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Le visage de l’Antéchrist chez Vladimir Soloviev, par Bernard Marchadier
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Conférence prononcée au deuxième "Colloque Vladimir Soloviev" à Moscou.

Istina XXXVII (1992), pp. 284-293

 

Soloviev nous le dit dans sa préface aux Trois Entretiens, les principaux traits de l’Antéchrist qu’il nous dépeint sont conformes à ce qu’en disent à la fois l’Ecriture et la Tradition la plus ancienne. La présente communication nous permettra donc de dégager un portrait vivant de l’Antéchrist de la Tradition, en nous appuyant sur l’œuvre de Soloviev. Mais, nous le verrons, Soloviev a actualisé ce portrait au-delà du simple détail, lui donnant même parfois des traits d’un modernisme prophétique et, pour ne pas être étranger à la Tradition, le visage de l’Antéchrist qu’il nous montre n’y est pourtant pas tout entier.

Les origines de l’homme qui deviendra l’Antéchrist sont "profondément obscures" (1) ; s’il naît de père inconnu, sa mère, elle, est une personne "peu farouche", "connue des deux hémisphères". C’est bien là "l’homme engendré dans la luxure" dont nous parle s. Jean Damascène (2). Il ne semble pas que l’Antéchrist de Soloviev soit juif, comme le veut la Tradition (3), reprise par exemple dans le message de le Salette (4). Il est en effet indispensable au récit des derniers temps raconté par Soloviev que l’Antéchrist n’ait pas été circoncis puisque c’est au moment où les juifs s’aperçoivent qu’il n’est pas des leurs qu’ils se lèvent contre l’Imposteur, préparant ainsi sa chute définitive.

"Trop de personnes pouvaient également être son père" : fils de la multitude, ou de personne, il est tout le contraire du Fils de l’Un, dont deux des évangiles nous présentent la généalogie détaillée. Si le Christ s’est incarné dans une lignée, dans un peuple précis, en un lieu connu de tous, l’Antéchrist, lui, n’a même pas de nom (Soloviev ne le désigne que par des qualificatifs) et n'est de nulle part. Né dans un demi-monde cosmopolite et aisé, il devient vite, on l’imagine, sans peine, un de ces beaux jeunes gens raffinés qui peuplent les romans de Paul Morand ou des victoriens anglais. Il y a, à ce propos, plusieurs traditions concernant l’Antéchrist. Un Irénée de Lyon, par exemple, nous montre un Antéchrist monstrueux venir "en impie effréné, comme un apostat, un injuste et un meurtrier, comme un brigand récapitulant en lui toute l’Apostasie du diable" (5). En revanche, un s. Jean Damascène insistera, comme Soloviev, sur son hypocrisie : "En prélude à son règne, à sa tyrannie plutôt, il affecte la sainteté..." (6). Ce sont des traits que l’on retrouve chez s. Hippolyte, qui l’appelle "le Trompeur" (7), et s. Cyrille de Jérusalem, pour qui l’Antéchrist "simulera la prudence, la pieuse clémence et la philanthropie" (8).

Dans les Trois Entretiens, nous avons un Antéchrist mondain, riche - il sera, la trentaine venue, "gros capitaliste" (9) et diplômé d’une académie militaire (il est "savant artilleur de profession") (10). L’argent et les liens avec l’armée seront des outils indispensables pour prendre le pouvoir le moment venu. S. Thomas d’Aquin l’avait déjà noté : la puissance du monde (Potentia saecularis) est le véritable instrument de l’Antéchrist (11).

Mais il y a, à la puissance de "l’homme qui vient", un troisième ressort : c’est l’affiliation à un ordre secret" (12), et c’est à ses frères maçons que l’Antéchrist de Soloviev doit son élection à la tête du "Comité permanent universel", première étape de son ascension au pouvoir suprême (13). Quoi de moins rare, d’ailleurs, dans le milieu d’origine de l’Imposteur, que le goût des sociétés secrètes et le gnosticisme mondain ? Que l’on songe, par exemple, aux salons et aux groupes de pression théosophiques anglo-saxons du début de ce siècle, où s’illustrèrent une Anne Besant, un Leadbeater, et qui lancèrent, notamment, un Krishnamurti, lequel - évidemment - toutes proportions gardées, n’est pas sans points communs avec beauté, prestance, quiétisme et, au moins dans un premier temps, prétention à être une réincarnation du Christ.

Si le savoir authentique a pour principe "la crainte du Seigneur" (Pr I, 7), la gnose a pour commencement l’orgueil et, à l’aube de la trentaine (l’âge du Christ), notre initié est "tout aussi éloigné de l’enfance de l’intelligence que de celle du cœur" (14). Intelligent, il l’est en effet suprêmement, mais il n’a certainement pas cette "inspiration du bien" dont parle M.Z., grâce à laquelle "l’intelligence colle la conscience deviennent les sûres auxiliaires du bien" (15). Il veut bien croire, mais intelligemment, pas comme un moujik ou une paysanne polonaise (16).

A la différence de l’image qu’en donne une tradition surtout latine, qui fait de l’Antéchrist un voluptueux obscène (17), l’Imposteur des Trois Entretiens n’est ni matérialiste ni grossier, et il a maîtrisé les viles passions de la chair. Des trois tentations que le Christ a connues dans le désert, il a vaincu la première et a renoncé à transformer les pierres en pain, c’est-à-dire à utiliser le spirituel pour obtenir des biens matériels. Mais ce que l’Antéchrist n’a pas vaincu, c’est l’orgueil, ce vice qui traduit non pas une rébellion de la partie irrationnelle de l’être contre la raison, mais bien une révolte de la raison contre Dieu. Au fond, on pourrait assimiler "ce juste plein d’orgueil" (18) à ces anachorètes qui, à la fin d’une vie de macérations "font naufrage dans le port" pour s’être enorgueillis de leurs exploits ascétiques et spirituels, à cette différence près que c’est dès l’âge de trente ans que le Surhomme (19) a jugulé les désordres de la chair. On peut aussi présenter les choses dans l’ordre inverse, le résultat restant le même : l’Antéchrist, sans nom, sans liens charnels avec une patrie, est détaché du monde dès le départ, et son mépris serait initial. On pourrait même aller jusqu’à dire que l’Antéchrist est désincarné quand le Christ est incarné. Leur ascétisme n’est donc pas du tout de même nature.

C’est petit à petit que l’Antéchrist en vient à s’opposer au Christ. En bon gnostique, il n’était pas, initialement, hostile à Jésus, dont il reconnaissait "la dignité et la dimension messianique", même si "la grandeur morale du Christ et son caractère absolument unique" (20) lui restaient incompréhensibles. Conscient de l’immensité de ses dons, le Surhomme se met à penser, un peu comme Mahomet, qu’il a pour mission de parfaire l’œuvre du Christ, qui n’était en quelque sorte que son précurseur, et il applique à sa personne ce que l’Eglise dit du Christ à sa seconde venue.

C’est à ce moment qu’il raisonne comme le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, s’opposant au Christ comme un bienfaiteur à un réformateur, un unificateur à un diviseur, un pacificateur à un fauteur de troubles. "Le Christ, dit-il, a menacé la Terre du Jugement dernier, or le juge dernier ce sera moi, et mon jugement ne sera pas seulement de justice mais de charité. Il y aura certes de la justice dans mon jugement, cependant ce ne sera plus une justice de rétribution mais une justice de répartition" (21).

Remarquons-le bien, même quand à l’âge de 33 ans, il a été investi de la puissance de Satan, l’Antéchrist ne cesse de prôner le bien - quoique ce soit évidemment un bien perverti et falsifié -, et même la puissance du mal qui s’empare de lui au cours de cette théophanie inversée a un côté "soft", comme nous dirions de nos jours, bien que les attributs effrayants et pénibles des manifestations diaboliques traditionnelles ("décharges électriques", "lumière phosphorescente et trouble", "éclat insupportable", "voix métallique et dénuée de toute âme") (22)  n’en soient pas absents. Ecoutons en effet ce que lui dit Satan :

"Mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis toute ma complaisance (...) C’est moi qui suis ton dieu et ton père. Et ce misérable, ce crucifié, il nous est étranger à toi comme à moi (...) Je t’aime et n’exige rien de toi. Tu es assez beau, grand et puissant sans cela. Fais ce que tu as à faire en ton nom, non au mien. Je ne suis pas envieux. Je t’aime. Je ne te demande rien. Celui que tu prenais pour Dieu a exigé de son fils l’obéissance, une obéissance sans limite, jusqu’à la mort  sur la croix, et il ne l’a pas aidé sur la croix. Je n’exige rien de toi, et je t’aiderai. Pour toi-même, pour ta valeur et ta supériorité propre, par amour pur et désintéressé pour toi, je t’aiderai. Reçois mon esprit. De même qu’auparavant mon esprit t’a engendré dans la beauté, maintenant il t’engendre dans la force." (23)

Propos rassurants, non directifs et complaisants (24), autrement plus doux que telles paroles du Christ à ses disciples : "Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (...) Tenez-vous sur vos gardes, car les gens vous livreront aux sanhédrins et vous feront fouetter dans leurs synagogues (...) Le frère livrera son frère à la mort et le père son enfant et les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mettre à mort. Vous serez haïs de tous à cause de moi ; mais celui qui tiendra ferme jusqu’au bout, celui-là sera sauvé" (Mt 10, 16-22).

Aussitôt après avoir été investi par Satan, le Surhomme compose "à une vitesse surnaturelle" son grand ouvrage intitulé : "La voie ouverte vers la prospérité et la paix universelles" (25).

Les livres précédents de l’Antéchrist, ainsi que son action sociale et humanitaire avaient éveillé la méfiance d’esprits pénétrants, qui y avaient décelé "les marques d’une fatuité et d’un amour-propre tout à fait exceptionnels et immenses, jointes à l’absence de véritable simplicité, de droiture et de qualités de cœur" (26). La "Voie ouverte", composée sous inspiration satanique immédiate, trouve, elle, un accueil presque unanimement favorable. Telle est la force de la séduction d’En-Bas. Le Malin sait en effet flatter et se montrer agréable (prijatny) pour être agréé (priniaty). Le Christ l’avait bien constaté : "Je suis venu dans le monde au nom de mon Père et vous ne m’avez pas reçu ; un autre viendra en son nom, et vous le recevrez" (Jn 5, 43).

A ceux qui, tout en couvrant le livre d’éloges, s’étonneront que le Christ n‘y soit jamais mentionné, il se trouvera des chrétiens pour répondre qu’un écrivain religieux doit être prudent, les choses saintes ayant déjà été suffisamment avilies dans le passé par toutes sortes de zélateurs importuns, et que l’essentiel est que le livre soit empreint "d’amour agissant". Encore une fois, nous sommes bien dans l’univers "soft".

Penchons-nous un instant sur l’enseignement de l’Antéchrist, tel qu’il ressort de la "Voie ouverte". La caractéristique  essentielle de ce livre est qu’il abolit toutes les contradictions, alliant le respect des traditions au radicalisme social et politique, la liberté de pensée à la compréhension de la mystique, l’individualisme au souci du bien commun. "Et tout cela réuni et lié avec un art si génial que le penseur ou l’homme d’action le plus étroit d’esprit n’aura aucune difficulté à voir et à accepter le tout de son seul point de vue à lui sans rien sacrifier à la vérité elle-même (souligné par nous), sans se hausser réellement pour elle au-dessus de son propre moi, sans aucunement renoncer en fait à son étroitesse, sans corriger en rien la fausseté de ses vues et de ses aspirations ni combler leur insuffisance." (27)

Autrement dit, non seulement l’auteur de ce livre génial lance un universel "Je vous ai compris", mais il surpasse toute personne dans son attachement aux valeurs qu’elle défend. Polymorphe et omnicompréhensif, il est traditionaliste avec les traditionalistes, moderniste avec les modernistes et rationaliste avec les rationalistes. Mieux encore : il est plus traditionaliste que les traditionalistes, plus moderniste que les modernistes etc., sans pour autant amener les uns ou les autres à renoncer à quoi que ce soit, pas même à leur erreur. C’est aussi dans l’optique de la "Voie ouverte" qu’il présidera le concile réuni pour élire pape le mage Apollonius : il se déclarera attaché à l’autorité avec les catholiques, aux rites anciens avec les orientaux et au libre examen avec les protestants, poussant chaque confession dans le sens de sa faiblesse. Notons-le bien, chaque Eglise est ainsi mise sur la touche : la catholique parce qu’elle est sommée de reconnaître en l’Imposteur son "unique protecteur et défenseur", l’orthodoxe parce qu’elle est transformée en gardienne des antiquités et la protestante, renvoyée à ses études bibliques.

Cette apologie de la facilité et du grand mélange, on la retrouve déjà, quoique sous une forme très différente, dans un exposé de la doctrine de l’Antéchrist que Soloviev a peut-être connu puisqu’il s’est intéressé de près aux Vieux-croyants, et qui est dû à l’un des premiers pères du Raskol, le diacre Fiodor (28). Dans ce traité célèbre, c’est en effet le motif de la "bigarrure" (pestrota) de l’Antéchrist qui revient sans cesse : "Son impiété, je le dis avec étonnement, frappe par sa bigarrure et par ses artifices mensongers, car il a mêlé étroitement la piété et l’impiété, la malédiction et la bénédiction, les tourments et la bonté, la charité et la cruauté, la douceur et la brutalité, l’excès et la mesure, l’utile et le nuisible, le mortel et l’incorruptible, le loup et l’agneau (...), les reliques des saints et les cadavres d’hérétiques, les saintes icônes et les images haïssables à Dieu, en un mot, chaque chose sainte voisine avec une chose impie et répugnante, comme les taches sur le pelage du lynx. On ne peut séparer son hypocrisie de sa malignité, car la bigarrure de l’animal n’est pas divisible en ses éléments, et l’impiété et la piété y sont indissociablement mêlées."

Dans le laxisme de l’Antéchrist,  on retrouve bien évidemment le mépris de l’initié ascète, du "parfait" cathare, pour les masses qui pataugent dans l’exotérisme et le charnel. Notons aussi que c’est après qu’il a secoué. Notons aussi que c’est après qu’il a secoué le joug du Christ que l’Antéchrist rejette le fardeau de la vérité, comme s’il y avait entre ces deux refus un lien étroit. La Vérité n’est-elle pas, avec la Voie et la Vie, un des trois noms du Christ ?

Il est difficile à un Occidental du XXe finissant de ne pas entendre des échos familiers dans  les propos de l’Antéchrist. Peut-être Soloviev a-t-il effectivement mal deviné, comme semble le lui reprocher Fedotov (29), ce que Marx, Nietzsche, Wagner et Plekhanov allaient apporter au XXe siècle, sans doute est-il vrai aussi que les batailles qu’il nous annonce pour la fin des temps sont plus proches des campagnes du Général contre les bachi-bouzouks que des guerres mondiales, sans parler de la "guerre des étoiles", et il n’est pas faux que, sur le plan de l’imagination technique, Soloviev est bien inférieur à Jules Verne. Cependant, un mérite ne peut lui être ôté, celui d’avoir désigné, avec une prescience admirable, ce qui est peut-être le mal le plus insidieux qui se soit emparé de la civilisation européenne, devenue américaine et universelle, et d’avoir annoncé -  par delà, justement, les Plekhanov, Marx, etc. - l’Antéchrist de la fin du XXe siècle, qui n’est plus, comme les héritiers de Marx et de Plekhanov, l’adversaire féroce des religions et de l’individu, mais qui se présente comme un philanthrope - nous dirions aujourd’hui un "défenseur des droits de l’homme", - et dont le programme a pour valeurs la coexistence pacifique des contraires, l’apologie de l’hétéroclite, la décrispation, le droit à la différence, au plaisir, à la faiblesse et à la satiété et, bien sûr, l’écologie : le nouveau maître de la terre n’est pas seulement philanthrope, mais "philozoï" (30), c’est-à-dire végétarien et ami des animaux. Ne sommes-nous pas, avec lui, en pleine modernité, voire en pleine "post-modernité" ? Arrêtons-nous enfin sur le titre de cet ouvrage, qui annonce déjà tout un programme anti-Christ, puisque la "voie ouverte" est précisément le contraire de la voie étroite".

Une fois élu président à vie des Etats-Unis d’Europe, l’Antéchrist veille à la réalisation de ce programme, en menaçant de recourir, le cas échéant, à la force : "Toute tentative pour troubler la paix se heurtera immédiatement à une résistance invincible (...) Désormais aucune puissance n’osera dire ‘guerre’ quand je dis ‘paix’" (31). Les esprits et les corps ayant été débilités par la facilité - car c’est la facilité qui asservit et la rigueur qui libère -, la tyrannie du bien, ou le règne de l’idéologie peut commencer ; la guerre abolie, ne subsistent plus que les opérations de police. Les peuples du monde se joignent alors aux Etats-Unis d’Europe, et le Surhomme est proclamé "Empereur romain" (32), puis monarque universel.

Après avoir établi cette pseudo-paix - annoncée, du reste, par l’ensemble de la Tradition - l’Empereur promulgue un second manifeste, dont la singerie blasphématoire est frappante : "Je vous ai promis la paix, et je vous l’ai donnée. Mais l’ornement de la paix c’est la prospérité (...) Venez à moi maintenant, vous tous qui avez faim et froid, que je vous nourrisse et vous réchauffe" (33). Alors, puisant dans les finances mondiales concentrées entre ses mains, et utilisant ses colossales propriétés foncières, l’Antéchrist instaure le socialisme, "l’égalité de la satiété universelle" (34), et règle ainsi définitivement la question sociale et les problèmes économiques.

C’est pour divertir l’humanité - post panem circenses - et satisfaire le besoin de merveilleux qui est en chaque homme que l’Antéchrist, proche encore en cela du Grand Inquisiteur dostoïevskien, fait appel au magicien Apollonius, l’"écuyer", la "Bête aux cornes d’agneau" de l’Apocalypse, qui "accomplit de grands prodiges, jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la Terre, aux yeux de tous. Et elle fourvoie les habitants de la Terre par des signes qu’il lui aura été donné de faire devant la Bête (l’Antéchrist), afin que son image parlât et qu’elle fît que ceux qui ne se prosterneraient pas devant l‘image de la Bête fussent mis à mort." (Ap 13, 11-15).

Cette deuxième Bête "ordonnée à la première comme la propagande à l’exercice du pouvoir" (35) est, elle aussi, sans doute plus actuelle de nos jours qu’au temps de Soloviev, si l’on songe aux publicitaires, folliculaires et histrions médiatiques qui sont les faire-valoir indispensables des dirigeants politiques modernes, lesquels les élèvent parfois même au rang de ministres d’Etat.

Désormais- et grâce, notamment, aux entreprises de son écuyer - l’Antéchrist est partout adoré comme un dieu : "la terre entière, prise d’admiration, suivit la Bête" (Ap 13, 3).

On l’a souvent remarqué, il y a en partie dans cet Antéchrist un portrait de Soloviev par lui-même. Au soir de sa vie, il juge ironiquement les spéculations théosophiques, les tentations spirites, la passion de l’unité, les préoccupations œcuméniques et les penchants utopiques qui l’ont préoccupé pendant l’essentiel de son existence. Comme l’Imposteur, Soloviev a souhaité refaire tout le cheminement intellectuel de l’humanité pour surmonter les contradictions dont elle est accablée, comme lui, il a voulu réunir les Eglises chrétiennes et a travaillé à l’avènement d’une théocratie. Maintenant, il en perçoit les dangers, même s’il ne nie pas, par exemple, la nécessité d’une réunion des Eglises. Simplement, le dernier concile, celui de la réconciliation authentique, ne sera pas l’aboutissement solennel de tractations cléricales mais l’œuvre d’un petit reste pourchassé et souffrant (36), à la tête duquel Soloviev place les "deux témoins" ressuscités de l’Apocalypse, qui ne sont plus chez lui, Enoch et Elie, mais les représentants des deux Eglises d’Orient et d’Occident.

Le Prince est, lui aussi, comme le Soloviev gnostique et utopiste, une image de l’Antéchrist. En effet, les Trois Entretiens se veulent également, il ne faut pas l’oublier, une dénonciation des idées de Tolstoï, exposées dans le livre par le Prince. C’est même parce que Soloviev est convaincu que le mal n’est pas, comme le soutient l’auteur de Résurrection, la simple absence de bien, mais une force effective, qu’il fait intervenir l’Antéchrist dans son ouvrage.

Le Prince n’aime pas que l’on parle de l’Antéchrist et, par deux fois, il quitte le salon quand la conversation porte sur le personnage (37). Certes, sa répugnance peut s’expliquer par son rationalisme : il ne souhaite pas entendre évoquer un merveilleux qu’il juge dépassé et "qui ne peut avoir de sens que pour quelques Papous" (38). Mais il y a aussi là un demi-aveu. Il se sent visé, comme le devine la Dame qui, après son premier départ demande aux invités s’ils croient que le Prince est l’Antéchrist. A quoi le Général répond - et, nous le sentons bien, Soloviev est de son avis - : "Pas en personne. Cependant, il est dans la même ligne" (39). Et le Général de citer l’Ecriture : "Vous avez entendu dire, mes petits-enfants, que viendrait l’Antéchrist, et maintenant il y a un grand nombre d’antéchrists" (1 Jn 2, 18).

Le Prince est donc un des nombreux précurseurs de l’Antéchrist. Ce qui frappe chez lui et chez ses pareils c’est, remarque la Dame, l’absence totale "de gaieté, de contentement et de douceur d’âme" (40). Chez ces apôtres de la simplicité retrouvée, tout est compliqué. Ces chrétiens qui veulent prétendument retourner à l’authenticité première du christianisme sont en fait des doctrinaires, étrangers à ce qui fait l’excellence du christianisme et qui est, selon M.Z., la joie et la douceur d’âme. Et l’Homme politique d’ajouter, non sans une pointe d’ironie qui fait mouche (on devine que Soloviev parle ici d’expérience) : "Je crains alors que tous les chrétiens ne s’avèrent des imposteurs et donc, selon vous, des antéchrists. Seules peut-être feront exception les masses inconscientes du peuple, dans la mesure où elles existent encore dans le monde chrétien, et quelques originaux isolés de votre genre, Messieurs. En tout cas, il faut déjà mettre au rang des antéchrists ceux qui - ici, en France comme chez nous - se mettent particulièrement en peine du christianisme, en font leur spécialité et transforment le nom de chrétien en monopole ou en privilège. Pareilles gens appartiennent de nos jours à deux catégories, l’une et l’autre étrangères, je l’espère, à l’esprit du Christ. Ce sont soit des égorgeurs effrénés, prêts à rétablir tout de suite l’Inquisition et à organiser des massacres pour la religion, (...) soit de ces nouveaux jeûneurs et adversaires du mariage, qui ont découvert la vertu et la conscience comme une espèce d’Amérique, et qui avec cela ont perdu toute véracité et tout bon sens" (41).

C’est précisément parce qu’il est un de ces "originaux" proches des simples et simple lui-même d’âme et de cœur, que le Starets Jean est capable, lors du Concile convoqué par le Maître de la Terre, de flairer en lui l’Imposteur et de le sommer de confesser "que Jésus Christ est le Fils de Dieu venu dans la chair, qu’Il est ressuscité et qu’Il reviendra" (42). C’est là, en effet, le critère donné par s. Jean : "Tout esprit qui confesse Jésus Christ incarné est de Dieu, et tout esprit qui ne confesse pas ce Jésus n’est pas de Dieu mais de l’Antéchrist » (1 Jn 4, 2-3). Le starets a su aussi lire le visage de l’Imposteur, qui essaie de cacher l’affreux accès de haine dont il est la proie, et entrevoir le secret de cette beauté qui en fascine tant (rappelons que c’est Satan qui a engendré l’Antéchrist "dans la beauté") (43). Alors le starets le dénonce.

Démasqué, l’Antéchrist se livre ouvertement aux horreurs sur lesquelles, nous l’avons vu,  Soloviev avait choisi de ne pas insister tout d’abord : il tue le starets et le pape Pierre, avant de massacrer des dizaines de milliers d’insoumis. Il se livre à des manipulations sataniques, pousse ouvertement "à la débauche mystique et à la démonolâtrie" (44) et se met, à la fin, "à la tête d’une armée innombrable de païens de toutes tribus" (45) Les jeux sont dorénavant clairs.

Je me permettrai de conclure sur une observation. A la dernière page des Trois Entretiens, M.Z. avance que l’Antéchrist peut sans doute s’expliquer tout entier par le proverbe "Tout ce qui brille n’est pas or". Soloviev ne me contredirait sans doute pas si j’ajoutais que son essor est une illustration de l’adage latin Corruptio optimi pessima.

 

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1. Trois Entretiens, Paris, Œil, 1984, p. 198.

2.  La foi orthodoxe,  IV, 26, St Denys, Institut orthodoxe français, 1966, p. 208.

3.  J. Pieper, La fin des temps, Fribourg, Editions universitaires, 1892, p. 170.

4.  "Ce sera pendant ce temps que naîtra l’Antéchrist, d’une religieuse hébraïque, d’une fausse vierge, qui aura communication avec le vieux serpent, maître de l’impureté. Son père sera Ev(êque)." Editions de Lyon, 1904, p. 22.

5.  Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 25, 2, Paris, Cerf, 1984, p. 642.

6.  La foi orthodoxe, p. 208.

7.  Hippolyte, Commentaire sur Daniel, IV-7, Paris, Cerf, 1947, p. 170.

8.  Cité dans D. Strémooukhoff, Vladimir Soloviev et son œuvre messianique, Lausanne, L’Age d’homme, p. 294.

9.  Trois Entretiens, p. 198.

10.  Ibid.

11.  Pieper,  op. cit. p. 159.

12.  La foi orthodoxe, p. 208.

13.  Trois Entretiens, p. 198.

14.  Ibid., p. 191.

15.  Ibid., p. 177.

16.  Ibid., p. 194.

17. G.P. Fedotov, "Ob antikhristovom dobre", dans Litso Rossii, Paris, YMCA Press, 1988, p. 37.

18.  Trois Entretiens, p. 193.

19.  Le mot est de Soloviev lui-même (p. 195). Il ne faut cependant pas se hâter d’y voir une assimilation de l’Antéchrist à l’Uebermensch de Nietzsche. En effet, dans un article de1899 - contemporain, donc, des Trois Entretiens - consacré à ce concept nietzschéen ("Idea sverkhtcheloveka", Œuvres (en russe), T. IX, pp. 265-274), Soloviev s’efforce de tirer une interprétation positive de l’idée de surhomme car "il est naturel à l’homme de vouloir être meilleur et supérieur à ce qu’il est en réalité, et il lui est naturel d’aspirer à l’état de surhomme" (p. 268). Mais, contrairement à ce que prône Nietzsche, cette aspiration ne peut être satisfaite qu’avec le Christ, pas contre lui. Dans sa préface à la première édition de la Justification du bien (Œuvres, T. VIII, pp. 8-23), Soloviev se gausse de la prétention de l’auteur de Zarathoustra à jouer le rôle de l’Antéchrist, prétention qui serait comique si elle n’avait conduit ce "pauvre Nietzsche" à la "débilité mentale". Et Soloviev d’ajouter : "Le culte de la force et de la beauté de la nature n’est pas directement opposé au christianisme, et s’il se réduit à néant, ce n’est pas du fait de cette dernière religion mais de son propre fait, en raison de son évidente inconsistance" (p. 14).

20.  Trois Entretiens, p. 192.

21.  Ibid., p. 193.

22.  Ibid., pp. 194-195.

23.  Ibid., p. 195.

24. Même programme chez Felsenburgh, l’Antéchrist de H. Benson, qui promet la paix au lieu du glaive et la réalisation des Béatitudes dès ce monde. Voir Le Maître de la Terre, Paris, éd. Téqui, pp. 120-121.

25.  Trois Entretiens, p. 196.

26.  Ibid.

27.  Ibid., pp. 196-197.

28.  "O poznanii antichristovoï prelesti", dans Poustozerskaïa proza, Moscou, 1989, p. 254.

29.  Fedotov, op. cit. p. 40.

30.  Trois Entretiens, p. 200.

31.  Ibid., p. 199.

32.  Selon la Tradition et l’Ecriture, l’Antéchrist sera effectivement Empereur romain.

33.  Ibid., p. 200.

34.  Ibid., p. 201.

35.  Pieper, , op. cit. p. 169.

36.  Soloviev le reconnaît dès 1896 dans une lettre fameuse à Tavernier : "S’il est vrai que la vérité ne sera définitivement acceptée que par une minorité  plus ou moins persécutée, il faut pour tout de bon abandonner l’idée de la puissance et de la grandeur extérieure de la théocratie comme but direct et immédiat de la politique chrétienne", La Sophia et les autres écrits français, Lausanne, L’Age d’homme, 1978, p. 338.

37.  Trois Entretiens, pp. 138-139 et 224.

38.  Ibid., p. 139.

39.  Ibid., p. 140.

40.  Ibid., p. 141.

41.  Ibid., p. 142.

42.  Ibid., p. 212.

43.  Voir ci-dessus, p. 4.

44.  Trois Entretiens, p. 221.

45.  Ibid., p. 222.



26-08-2009 | Commentaires (0) | Public
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