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Charles Favre - Homélie du Cardinal Barbarin pour ses funérailles
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Homélie de la Messe des funérailles du Docteur Charles Favre, par le Cardinal Philippe Barbarin.


[Comme l’a annoncé le site de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, le docteur Charles Favre est décédé 22 décembre 2011. On lira ci-après la belle homélie qu’a prononcée à sa mémoire le Cardinal Barbarin. (Menahem Macina).]

 

Texte repris du site de l’Eglise de Lyon (document pdf).

 

Lyon, église saint Nizier, le lundi 26 décembre 2011

 

Sg 2, 23 ; 3, 1-6, 9 et Mt. 5, 1-12


Chère Jacqueline, chers frères et sœurs,


Nous sommes dans la lumière de Noël et, ces derniers mois, Charles Favre a voulu apprendre par cœur l’Evangile du matin de la Nativité, le Prologue de saint Jean. Etonnante ardeur d’un homme qui avait tellement donné et enseigné, et qui, affaibli par la maladie, voulait encore s’imprégner de la Parole de Dieu ! Cette première page du quatrième Evangile est un peu comme une reprise de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… Au commencement était le Verbe ». Et cette Parole, qui est source de vie, est venue jusqu’à nous. « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous « (Gn 1, 1 et Jn 1, 1 et 14). On imagine la prière intérieure de Charles, quand il faisait tant d’efforts pour mémoriser ce texte : « Et si je pouvais, moi aussi, devenir sa Parole faite chair, une parole d’amour, offerte aux autres… »


Un affamé de justice

Le texte d’Evangile qui vient d’être proclamé, nous le connaissons aussi presque par cœur. Lorsqu’il m’arrive d’avoir à commenter les Béatitudes pour des funérailles, en me préparant dans la prière, j’attends que le visage de celui qui nous rassemble vienne « se poser », si je puis dire, sur l’une des Béatitudes. Après avoir rencontré Jacqueline, je me suis récité une nouvelle fois le texte, doucement. « Ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. » Quel réconfort de constater que Jésus commence son enseignement en proclamant que nous sommes aimés, que nous sommes promis à un bonheur qui nous dépasse infiniment, celui du Royaume. Mais il ne nous cache pas que le chemin pour y arriver est rude et escarpé.

J’ai donc attendu que le visage de notre cher Charles vienne sur l’une de ces huit ou neuf béatitudes. Certes, si d’autres faisaient le même exercice, le résultat ne serait pas le même. Il s’agit de recevoir de l’Evangile comme une parole personnelle, au moment où l’on confie à Dieu un être cher. J’ai donc vu le visage de Charles se rapprocher de la quatrième Béatitude : « Heureux les affamés et assoiffés de justice, ils seront rassasiés. » Dans notre langage, on dirait que c’était « un passionné » ! Un affamé, assoiffé de quantité de choses, …mais d’abord de Dieu.

Peut-être est-ce pour cela que vous avez choisi spontanément comme première lecture ce passage du livre de la Sagesse : « Aux yeux des insensés ils ont paru mourir, leur départ a été tenu pour un malheur et leur voyage loin de nous pour un anéantissement, mais eux sont en paix… la vie des Justes est dans la main de Dieu. » Nous imaginons le sourire de Charles nous disant en ce moment : « Vous croyez que je suis parti ? Détrompez-vous, je suis arrivé ! » Nous prions le Père des miséricordes de l’accueillir dans ce Royaume qu’il a toujours aimé, désiré et servi.

Affamé de justice, Charles l’était au sens biblique du mot, tsedakah, qui est d’abord la sainteté de Dieu, établissant entre les hommes un rapport juste, précisément parce qu’ils sont « ajustés » à Dieu. C’est cela qui permet à la miséricorde de Dieu de passer à travers les hommes, pour atteindre tous ses enfants, comme naturellement. Nous sommes horrifiés de voir cette « justice » entravée par tant de difficultés, de péchés ou d’obstacles ! Charles, pour lutter et promouvoir la justice, voulait d’abord être lui-même « ajusté » à Dieu. Commençons donc par ce point de départ.


Un assoiffé de prière

Tous les jours avec Jacqueline, il récitait le Shema Israel parce que, comme nous l’avons appris de l’enfant Samuel, la prière commence toujours par l’écoute : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute ». Le Shema était aussi la première [prière] que Jésus récitait, comme tout croyant du peuple juif. A cette prière, il en ajoutait plusieurs : une qu’il avait héritée de son cher Cardinal Decourtray, la prière d’Elisabeth de la Trinité, puis celle des Clercs de St Viateur, puisque c’était sa famille spirituelle. Le P. Querbes insistait toujours pour que notre vie soit centrée sur Dieu. On connaît ses maximes préférées : « Ne goûter que la volonté de Dieu. Ne servir que d’instrument à l’opération de Dieu ». On peut dire que Charles Favre les avait faites siennes. On récitait ensuite le Suscipe de saint Ignace, cette belle prière qui vient à la fin des Exercices spirituels, ce chemin long et éprouvant par lequel saint Ignace nous apprend à faire l’offrande totale de notre être à Dieu.

Et puis, il aimait dire merci, parce que la caractéristique du chrétien, c’est l’action de grâce.

C’est le nom même de la Messe, Eucharistie que l’on peut résumer par l’invitation du célébrant au peuple : « Rendons grâce au Seigneur notre Dieu ». Y a-t-il un cantique de remerciement plus beau qui vient sur nos lèvres, chaque soir, que le Magnificat ? Il jaillit du cœur de la Vierge Marie quand elle comprend à quel point Dieu l’a aimée, elle, la « toute petite » fille d’Israël, pour en faire la mère du Messie. Dieu agit envers elle comme il l’a toujours fait, car « sa miséricorde s’étend d’âge en âge ». Il a jeté son regard sur cette humble servante, comme il a toujours aimé et pris en main Israël, « son garçon », abaissant les riches et les orgueilleux, prenant soin des pauvres et des humiliés. Ce chant du Magnificat, nous le chanterons à la fin de cette célébration.

Un grand moment de ces derniers mois, peut-être le dernier « événement » de la vie de Charles, ce fut l’inauguration du « square Marc Aron ». On l’a vu se « réveiller », si l’on peut dire. Il fallait qu’il écrive un discours ! Il a dicté à Jacqueline des pages et des pages, qu’il a maintes fois reprises et corrigées. Il voulait absolument que ce soit moi qui lise le texte, « habillé en grande tenue d’archevêque ». Je l’ai donc fait en son nom, heureux d’être associé à cet hommage. A partir de là, Charles a connu comme un nouvel élan, preuve que tout est toujours en train de commencer dans la vie spirituelle !

Il s’est mis à écouter RCF ; on avait l’impression que sa prière s’approfondissait. Le P. Desbois l’a évoqué il y a un instant ; Charles est devenu un fidèle du chapelet chaque jour, à 15 h 30, sur RCF. Et il ne fallait pas le déranger ! A l’hôpital, les infirmières elles-mêmes respectaient ce moment. Jusqu’au bout, Charles fut un « affamé et un assoiffé » de Dieu ; il voulait sa vie « ajustée » à Dieu, pour qu’elle puisse servir aux autres.

 

Un assoiffé de servir

Un jour, alors qu’il était étudiant en médecine, il rencontre dans le train Jean Monnet. On connaît son audace, et l’on devine la belle et forte discussion qui s’en est suivie. Au contact d’un homme qui parle de l’Europe avec une vision si large, si ample, c’est une nouvelle passion qui surgit dans la vie de Charles : il faut servir la société et ne pas hésiter à faire de la politique. Voilà une autre forme de la « faim et soif de la justice ». Notre Charles aspirait à des rapports renouvelés entre les hommes. Après tant de guerres absurdes et fratricides, il fallait construire la paix. Cela deviendrait l’engagement de sa vie. Son service des hommes s’est aussi orienté vers les jeunes. Cela, il l’a appris de l’extraordinaire éducateur qu’était le P. Querbes, fondateur des Clercs de St Viateur. A l’hôpital, ces temps derniers, il écrivait encore des méditations sur la Passion du Christ, sur Marie au pied de la Croix, sur la couronne d’épines, etc. C’était sa façon d’entrer dans le mystère du Christ. Et il s’imaginait pouvoir transmettre aux jeunes ces messages, comme il l’avait toujours fait dans les sessions animées par les Clercs de St Viateur, aux Clarets. D’ailleurs, la dernière à laquelle il a participé avait justement pour thème l’Evangile des Béatitudes.

« Si je reçois un trésor, je ne peux pas le garder pour moi », c’est une vision très juste de la grâce. Quand Dieu nous fait un cadeau, la première des choses à faire est de le remercier, mais il faut aussitôt le transmettre aux autres, en faire profiter les autres. Sinon, nous serions des voleurs, et ces dons disparaîtraient. Car il est impossible qu’une grâce continue de vivre en nous, si nous ne le transmettons pas aux autres.

 

Un passionné de l’Eglise

Charles était aussi un passionné de son Eglise. « J’ai passionnément aimé le peuple juif, j’ai passionnément aimé l’Eglise », disait-il. L’Eglise est facile à critiquer, car ses limites et ses défauts sont visibles. Mais lui, il l’aimait pour ce qu’elle est en réalité, et qui est invisible aux yeux. Quelle émotion pour moi, un soir de juillet 2002, où à peine nommé archevêque de Lyon, je me suis retrouvé chez les Favre, les premiers Lyonnais à m’avoir invité. Quand la porte s’est ouverte, j’ai eu la surprise de voir Charles se mettre à genoux devant moi ! Mais il m’a rassuré : « J’ai fait cela pour tous vos prédécesseurs : le cardinal Billé, le Cardinal Balland et le cardinal Decourtray, le cardinal Renard. J’aime mon archevêque et je prie tous les jours pour lui. Depuis la mort du cardinal Billé, j’ai fait dire beaucoup de messes au carmel de Fourvière, pour que le Seigneur nous donne un bon archevêque ! »

Quelle foi extraordinaire et simple en l’Eglise, qu’il a aimée envers et contre tout ! Bien sûr, il voyait comme elle est décevante et pas assez habitée par l’amour qui devrait la brûler. Les hommes méritent beaucoup plus d’amour que le monde ne peut leur en donner. Et c’est justement là que se situe la mission de l’Eglise, fontaine de grâce et de vie nouvelle.

 

Un passionné du peuple juif

Je terminerai par sa grande passion, celle de l’amitié avec le peuple juif. Un « affamé et assoiffé de justice »…, mais y a-t-il une injustice plus monstrueuse que celle de la Shoah ? Voilà la grande blessure de Charles, et de tant d’autres avec lui. C’était pour lui intolérable, impensable... Ce thème a occupé presque toute notre conversation, au cours de cette soirée de juillet 2002. Il considérait qu’il avait la mission de me transmettre un grand, un immense héritage, et il m’a parlé pendant des heures… Je l’écoutais comme un enfant, heureux d’apprendre tout cela ! Le procès Barbie qui eut un tel retentissement, et son étroite collaboration avec le jeune avocat Alain Jakubowicz, l’affaire Touvier, la délicate négociation autour du Carmel d’Auschwitz, où, avec Théo Klein et le Grand Rabbin Sirat, Charles aida le cardinal Decourtray à convaincre l’archevêque de Cracovie. Puis, la venue de Jean-Paul II à Lyon et la rencontre avec la communauté juive : le discours de notre grand Rabbin, M. Richard Wertenschlag, et le shofar offert au Saint-Père par son cher ami, Marc Aron… Et sa chère épouse, Denise, présente à tous ces engagements !

A un moment, Charles me dit : « Regardez, vous avez été nommé par le Pape, le 16 juillet 2002 ». Pour moi, c’était le jour de Notre-Dame du Mont Carmel, une belle fête de la Sainte Vierge, et cela me réjouissait. « Vous savez, c’est le jour de la rafle du Vel d’Hiv, et cela, c’est une protection spéciale que le Seigneur vous donne ! Faites-vous des amis de tous les petits enfants d’Auschwitz. Ils veilleront sur votre ministère, ils s’occuperont de vous tous les jours ! »

C’est un très beau cadeau que j’ai reçu, ce soir-là ; je l’ai écrit plusieurs fois sans oser citer le nom de Charles, et je suis heureux de le dire aujourd’hui publiquement. Ces petits enfants sont comme des anges auprès de Dieu, et ils nous aiment. Ils savent qu’il n’y a qu’une seule alliance et que, juifs et chrétiens, nous sommes unis dans la main de Dieu. Avec eux, Charles désire et prie pour que nous travaillions à retrouver cette mystérieuse unité du « peuple de l’Alliance ». Je me réjouis que Monsieur le Grand Rabbin, uni à notre prière aujourd’hui, ait souhaité qu’à la synagogue de Lyon, au mois de janvier, on célèbre aussi un office pour le Dr Favre.

Peut-être l’événement le plus émouvant pour moi, et je le dois aussi à Charles, s’est passé le jour de mon installation à Lyon, le 14 septembre 2002. Pour la première fois de ma vie, je présidais la célébration de l’Eucharistie à la Primatiale, et le cardinal Lustiger était à ma droite, à l’autel. Et je me suis mis à penser qu’il était le contemporain de tous ces « petits enfants d’Auschwitz » ! Tout d’un coup, pendant la Messe j’ai eu l’impression qu’ils étaient tous là et qu’ils me disaient : « On veillera sur toi et sur ton ministère dans le diocèse de Lyon ».

Il faut dire aussi un mot de la maman du cardinal Lustiger, que Charles aimait beaucoup et priait souvent. On l’a entendu plusieurs fois dire : « Elle m’a exaucé ! ». Un jour de janvier 2005, j’étais à Birkenau, tout près des fours crématoires, et j’ai appelé directement le cardinal Lustiger à Paris : « Je suis à Auschwitz, et je pense à vous ; je nous confie tous deux à votre maman ». Il m’a répondu dans un souffle : « Merci, merci ! », et il pleurait en raccrochant.

Frères et sœurs, laissons le Docteur Charles Favre nous faire un ultime cadeau, nous lancer un nouvel appel. Il est maintenant au milieu de tous ses amis, « les petits enfants d’Auschwitz ».

Il doit être très heureux. Avec eux, il nous invite à vivre la célébration de cet « Au revoir » dans la joie. Il nous encourage à faire un acte de foi, car « avec la mort, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ».

Que nos cœurs s’ouvrent à une immense espérance : celle que la grande famille des enfants de Dieu soit, un jour enfin, vraiment une.

 

Cardinal Philippe Barbarin

 



04-01-2012 | Commentaires (0) | Public
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