péché; et elle est tombée [8] sur eux, la colère (de Dieu), pour en finir.”

Le commentateur de la BCC, quant à lui, rend ainsi les derniers mots de ce passage : «mais à la fin, la Colère va se décharger sur eux». Le passé du texte original devient un futur dans la traduction. Et ce n’est pas un hasard.

2) Dans un deuxième temps, en effet, comme nous le verrons plus loin, la BCC fera un usage redoutable de cette traduction dans le commentaire d’un autre passage où Paul, parlant de l’apostasie finale, fait allusion à l'Antichrist, sans toutefois le nommer (2 Th 2, 1-12). Voici d’abord le contexte de l’épître, pour que soit bien clair l’arrière-fond de l’exégèse controuvée que nous analyserons ensuite :

 

“Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le Jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’Apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. Vous vous rappelez, n’est-ce pas, que quand j’étais près de vous, je vous disais cela. Et vous savez ce qui le retient maintenant, de façon qu’il ne se révèle qu’à son moment. Dès maintenant, oui, le mystère de l’impiété est à l’œuvre. Mais que seulement celui qui le retient soit d’abord écarté, alors l’Impie se révélera, et le Seigneur le fera disparaître par le souffle de sa bouche, l’anéantira par la manifestation de sa Venue. Sa venue à lui, l’Impie, aura été marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’œuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés tous ceux qui auront refusé de croire à la vérité et pris parti pour le mal.”

 

De tous temps, dans la vie de l’Église, nombreux sont ceux qui ont exercé leur sagacité à tenter de découvrir la nature de ce, ou l’identité de celuiqui retient l’Impie de se manifester. Mais, sauf erreur, nul Père de l’Église, nul docteur, nul saint n’a jamais osé imaginer ce qu’a conçu le commentateur de la BCC. Pour mieux clarifier les choses, voici le texte intégral du commentaire qui découle de la traduction controuvée, évoquée plus haut, de ce passage :

 

«Il ne peut donc y avoir ni apostasie, ni antéchrist, tant que les deux rôles précédents ne sont pas achevés : d’une part, l’Évangile doit être proclamé à toutes les nations (Mc 13, 10), et d’autre part, le jugement de Dieu n’est pas encore tombé sur la nation juive. La non-réalisation de ces deux facteurs, tout spécialement le second (1 Th 2, 16), est peut-être pour Paul ce qui retient la venue de l’antéchrist.»

 

On comprend mieux sans doute, maintenant, à quel point la traduction : «mais à la fin, la Colère va se décharger sur eux» – biaisée par le changement indû du temps du verbe –, est tout sauf le résultat d’une inadvertance, ou d’une ignorance crasse de la langue grecque. Apparemment, l’aubaine de la terrible malédiction d’un Paul exaspéré par l’opposition violente de ses compatriotes à sa prédication [9] n’a pas pas paru suffisante au commentateur de la BCC pour convaincre ses lecteurs de la condamnation irrémédiable du peuple juif, qui ne semble pas faire de doute à ses yeux. On comprend que, dans ces conditions, il n’ait pu résister au désir de donner un «coup de pouce» apologétique au texte, en substituant subrepticement un futur au passé, pour transformer le coup de colère de l’Apôtre envers ses contemporains en une prophétie d’un destin catastrophique pour les Juifs de l’avenir! D’où le renvoi à 1 Th 2, 16!

Quant au commentaire de la version espagnole, il est, on l’a vu plus haut, plus terrible encore, puisqu’il affirme, au même endroit, qu’avant la venue de l’Antichrist, «le peuple juif doit déverser toute sa méchanceté sur l’Église [10]

 

On reste confondu devant ces interprétations pour le moins surprenantes. On est en droit de s’interroger sur les buts de l’auteur et sur les présupposés de sa théologie. Mais la vraie question – qui devra faire l’objet d’une clarification exigeante, si douloureuse qu’elle doive être, au niveau des organes officiels de dialogue entre le judaïsme et le christianisme – me semble être la suivante : y a-t-il un lien organique – conscient ou inconscient – entre la théologie de la libération, aux connotations piétistes, qui court en filigrane dans cette bible, et la négativisation, voire la diabolisation de l’essence du judaïsme, qui s’expriment dans plusieurs passages de ces commentaires scripturaires?

Ou, pour le dire plus fortement, cette idéologie religieuse, nourrie d’une théologie de la libération[11] dont la dialectique d’actualisation mène à une sécularisation, parfois radicale, de la notion de Royaume et donne souvent l'impression de réduire l’eschatologie à la seule dimension politique de libération des oppressions, n’aurait-elle pas un effet pervers, inscrit dans ses postulats mêmes, à savoir : l’exclusion inexorable du particularisme juif et de son corollaire : le royaume messianique de Dieu lui-même sur la terre?

Sans vouloir préjuger des intentions réelles des auteurs, on est conforté dans ce sentiment lorsqu’on lit des traductions aussi surprenantes que «soulèvement antireligieux», au lieu de “mystère d’iniquité” (en grec : mustèrion tès anomias, 2 Th 2, 6), et «l’adversaire de la religion», au lieu de “l’impie” (grec: anomos, Ibid. v. 8)?

Et certaines considérations ne sont pas faites pour arranger les choses. Comme, par exemple, celle qui affirme sans nuance : «L’Église de Thessalonique semble avoir été affectée par une maladie assez fréquente dans les groupes minoritaires et persécutés : l’attente d’une fin du monde qui résoudra tous les problèmes, une attente qui pour l’instant ne fait que perturber la vie chrétienne[12]

Ou encore celle qui commente ainsi la phrase de Paul : Nous serons définitivement avec le Seigneur : «Là est l’essentiel, et qui est toujours vrai, même lorsqu’on a renoncé à voir Jésus descendant sur un beau nuage, au son des trompettes célestes[13]

Rectifions d’abord une inexactitude : si la perspective d’une «fin du monde» fait incontestablement partie de l’eschatologie chrétienne, il convient de ne pas en oublier, pour autant, l’étape préalable qu’est le “temps de la fin” (cf. Dn 11, 35; 12, 4.9; 1 Co 10, 11; He 9, 26; Jude 18). Plus couramment appelée «Fin des Temps», cette période troublée sera le prélude de la Parousie glorieuse du Christ venant avec son Royaume (cf. Lc 23, 42), pour inaugurer l'ère que la Tradition judéo-chrétienne a coutume de désigner par l'expression de «Temps messianiques» [14].

Corrigeons encore un autre propos des commentaires de la BCC, injustement dépréciant pour les croyants fidèles à l’Écriture, à la Tradition et à la doctrine chrétienne : cette attente de la Fin des Temps n’est pas une «maladie», mais une excellente disposition intérieure, bénie et voulue par Dieu. En outre, n’en déplaise à notre commentateur, les Écritures affirment à l’envi que cet avènement messianique «résoudra tous les problèmes». Et à ce propos, il faudra bien que l’on cesse d’opposer, de manière manichéenne, l’attente prophétique et priante de l’ère messianique – promise par les prophètes et par le Christ lui-même, mais considérée comme «désengagée», «bourgeoise», voire «perverse et hypocrite» par les nouveaux prophètes d’une certaine théologie – et la «praxis», de préférence «révolutionnaire», réputée seule compatible avec le «message de libération de l’Évangile». Et l’on peut légitimement se demander à quel genre de fidèles fait allusion l’auteur, pour que l’attente ardente du Royaume (“Marana tha!”) soit considérée comme de nature à «perturber [leur] vie chrétienne».

Enfin, à l’encontre de l’ironie – somme toute déplacée, s’agissant de la Parole de Dieu –, dont fait preuve le commentateur de la BCC, qui, lui, a réellement «renoncé à voir Jésus descendant sur un beau nuage au son des trompettes célestes», rappelons que c’est pourtant ainsi que l’a contemplé Daniel, en vision :

”Je contemplais, dans les visions de la nuit : voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d'homme. Il s'avança jusqu'à l'Ancien et fut conduit en sa présence.” (Dn 7, 13).

C’est également ainsi que Jésus lui-même – ou la tradition néotestamentaire – annonce sa Venue eschatologique :

“D'ailleurs je vous le déclare: dorénavant, vous verrez le Fils de l'homme siégeant à droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel.” (Mt 26, 64 et parall.; et cf. Ac 1, 11; Ap 14, 14).

Quant à la trompette, même elle – ce qui n’est pas sans surprendre, d’ailleurs – fait l’objet non pas d’un, mais de plusieurs confirmatur néotestamentaires :

• “Et il enverra ses anges avec une trompette sonore, pour rassembler ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à leurs extrémités.” (Mt 24, 31).

• “En un instant, en un clin d'oeil, au son de la trompette finale, car elle sonnera, la trompette, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés.” (1 Co 15, 52).

• “Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l'archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu” (1 Th 4, 16).

• “Mais aux jours où l'on entendra le septième Ange, quand il sonnera de la trompette, alors sera consommé le mystère de Dieu, selon la bonne nouvelle qu'il en a donnée à ses serviteurs les prophètes." (Ap 10, 7).

 

Cette remise en situation scripturaire nous rappelle qu'il existe une large portion de fidèles – qu'il ne faut pas accuser trop légèrement de «fondamentalisme», de ce fait – qui croient en la capacité de la Parole de Dieu d'englober mystérieusement le devenir de l’homme et les desseins de son Créateur. Attentifs à l'avertissement apostolique de ne pas se laisser “ballotter et emporter à tout vent de doctrine, au gré de l'imposture des hommes et de leur astuce à fourvoyer dans l'erreur” (Ep 4, 14), ils refusent de se laisser impressionner par des citations scripturaires détournées de leur sens, rationalisées ou sécularisées, sous prétexte d’«actualisation». Ils rappellent qu’aux provocations scripturaires du Diable, Jésus répondit par d’autres citations qui réduisaient à néant les arguments spécieux du Tentateur (cf. Mt 4, 1-11). Enfin, il faut garder à l’esprit la manière dont il ferma la bouche aux Sadducéens qui le mettaient au défi de prouver la résurrection, en usant de l’apologue d’une femme qui aurait eu sept maris, du fait de ses veuvages successifs : “Vous êtes dans l'erreur, en ne connaissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu!” (Mt 22, 29).

Et même si un tel «fidéisme» scripturaire n'évite pas toujours les excès de l'intolérance – spécialement lorsqu'il a tendance à diaboliser toute tentative de saine actualisation – il semble bien que les chrétiens de cette mouvance n'ont pas entièrement tort d'affirmer que c'est à un rationalisme foncier de ce type que l’on a affaire, dans la Bible des Communautés Chrétiennes. Même le propos «pastoral» du commentaire censé mettre la Parole de Dieu à la portée de tous, et sans cesse mis en avant par les inconditionnels de cette bible, ne parvient pas à dissiper le malaise qu'engendre sa tendance à se poser en norme de l’interprétation scripturaire. Cette prétention – outre qu’elle n’est fondée ni théologiquement, ni scientifiquement – exclut arbitrairement une autre exégèse, qui se veut fidèle à la tradition chrétienne. En effet, malgré les apparences, aujourd’hui comme aux premiers siècles de l’Église – et même s’ils ont souvent mauvaise presse – de nombreux chrétiens croient, sur la base des Écritures mêmes, à l’établissement du Royaume messianique sur la terre (cf. Ap 20), avant la spiritualisation définitive de la création matérielle (Ap 21) [15].

Il est fort dommageable à la cause même du dialogue entre le judaïsme et le christianisme, que ce dernier ait spiritualisé, voire allégorisé à outrance la notion de Royaume, au point de donner l’impression de vouloir évacuer l’attente ardente (Marana tha) de l’établissement, sur la terre [16], de ce Royaume des Cieux (c’est-à-dire de Dieu et de son monde céleste), au profit d’une perspective lointaine, et presque mythique, d’un Royaume dans les cieux, dont le signal serait une espèce de «big-bang» à rebours, aussi brutal qu’irréversible, mettant fin au cosmos et à la vie humaine pour faire de nous des anges dans le ciel. Il convient de ne pas oublier que cet établissement du Royaume de Dieu sur la terre, par l’avènement de l’Oint du Seigneur – qui constitue, à proprement parler, les Temps messianiques et est largement attesté par les Prophètes et, quoique plus mystérieusement, par le Nouveau Testament lui-même –, est un dogme fondamental de la foi israélite. Mieux, la vocation même du peuple juif semble bien être de témoigner – par la pérennité mystérieuse de son existence, toute pétrie d’attente messianique, et par la contradiction universelle qu’engendre, depuis des millénaires, cette pérennité même – de la proximité, toujours imminente, du surgissement des Temps messianiques. En effet, l’existence même des Juifs – qui ne survivent que pour le Royaume à venir où ils seront définitivement consolés (cf. Is 40 et 60, etc.) – rappelle sans cesse aux chrétiens qui, eux, se sont endormis sur les lauriers illusoires de la «théologie de la substitution» (cf. Rm 11, 18 : “ce n’est pas toi qui portes la racine, mais c’est la racine qui te porte!”), qu’ils ne doivent pas “s’enorgueillir, mais craindre” (cf. Rm 11, 20), et surtout qu’il leur faut “veiller et se tenir prêts, car c'est à l'heure qu’ils ignorent que le Fils de l'homme va venir” (Lc 12, 35-40).

Le fait d’avoir perdu jusqu’au souvenir de ce qui fait l’essentiel de l’Évangile est peut-être responsable de certaines dérives de la théologie, en général, et de celle des courants extrêmes de  la théologie de la libération, en particulier. Et, à ce propos, on fera bien de méditer ces paroles, sévères mais combien vraies, d’un auteur compétent en la matière :

«Enseignant la littérature néotestamentaire, et plus particulièrement spécialisé dans les évangiles synoptiques, j'ai très vite reconnu que la prédication du Jésus de Nazareth historique était centrée sur la venue prochaine du royaume de Dieu. Or, à ma stupéfaction, ce thème n'a pratiquement pas de place dans la théologie systématique qu'on m'a enseignée au séminaire. En y regardant de plus près, je me rendis compte qu'au long de ses deux mille ans d'histoire l'Église, dans sa théologie, sa spiritualité, sa liturgie, l'avait de bien des manières grandement ignoré; et quand elle ne l'avait pas ignoré elle en avait bien souvent déformé le contenu, jusqu'à le rendre méconnaissable. Comment pouvait-il en être ainsi? Or, d’autre part, en enseignant chrétien conscient de ses responsabilités, qui s’efforce de mettre en rapport le message biblique et les questions de notre temps, en particulier devant l’intérêt toujours plus grand porté par les Églises à la justice sociale tant chez nous que dans nos relations avec le tiers monde, je me rendais compte également que ces préoccupations modernes trouvaient leur meilleur fondement néotestamentaire précisément dans la proclamation du royaume de Dieu par Jésus. En un mot, pour peu qu’il fût correctement entendu, le royaume avait la force d’un explosif. L’Église s’était-elle efforcée intentionnellement d’étouffer le message du royaume, ou s’agissait-il plus simplement d’un malentendu? Le message s’est-il simplement perdu en route, quand les chrétiens sont passés d’une culture palestinienne à forte dominante apocalyptique, à une culture hellénistique […]  Bref, qu’est-il arrivé au royaume de Dieu au cours de l’histoire?» [17].

Force est de le reconnaître, du fait de son long combat contre les résurgences incessantes d’un Millénarisme sectaire [18], et contre ses avatars, piétistes d’abord (surtout les doctrines issues des spéculations apocalyptiques de Joachim de Flore) [19], séculiers ensuite [20], l’Église catholique a fini par durcir ses positions [21], au point d’«institutionnaliser», en quelque sorte, la notion évangélique de Royaume. C’est ainsi que, par son interprétation exagérément spiritualiste de l’Apocalypse – dans le but évident d’ôter leurs appuis scripturaires aux Millénaristes qui s’en réclamaient –, un saint Augustin a été la cause d’une «ecclésialisation» du Royaume, l’Église devenant la «Cité de Dieu», aux dépens de la “Jérusalem céleste” de l’Apocalypse. Ce qui aurait pu n’être que métaphore, ou pieuse analogie, conformes à l’exégèse du temps, devint progressivement, après l’accession de la foi chrétienne persécutée au statut de religion d’État, une sorte de constitution de droit divin, dans laquelle l’Église, persuadée d’en constituer l’accomplissement, du fait de son élection par le Christ, s’appropriait tranquillement l’exclusivité des promesses messianiques, dont elle dépossédait les Juifs du même coup.

La résistance – d'abord violente, puis passive, par la force des choses – d'un judaïsme qui, bien entendu, pratiquait une tout autre lecture scripturaire, apparut vite insupportable aux chrétiens, persuadés, sur la foi de l’Évangile même, d’avoir hérité du Royaume (Mt 21, 43), et d’autant plus acharnés à convertir ce peuple “à la nuque raide et au cœur incirconcis” qu’ils croyaient assurer le bonheur céleste de ses membres en faisant d’eux des chrétiens.

Comme le remarque fort justement J.-M. Garrigues :

«Ce n’est que depuis ce siècle que les chrétiens ont cessé de considérer l’Église, voire la chrétienté, comme l’achèvement anticipé du Royaume de Dieu sur la terre. En redécouvrant aujourd’hui que Jésus n’a voulu accomplir le Royaume qu’en termes de “prémices” (1 Co 15, 23) et d’ “arrhes de l’héritage” (Ep 1, 14); cf. 2 Co 1, 22; 5, 6), ils redécouvrent que leur espérance est incluse dans l’espérance messianique d’Israël tendue vers l’avènement glorieux du Messie et de la résurrection des morts.» [22]

 

«Dans cette volonté d’annexer Israël en l’humiliant, il y a une mainmise sur “les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité” (Ac 1, 7), selon les paroles de Jésus. C’est la tentation de l’hérésie millénariste […] : voir dans une chrétienté donnée – empire chrétien, nations chrétiennes – l’accomplissement du Royaume de Dieu sur la terre, alors que celui-ci appartient à l’au-delà de l’histoire (cf. Jn 18, 36).» [23]

 

On sait, hélas! à quoi a conduit cette tentative de mainmise confessionnelle sur un mystère dont seul Dieu “connaît les temps et les moments” de son accomplissement. Devant l’échec patent de leurs tentatives de convertir les Juifs, les Pères de l’Église sont trop vite passés du zèle au ressentiment, devenant ainsi involontairement cause d’abord d’un «enseignement du mépris»[24] de nature théologique, puis d’une politique chrétienne subséquente de sujétion et d’humiliation des Juifs, dont les conséquences amères ont laissé sur ce peuple des cicatrices douloureuses.

Pour terminer, il paraîtra utile de comparer l’enseignement du Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) concernant l’attente du Royaume, à celui de la Bible des Communautés Chrétiennes (BCC), tel qu’il s’exprime dans cette phrase, déjà citée plus haut :

 

BCC : «L’Église de Thessalonique semble avoir été affectée par une maladie assez fréquente dans les groupes minoritaires et persécutés : l’attente d’une fin du monde qui résoudra tous les problèmes… » [25].

 

CEC : «Le Christ a affirmé avant son Ascension que ce n’était pas encore l’heure de l’établissement glorieux du Royaume messianique attendu par Israël qui devait apporter à tous les hommes, selon les prophètes, l’ordre définitif de la justice, de l’amour et de la paix. Le temps présent est, selon le Seigneur, le temps de l’Esprit et du témoignage […] C’est un temps d’attente et de veille.» [26]

 

Et puisque l’occasion du présent article a été le détournement pseudo-messianique d’un texte néotestamentaire dans un sens gravement contraire à l’irrévocable vocation d’Israël (cf. Rm 11, 2), rappelons-le ici pour mieux opposer, une fois de plus, à l’enseignement audacieux de ces auteurs, celui de l’Église catholique à laquelle ils appartiennent :

 

BCC : «Il ne peut y avoir ni apostasie, ni antéchrist, tant que… le jugement de Dieu n’est pas tombé sur la nation juive.» [27] – «Le peuple juif doit [d’abord] déverser toute sa méchanceté sur l’Église[28]

 

CEC : «La venue du Messie glorieux est suspendue à tout moment de l’histoire à sa reconnaissance par “tout Israël” (Rm 11, 26; Mt 23, 39) […] L’entrée de la “plénitude des juifs” (Rm 11, 12) dans le salut messianique, à la suite de “la plénitude des païens” (Rm 11, 25), donnera au peuple de Dieu de “réaliser la plénitude du Christ” (Ep 4, 13) dans laquelle “Dieu sera tout en tous” (1 Co 15, 28).» [29]

 

On le voit, dans l’un comme dans l’autre cas, la perspective de l’Église est tout autre que celle de la BCC. Israël est promis au salut final et non à une prétendue colère divine eschatologique.

 

À titre de conclusion provisoire, et sous réserve d’un approfondissement ultérieur des graves questions qui ne sont qu’effleurées ici, il conviendrait peut-être de se demander si l’exégèse socio-politique rationaliste, d’allure «piétiste» [30] et aux consonances si durement antijudaïques, de la BCC ne résulterait pas, en définitive, d’une incompatibilité – aussi congénitale que radicale – entre deux messianismes antagonistes et concurrents, qui ne peuvent que s’exclure mutuellement : un messianisme séculier, d’une part, qui, sous les dehors rassurants d’une phraséologie évangélique, n’attend réellement que de la lutte des hommes pour leur libération un salut immédiat de nature terrestre, et un messianisme eschatologique, d’autre part, qui, sans négliger pour autant l’effort pour plus de justice ici-bas, n’attend vraiment que de la puissance de Dieu un salut définitif de nature céleste.

 

Il resterait, bien sûr, à mesurer l’impact des commentaires antijudaïques de la BCC, en général, et de ceux que nous venons d’analyser ici, en particulier, sur l’avenir des relations – déjà délicates, de par leur nature même – entre l’Église et les Juifs, mais, l’affaire étant en passe d’être réglée, à l’heure où ces lignes sont rédigées [31], on y reviendra ultérieurement, si nécessaire. 

 

En tout état de cause, il semble évident qu’une page est tournée et qu’à la suite de ce coup de semonce, une clarification radicale des présupposés théologiques chrétiens du dialogue sera exigée par la partie juive. En ce sens, il est probable qu’on parlera dorénavant d’un «avant» et d’un «après» la Bible des Communautés Chrétiennes. Ainsi, ce scandale aura eu au moins une vertu :

 réveiller la vigilance de “ceux que réjouit la justice” d’Israël (cf. Ps 35, 27) [32].

 

M. R. Macina, Université Catholique de Louvain


 

La Bible des Communautés Chrétiennes (BCC) : Bilan

 

• Décembre 1994, début de la campagne de sensibilisation contre cette bible, qui contient des dizaines de passages à fortes connotations antijudaïques. Première réaction de certains clercs et fidèles catholiques : il est exagéré de parler de l’antisémitisme, ou même de l’antijudaïsme de certains passages de cette bible. Même en milieu juif se font jour quelques réticences. À en croire certains, il n’y a rien à y gagner, ni pour les Juifs, ni pour les Chrétiens. Ils prédisent qu’il ne résultera de cette pression que trouble et haine entre les deux Communautés.

• 8 février 1995, première retombée de l’action énergique contre la BCC : Mgr Thomas – qui avait donné l’imprimatur à cette bible et en avait célébré l’orthodoxie (cf. sa Présentation, pp. 5*-6* de l'édition 1995) –, présente ses excuses à la communauté juive, promet une révision et annonce l’adjonction à chaque exemplaire de la BCC, de feuillets reproduisant les principaux textes de l’Église catholique favorables aux Juifs [33]. 

• 21 février 1995, J. Kahn, Président du Consistoire Central Israélite de France, adresse un fax énergique au R.P. R. Hoekmann, Secrétaire de la Commission romaine pour les Relations religieuses avec le Judaïsme. Il y formule trois exigences principales : 1) Toute réédition de cet ouvrage doit être immédiatement arrêtée. 2) Toutes les BCC actuellement sur le marché doivent être retirées sans délai et envoyées au pilon. 3) Des mises au points et articles venant de la hiérarchie devront être publiés dans les principaux médias chrétiens.

• 21 février, Mgr Duprey, vice-président de la Commission romaine ci-dessus évoquée, demande à Mgr Thomas de faire arrêter la diffusion de cette bible, en raison des «éléments d’antijudaïsme» qu’elle contient.

• 6 mars, devant le refus de l’éditeur d’obtempérer à cette demande, Mgr Thomas retire son imprimatur.

• 21 mars, la SOBICAI et Médiaspaul – respectivement promoteur et éditeur de la BCC – publient un communiqué invoquant des arguments canoniques spécieux pour rejeter toute obligation d’interrompre la diffusion, et passent outre au retrait de l’imprimatur, dont la mention figurera encore sur les exemplaires, jusqu’à l’arrêt des ventes.

• 23 mars, Pierre Aidenbaum, Président de la Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA), publie un communiqué flétrissant «les calomnies figurant dans certains des commentaires, et qui ont été le ciment d’un antijudaïsme chrétien durant près de 2.000 ans». Il annonce une action juridique.

• 11 avril, dans un jugement de référé, le Tribunal de Grande Instance de Paris, donne raison à la LICRA et condamne l’éditeur à supprimer un mot et une phrase considérés comme portant atteinte à la dignité du peuple juif.

• 26 avril, la SOBICAI et Médiaspaul annoncent qu’ils interjettent appel, puis y renoncent. Correction des exemplaires restant sur le marché, conformément au jugement de référé. Mais refus d'obtempérer à la demande de la hiérarchie catholique enjoignant de procéder à une autre édition pour obtenir un nouvel imprimatur.

• De mai à septembre, sur les instances de J. Kahn et avec l’appui de Mgr Duval, Président de la Conférence Épiscopale de France, l’affaire est prise en charge par Mgr Duprey, à Rome, qui convainc le Supérieur général de la Société de Saint-Paul (à laquelle appartient la SOBICAI) de déférer à la demande instante de l’épiscopat français.

• Le 21 septembre, Mgr Duprey informe J. Kahn que «le Supérieur général de la Société de Saint-Paul a donné l’ordre de suspendre toute distribution de la Bible des C. C.». Le prélat ajoute que les éditeurs devront «attendre le résultat de l’étude faite par la Commission d’exégèse mandatée par la Conférence Épiscopale Française, qui signalera les corrections à faire en vue d’avoir un nouvel imprimatur. Il est inévitable – précise Mgr Duprey – qu’il y ait encore des bibles en circulation. Mais cette distribution est arrêtée.» Le prélat annonce même une mesure peu commune : «Les corrections demandées par la Commission d’exégèse de la Conférence Épiscopale Française devront être apportées dans toutes les traductions en d’autres langues, en vue d’avoir l’imprimatur

• Fin septembre, en considération de l’intervention positive des instances hiérarchiques de l’Église catholique, la LICRA décide de renoncer au procès public sur le fond, dont la première audience devait avoir lieu le 11 octobre. Une convention est signée entre les avocats de la LICRA et la société d’éditions Médiaspaul. Cette dernière s’engage à faire disparaître, dans les exemplaires encore en vente, 19 passages dont la suppression allait être demandée au tribunal.

• 11 octobre, la SOBICAI, Médiaspaul et la LICRA publient un communiqué conjoint : «l’édition actuelle ne sera plus diffusée par Médiaspaul, à compter du 21 novembre 1995, qu’avec suppression des passages contestés.»

• 13 octobre, communiqué de Mgr Di Falco, porte-parole de la Conférence des évêques de France. Après un rappel succinct des principales péripéties de l’affaire, le texte conclut : «Une nouvelle édition ne pourra être publiée qu’avec l’imprimatur délivré par la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France, cela en conformité avec le Code de droit canonique. Aucune autre autorité ne peut se substituer à celle de la Commission doctrinale. Dans ce but, tous les documents lui ont été transmis.» [34]

• Début 1996. Les experts désignés par la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France ont terminé leur examen de l'ouvrage incriminé et remis leurs conclusions. Si ces dernières sont défavorables, la BCC se verra refuser le nihil obstat (examen doctrinal canonique qui précède et conditionne l'attribution de l'imprimatur). À la date où sont rédigées ces lignes (août 1996), la décision – quelle qu'en soit la nature – n'a pas encore fait, sauf erreur, l'objet d'une notification officielle.

• Une action internationale est en cours contre les versions diffusées en Amérique Latine et aux Philippines.

M. R. Macina


[1] Version française (± 60.000 exemplaires vendus) de l'original espagnol : La Biblia Latinoamerica (première éd. : 1972), largement répandue en Amérique du Sud (85 éditions : 20 millions d'exemplaires vendus) et diffusée, en langue anglaise et en divers dialectes locaux, aux Philippines et en Corée ((± 800.000 ex.). La diffusion de la BCC française, interrompue à la demande expresse des instances hiérarchiques de l'Église, ne sera reprise que sur l'avis positif d'une Commission d'experts nommée en 1995 par le Comité épiscopal de France. Cette Commission a remis ses conclusions au début de 1996, mais, sauf erreur, à la date où cet article est rédigé (août 1996), ces dernières n'ont pas encore été rendues publiques.

[2] Le scandale fut tel que Mgr Thomas, évêque de Versailles, qui avait donné l’Imprimatur à cette bible et l’avait chaleureusement présentée aux lecteurs, présenta des excuses publiques aux Juifs (cf. sa déclaration parue dans La Croix du samedi 11 février 1995), puis retira son Imprimatur, avant de demander le retrait de l’ouvrage (cf. Ibid., 10 mars 1995).

[3] Voir mes deux recensions critiques : 1) “Faux en «Écritures» ou «faux pas» théologique? L’antijudaïsme de la Bible des Communautés Chrétiennes”, Ad Veritatem (revue de théologie protestante, 92, av. des Rogations, 1200 Bruxelles) n° 46, juin 1995, pp. 12-71; 2) La Bible des Communautés Chrétiennes est-elle vraiment chrétienne?”, Ad Veritatem, n° 47, septembre 1995, pp. 13-68.

[4] BCC, deuxième édition, janvier 1995, Commentaire du Nouveau Testament (sur 2 Th 2, 1 ss.), p. 401.

[5] Biblia Latinoamerica, original espagnol de la BCC, 85e édition, 1993, Commentaire du Nouveau Testament, p. 315. J’ai déjà réagi à cette assertion stupéfiante par un article de vulgarisation qui a paru dans le quotidien parisien Libération, du 30 mars 1995, p. 8, sous le titre “Un «enseignement du mépris» pour les siècles à venir”.

[6] Voir Sepher zerubavel (livre de Zorobabel), dans A. Jellinek, Bet ha-Midrash, 3ème édition, Jérusalem 1967, II, pp. 54-57.

[7] Hippolyte de Rome (170-236) écrit que : «l’Antéchrist doit rétablir le règne des Juifs» (De antichristo, 25, PG X, 747), mais il n’en affirme pas moins leur conversion finale. Voir aussi M. R. Macina, “Le rôle eschatologique d’Élie dans la conversion finale du peuple juif”, Proche Orient Chrétien, t. XXXI , Jérusalem 1981, p. 80.

[8] Le verbe grec ephtasen est à l’aoriste, temps qui connote incontestablement une action ou une situation passée.

[9] Selon certains spécialistes, par le terme de «colère», l’Apôtre ferait allusion à l’expulsion des Juifs de Rome, sous l’empereur Claude, en 41 ou en 49, selon les sources. À en croire un passage de Suétone («Iudeos impulsore Chresto assidue tumultuantis Roma expulit»), l’occupant romain ne distinguait pas encore très bien les chrétiens des Juifs. Sur cette question voir les notes et la bibliographie détaillée de M. Stern, Greek and Latin Authors On Jews And Judaism, vol. II, Jérusalem 1980, pp. 113-117.

[10] En espagnol : «el pueblo judío debe descargar toda su maldad sobre la Iglesia.»

[11] Pourtant, sauf erreur, la théologie de libération ne comporte pas d’antijudaïsme explicite dans ses postulats. Il serait intéressant de lire, à ce sujet, une mise au point autorisée de l’un ou l’autre théologien «libérationniste» représentatif.

[12] Introduction à la deuxième épître aux Thessaloniciens, NT, p. 399. C’est moi qui souligne.

[13] Commentaire de 1 Th 4, 17, p. 397. C’est moi qui souligne.

[14] Notons, au passage, qu’une sérieuse clarification serait nécessaire à propos de l’emploi d’expressions telles que celles que je viens d’évoquer. En effet, la confusion est souvent grande, faute d’un effort de compréhension de ce qui est sous-jacent à ces notions. En eschatologie surtout, même les spécialistes emploient indifféremment des expressions qu’ils considèrent comme synonymes, alors qu’elles désignent, en fait, des réalités différentes. Par exemple, plusieurs Bibles rendent sunteleia tou aiônos par «fin du monde» (Mt 13, 40; 13, 49; 24, 3; 28, 20), et sunteleia tôn aionôn  par «fin des temps»  (1 Co 10, 11; He 9, 26). Malgré l’apparente cohérence de cette traduction (pluriel rendu par un pluriel et singulier, par un singulier), la distinction sémantique qu’elle opère n’a pas de fondement philologique sérieux. Il semblerait plutôt que les deux expressions soient interchangeables. En outre, le grec aiôn  rend souvent l’hébreu ‘olam, qui a, entre autres acceptions, celle de «monde», mais  connote également une «ère». Il est peut-être significatif que l’expression sunteleia tou kosmou, qui serait proprement “fin du monde”, ne se trouve pas dans le NT. Peut-être faut-il en déduire que le terme kosmos connote plutôt la matérialité du monde et aiôn, sa temporalité. Mais, au-delà de cette question philologique disputée, le vrai problème est théologique et même doctrinal. Deux conceptions de l’eschatologie s’affrontent ici durement et sans la moindre concession : celle qui tient que la Parousie est la «fin du monde»  – ses tenants, conformément à leur traduction de sunteleia tou aiônos par «fin du monde», invoquent, à l’appui de leur thèse, Mt 24, 3 –, et celle qui, rejoignant ainsi la foi juive, affirme, Écritures en main, que le Christ viendra d’abord instaurer les «Temps messianiques», période dénuée de représentation temporelle, même si elle est symboliquement chiffrée à “mille années” par l’Apocalypse (Ap 20, 1-6), la «fin du monde» n’intervenant qu’au terme de cette ère bénie, durant laquelle le monde et l’humanité auront été amenés à leur perfection (Ap 20, 7 à 22, 5). Selon la foi juive, la première étape correspond à celle des yemot hammashiah (jours du Messie) – qui a lieu sur la terre d’ici-bas, même si l’état de cette dernière est sensiblement différent de celui d’aujourd’hui –, la finale étant celle de l’avènement du ‘olam haba’ (le monde à venir) où la création est entièrement «glorifiée». Je compte revenir sur ce point dans une prochaine contribution.

[15] Et qu’on n'objecte pas trop vite que c’est là une interprétation «fondamentaliste», qui n’a plus cours dans l’Église catholique. Il convient de rappeler que la foi en un Royaume messianique sur la terre était déjà celle de l’Église apostolique (Ac 1, 7), et de Pères aussi vénérables et orthodoxes que Papias (cf. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Livre III, Ch. 39, 11-12), Justin Martyr (Dialogue, 80), et Irénée de Lyon (Adv. Haer., Livre V, Ch xxxiii, 1; voir aussi, ci-après, note 21). C’est le scandale qu'a suscité un Millénarisme subséquent, de caractère matérialiste – qualifié de «grossier» par les historiens – qui a entraîné le discrédit de la croyance en un Royaume du Christ sur la terre avec les premiers ressuscités, avant le Jugement final, la dissolution et la transfiguration de la création, accompagnés de la résurrection générale des créatures, dont témoigne une partie de la Tradition. Enfin, il convient de préciser que certains courants de la Réforme, surtout les Évangéliques, professent plusieurs formes de Millénarismes : voir, entre autres ouvrages : The meaning of the Millenium, four views, edited by Robert G. Glouse, Downers Grove (USA), 1977; Ch. Ryrie - H. Payne, Mille ans de paix. Le Millénium : image ou réalité? (traduction de The basis of the Premillennial Faith), Genève 1982.

[16] «Déjà présent dans son Église, le Règne du Christ n’est cependant pas encore achevé “avec puissance et grande gloire” (Lc 21, 27) par l’avènement du Roi sur la terre», Catéchisme de l’Église Catholique, Mame-Plon, Paris 1992, § 671.

[17] B. T. Viviano, Le Royaume de Dieu dans l’histoire, Cerf, Paris 1992, Introduction, pp. 9-11.

[18] La plus récente synthèse sur le Millénarisme des premiers siècles est due à S. Heid, Chiliasmus und Antichrist-Mythos : Eine frühchristliche Kontroverse um das Heilige Land, Bonn 1994 (voir ma brève recension de cet ouvrage dans Revue d’Histoire Ecclésiastique, Louvain 1994, pp. 105-106).

[19] Avec juste raison, le protestant Mottu rappelle toutefois, à la suite d’autres auteurs, que si certaines des doctrines de la postérité de Joachim de Flore furent condamnées, «les œuvres de Joachim lui-même restèrent inattaquées», voir H. Mottu, La manifestation de l’Esprit selon Joachim de Fiore, Neuchâtel-Paris, 1977, p. 31.

[20] Sur ce point, voir surtout l’érudite enquête de H. de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, I. de Joachim à Schelling, Paris-Namur, 1978;  II. de Saint-Simon à nos jours, Ibid. 1980.

[21] Jusqu’à ce jour, la défiance de la hiérarchie catholique n’a pas varié, même envers les versions les plus mitigées des interprétations de la doctrine millénariste, et le décret de 1944 est toujours invoqué contre ceux qui voudraient que la question soit réexaminée, à la lumière de la connaissance plus approfondie, qui est la nôtre aujourd’hui, des doctrines de Pères vénérables et orthodoxes, tels Justin et Iérénée de Lyon qui, à n’en pas douter, professèrent, en pleine connaissance de cause, des doctrines millénaristes (cf. note 15, ci-dessus). Rappelons la phrase essentielle du décret de la Congrégation du Saint Office : «systema Millenarismi mitigati tuto doceri non posse» (le système dit Millénarisme mitigé ne peut être enseigné avec sûreté), voir Acta Apostolicae Sedis, T. 36, 1944, P. 212. Pas de condamnation donc, mais une ferme mise en garde.

[22] J.-M. Garrigues, Ce Dieu qui passe par des hommes, II. Jésus-Christ unique médiateur entre Dieu et les hommes, Conférences de Carême, Mame, Paris 1993, p. 133. C’est moi qui souligne.

[23] J.-M. Garrigues, Ce Dieu qui passe par des hommes, I. Les alliances d’Adam à Moïse, Conférences de Carême données à Notre-Dame de Paris, Mame, Paris 1992, p. 129. C’est moi qui souligne.

[24] L'expression, forgée par J. Isaac, caractérise une prédication et une théologie séculaires, dans lesquelles le juif, son histoire, sa foi et ses coutumes sont présentées de manière systématiquement hostile, voire diffamatoire, avec pour conséquence un mépris chrétien croissant envers ce peuple, qui finit par engendrer la haine et dont nous connaissons les fruits amers par l’histoire juive, jalonnée de conversions forcées, d’autodafés, d’accusations de meurtres rituels, de sévices et de massacres, dont l’horreur a culminé sous le nazisme (cf. l'ouvrage classique de F. Lovsky, Antisémitisme et mystère d'Israël, Albin Michel, Paris, 1955). Théoriquement flétri par les actes et les déclarations de la hiérarchie catholique, ainsi que par de nombreuses prises de position des différentes confessions protestantes, au long des dernières décennies, force est de reconnaître qu’il en subsiste plus que des traces, tant dans les écrits que dans les mentalités, les commentaires incriminés de la BCC n’en constituant – si je puis m’exprimer ainsi – qu’un «flagrant délit». Et pour changer de métaphore, espérons que ce «diagnostic inespéré» permettra de débrider l’abcès de la maladie congénitale d’un christianisme triomphaliste qui s’est enorgueilli et a fini par oublier ces paroles de Paul : “Ne t'enorgueillis pas; crains plutôt. Car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu'il ne t'épargne pas davantage.” (Rm 11, 20-21).

[25] Introduction à la deuxième Épître aux Thessaloniciens, NT, p. 399. C’est moi qui souligne.

[26] Catéchisme de l’Église catholique, § 672, Mame-Plon, Paris 1992, pp. 148-149. C’est moi qui souligne.

[27] Commentaire de 2 Th 2, 1 ss. de la BCC, deuxième édition, janvier 1995, p. 401.

[28] Version espagnole de la BCC, 85e édition, 1993, Commentaire du Nouveau Testament, p. 315. Précisons ici ce que nous avons démontré ailleurs, à savoir qu'à l'exception de ce propos insupportable, les commentaires antijudaïques de la Biblia Latinoamerica sont, dans l'ensemble, moins virulents que ceux des versions anglaise et française. Voir M. R. Macina, "Bible des Communautés Chrétiennes et Bible Latino-américaine : même procès?", La Croix, 22 avril 1995, p. 22.

[29] Catéchisme de l’Église catholique, § 674, Mame-Plon, Paris 1992, p. 149. C’est moi qui souligne.

[30] La place manque ici pour étayer cette affirmation, qui ressort d’une longue fréquentation de la Bible des Communautés Chrétiennes, dans laquelle se côtoient, souvent dans une promiscuité contre nature, les conceptions les plus incompatibles, telles que : piété populaire et rationalisme, critique virulente des institutions et exaltation de l’orthodoxie religieuse, dénonciation des sectes et intolérance, contestation et conformisme, etc.

[31] Au moins en ce qui concerne la version française de la Bible des Communautés Chrétiennes (voir, ci-après, le “Rappel des principales péripéties de l’affaire”), car les ± 21 millions d'exemplaires de l'espagnol, de l'anglais, et des dialectes philippins, courent toujours, sans entrave ni dénonciation ecclésiale de leurs déviations doctrinales et pastorales.

[32] Justice : le texte hébreu porte tsedeq. On pourrait aussi traduire «bon droit», ou «justification».

[33] Déclaration parue dans La Croix du 11 février 1995, sous le titre “Le judaïsme blessé par la «Bible des Communautés»”.

[34] Voir Documentation Catholique, 19 novembre 1995, N° 2126, p. 1015.



21-04-2009 | Commentaires (0) | Public
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