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Le Phénomène charismatique. Plaidoyer pour un éclaircissement, M.R. Macina
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Décembre 1984 (mise en ligne le 6 janvier 2012).

 

Nota : Ce qui suit est le texte intégral d’une analyse que j’ai rédigée entre 1983 et 1984. Elle reflète mes perceptions et connaissances d’alors. Il ne faudrait en aucun cas y voir ma position actuelle à l’égard du Renouveau, laquelle a évolué à mesure que j’en connaissais mieux l’esprit et l’action, même si je reste dubitatif quant à sa capacité de se purifier entièrement des germes d’hétérodoxie que je crois, à tort ou à raison, avoir décelés dans ses manifestations et ses écrits. Cette mise en ligne a pour but de documenter le dossier que je consacre à ce mouvement sur le présent site (Menahem Macina).

 

Introduction

 

Inconnu en Europe avant le Concile Vatican II, longtemps tenu en haute suspicion par la hiérarchie catholique, ce qu’on appelle aujourd’hui le « Phénomène charismatique » aurait-il été reconnu, par nos pasteurs, comme une parole de Dieu pour notre temps ? Ce semble bien être le cas, puisque – à part quelques discrètes mises au point, çà et là, émanant d’évêques ou de théologiens – on assiste, en cette dernière décennie, à une éclosion particulièrement féconde de "groupes de prière" et autres communautés du même genre, dont on dit le meilleur ou le pire et dont il faut bien reconnaître que certains de leurs membres ne font rien pour lever les équivoques et les inquiétudes que font naître certaines attitudes, déclarations ou publications.

Le but du présent article n’est ni de refaire l’historique du mouvement (1), ni de porter sur lui un jugement théologique qui n’est d’ailleurs pas de ma compétence, mais bien plutôt de tenter de sensibiliser les pasteurs et les théologiens de l’Église, au désarroi – le terme n’est pas trop fort – qui est celui de beaucoup de chrétiens face à l’ambiguïté du phénomène charismatique.

Méthodologiquement et parce qu’il n’entre pas dans le cadre d’un article relativement limité de procéder à une enquête exhaustive, je me limiterai à l’analyse critique d’un ouvrage intitulé Charismes et Ministères (2). Je précise, d’emblée, qu’il ne s’agit pas d’un maître-ouvrage représentant la quintessence de la spiritualité de ce mouvement, mais, bien plutôt, de la publication d’une série de causeries données, dans le cadre de retraites charismatiques, à la Maison N. D. du Travail de Fayt-lez-Manage (Belgique). On pourra donc se demander pourquoi j’ai cru bon de consacrer une analyse relativement serrée, précisément à un ouvrage dont l’auteur lui-même minimise l’importance et la portée (3). La raison en est simple. Ce sont les réactions passionnelles de membres du "Renouveau", à mes commentaires ponctuels émis dans le cadre d’un petit groupe catholique de réflexion sur les Écritures – que m’avait confié leur curé qui animait lui-même ce groupe avant de partir pour une année sabbatique – qui ont déclenché mes soupçons et ma détermination d’aller plus au fond des choses. L’honnêteté m’oblige donc à quelques précisions peu agréables, dont – malheureusement – je ne saurais faire l’économie ici sans fausser l’intention et le but fondamentaux de la démarche qui est la mienne dans ces pages.

Durant l’année 1983, j’ai eu à donner régulièrement des causeries bibliques hebdomadaires à ces paroissiens. À l’occasion de l’analyse d’un texte particulier que nous imposait le calendrier liturgique d’alors, j’eus à commenter le célèbre passage de Paul sur les charismes et leur hiérarchie (1 Co 12-14). À cette occasion je crus bon d’évoquer les excès dont j’avais entendu parler et qui étaient le fait de tel ou tel groupe du "Renouveau", ou se réclamant de ce mouvement. Ces gens, en effet, se croyaient dotés du charisme du "parler en langues" et, aux dires de personnes dignes de foi et de bonne santé spirituelle, tout cela ressemblait davantage à de l’hystérie collective ou à de l’illuminisme qu’à des manifestations de l’Esprit Saint.

Je fus alors sévèrement pris à partie par une personne dont j’ignorais totalement qu’elle appartenait précisément à un groupe de prière du "Renouveau" ! Il me fut dit sans ménagement que je ne savais pas ce dont je parlais. Mon péché était d’avoir insisté sur la place modeste que l’Apôtre réservait au parler en langues (glossolalie) qu’il plaçait en dernier, ce qui, estimais-je, faisait justice des excès pentecôtistes qui accordaient à ce phénomène une place prépondérante. Je fus alors mis en demeure par mon auditrice d’aller me documenter sérieusement, au lieu de me faire l’écho des calomnies de personnes envieuses, malveillantes, ou ignorantes. Cet événement, ainsi que la vivacité de ton et les passions qu’il souleva dans notre petit groupe, éveillèrent mes soupçons. Je décidai d’y regarder de plus près. Il s’avéra bientôt que deux personnes de ce groupe étaient des militants inconditionnels du "Renouveau". Je parlai avec eux, en privé, essayai de mon mieux de les persuader de la pureté et de la droiture de mes intentions ; rien n’y fit. Pour m’éduquer, on me remit alors le petit livre dont l’analyse fait l’objet principal de cet article. Je le lus avec soin et – à ce qu’il me semble - sans parti pris. Je dois avouer que celle lecture m’atterra. Je compris, alors la raison de l’ire de ces deux personnes. En effet, quoi qu’en pense l’auteur de ce livre, celui-ci s’avérait être le bréviaire théologique des personnes que j’avais scandalisées. J’eus beau utiliser des textes conciliaires imparables, montrer que le Colloque de Malines lui-même (voir note 1, ci-dessus) – non suspect de parti pris – mettait lui-même en garde contre les excès que je dénonçais. On m’écoutait avec une résignation butée, je sentais que mes paroles glissaient comme sur du marbre. Il me fut dit que j’avais l’esprit du monde, que je ne cherchais qu’à critiquer. En bref, j’étais un superbe et un révolté ; je résistais à l’Esprit-Saint, puisque je remettais en cause le "Renouveau", mouvement suscité par l’Esprit-Saint lui-même.

Cette petite guerre dura quelques mois. Larvée, souterraine, elle réapparaissait à la moindre occasion, c’est-à-dire à chaque fois qu’un texte néotestamentaire expliqué par mes soins, semblait se retourner contre les présupposés de ces gens.

À l’instar de Jérémie, je me dis alors : "Ce ne sont que de pauvres gens, ils agissent follement, parce qu’ils ne connaissent pas la voie du Seigneur, ni le droit de leur Dieu. J’irai donc vers les grands et je leur parlerai, car ils connaissent, eux, la voie du Seigneur et le droit de leur Dieu […] (Jr 5, 4-5).

Je me rendis alors chez l’un des guides spirituels les plus autorisés du mouvement charismatique – un ecclésiastique et un religieux – et lui exposai toute l’affaire. Il réagit avec prudence, se gardant bien de mettre en cause l’auteur du livre, dont j‘estimais, sur la base de mon expérience concrète, qu’il causait du tort. Je lui dis que j’étais attelé à une analyse assez détaillée du dit ouvrage et que je serais heureux d’avoir son avis. Il sembla satisfait et m’invita à lui faire parvenir le fruit de mes réflexions. Ce que je fis dès la semaine suivante. Aucune réponse ne vint. Je téléphonai à cet ecclésiastique et m’enquis de l’éventuelle réception de mes feuillets. Oui, il avait reçu. Sa réaction ? Il était encore trop tôt pour qu’elle s’exprime. Oui, j’aurais de ses nouvelles. Ceci se passait vers le mois de mars 1983. Entre temps, l’un des membres laics du groupe biblique que j’animais, me servait d’intermédiaire et me "tenait au courant". Après trois mois de lourd silence, je reçus le verdict, transmis par ce laïc : le père X… s’était tu par discrétion, par charité (comprenez : à l’égard de ma "témérité" et de l’ineptie de mes "attaques"). Malgré ma demande expresse, il n’avait même pas cru devoir transmettre mes remarques à l’auteur, qu’il connaissait bien au demeurant. Bref, c’était le désaveu total et définitif. Inutile de préciser que - pour le chrétien qui avait servi d’intermédiaire et pour les membres du groupe biblique, dûment mis au courant par lui – ce fut le choc.

Ce n’est qu’en début juillet 1984, que j’adressai mon travail critique à l’auteur lui-même. J’accompagnai mes feuillets d’une lettre fraternelle et apaisante, précisant surtout que je ne venais, ni pour juger, ni pour détruire, mais pour recevoir des éclaircissements, car j’étais persuadé que les mots avaient trahi la pensée de l’auteur. Une quinzaine de jours après, je reçus une réponse fort cordiale et humble de l’auteur, qui disait « recevoir avec gratitude mes remarques, etc. […] être bien d’accord avec ce que je dis et se rendre compte lui-même des imprécisions du langage et des risques qu’il comportait ». Je ne puis citer ici d’autres paroles touchantes et empreintes d’une humilité qui semblait sincère ; bref, le tout à l’honneur de leur auteur. Par contre, ce dernier estimait qu’il « ne [lui] semblait pas que [son ouvrage] ait donné lieu à des déviations notoires », ce qui n’était précisément pas mon avis. Toutefois, il promettait de lire attentivement mon texte et de me répondre dès qu’il en aurait achevé la lecture.

À ce jour, je n’ai reçu aucune réponse, nulle mise au point. J’ai refait signe par courrier en août, puis à la fin du mois de septembre 1984, sans plus de succès. J’ai fait questionner, le plus discrètement possible, par charismatiques interposés : silence total.

À ce stade, j’ai décidé de rédiger mes conclusions et de les transmettre à l’autorité religieuse compétente, plutôt que de laisser se développer cette campagne de silence hostile et d’attaques feutrées ; mieux valait, en effet, estimai-je, la lumière que les ténèbres, la parole douloureuse que le silence vindicatif.

Ce long préambule était nécessaire pour que le lecteur se rende compte du but et des limites du présent travail. Celui-ci se veut, avant tout, un cri d’alarme. À une époque où pullulent les sectes, les gourous frelatés, les faux-prophètes et les illuminés de toutes sortes, un mouvement aussi vaste et, semble-t-il, aussi honorable que le "Renouveau", se doit de prendre lui-même les devants et de se purifier des scories qu’il contient déjà, de débusquer les loups qui, déguisés en brebis, ont pénétré dans sa bergerie. Il doit avoir le courage et l’humilité de répondre à des interrogations comme celles qui font l’objet de cet article, au lieu de se réfugier dans la mauvaise humeur systématique ou le dolorisme, quand ce n’est pas dans la manie de la persécution.

Toute "critique" n’est pas l’œuvre de Satan, comme l’insinuent ou l’affirment tant de gens qui croient avoir le monopole de l’Esprit. En l’occurrence, la réaction passionnelle de certains membres de ce mouvement, me semble révéler un malaise, voire une déviation, un abcès qu’il faut débrider et opérer au plus vite, avant que le mal ne se propage. Ceci étant dit, je n’aurai garde d’insinuer – et encore moins d’affirmer – que les faiblesses que je crois avoir décelées et mises en lumière, sont de nature à faire condamner l’ensemble. Comme le dit l’adage bien connu, ce serait "jeter l’enfant avec l’eau du bain".

J’ai pu me rendre compte par moi-même, suite à mes rencontres avec des personnes remarquables, membres, elles aussi, du "Renouveau", que ce Mouvement témoigne incontestablement d’un certain souffle que l’on peut attribuer à l’Esprit-Saint. Reste qu’il ne faudrait pas canoniser tous livre, article, parole ou attitude, affichant le label "charismatique", ou "Renouveau". Ici, comme dans d’autres domaines, on ferait bien d’utiliser l’étiquette : "Se méfier des contrefaçons".

 

On lira donc, ci-après, une étude qui se divise en trois parties :

 

1. Analyse de l’ouvrage "Charismes et Ministères" ;

2. Pentecôtisme et Renouveau – réalités et illusions ;

3. Conclusion.

 

I. ANALYSE DE L’OUVRAGE "CHARISMES ET MINISTERES" (4)

 

Texte (p. 8) : « Un jeune qui n’a aucune éducation dans la Foi, qui a une morale tout à fait aberrante, peut très bien, le jour de l’effusion de l’Esprit, recevoir le charisme de la prière en langue ; il n’est pas converti du même coup. Il est affronté au Dieu vivant. Peut-être que, progressivement, sous l’effet de ce charisme bien vécu, il va se convertir, mais ce n’est pas sûr : il faut qu’il accepte de se convertir. »

Commentaire : Une telle chose est-elle possible ? Les dons du Saint-Esprit seraient-ils accordés à une personne en état de péché actuel, conscient ? Qu’entend l’auteur par « une vie morale tout à fait aberrante » ? S’agit-il d’errements passés, de péchés publics, mais regrettés ? Dans ce cas, pourquoi cette personne doit-elle se convertir ?

 

Texte (fin p. 8 et début p. 9) : « Il faut distinguer ensuite les dons faits par chacune des personnes divines. Paul précise très bien dans l’Epître aux Corinthiens : l’Esprit donne des charismes, le Seigneur donne des ministères et le Père donne des opérations », c’est-à-dire des dons naturels."

Commentaire : Je ne connais pas cette théologie de l’appropriation trinitaire en matière de charismes. Le Père ne serait-il spécialisé que dans la gratification de dons naturels, tandis que le Fils se réserverait les ministères, et l’Esprit, les charismes ? La citation exacte est en 1 Co 12, 4-6 : "Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c'est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur ; diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous." C’est incontestablement une formulation trinitaire – cas qui est loin d’être unique chez Paul –, mais il ne saurait être question de déduire, de la forme d’expression adoptée par l’Apôtre, une sorte de théorie des appropriations par chaque personne de la Trinité de telle ou telle catégorie de dons. Sinon, il faudrait comprendre de la même façon 2 Co 13, 13 : "La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit soient avec vous", et en déduire que le Fils s’approprie la grâce, le Père, l’Amour, et l’Esprit Saint, la communion.

 

Texte (fin p. 11 et début p. 12) : « Le premier charisme, c’est la prière en langue[s]. C’est le premier, je l’ai constaté, car il a comme fonction l’édification de l’homme spirituel. Quand ce charisme n’est pas libéré dans un groupe, le groupe est bloqué ; quand une personne exerce un autre charisme, alors que la prière en langue[s] n’est pas libérée chez elle, l’exercice de ce charisme est souvent gêné en elle par des interférences humaines non purifiées […] »

Commentaire : Peut-être eût-il fallu préciser que ce charisme est le premier parce qu’il est le plus ordinaire, le plus inférieur dans l’échelle des charismes (5), comme le sont les émotions spirituelles et les consolations affectives des commençants, dans la voie dite "purgative". Sur quoi se base l’auteur pour affirme que ce charisme doit être « libéré » d’abord ? Je ne vois nulle part, dans l’Écriture, cette hiérarchie, cette condition sine qua non. Lorsque Paul écrit : "N’empêchez de parler en langues" (1 Co 14, 39), il veut dire : ne comprenez pas de ce que j’ai privilégié le don de prophétie qu’il faut déprécier, ni surtout proscrire le parler en langues, car, lui aussi, est un don de l’Esprit. Mais il ne le pose pas en préalable des autres dons, au contraire, il a plutôt tendance à mettre en garde contre lui, comme nous le verrons plus loin.

 

Texte (fin p. 13) : "Selon Saint Paul, le charisme des langues est personnel, il se vit d’abord dans le cœur de chacun ; en communauté, il n’est vécu qu’en vue d’un message qui sera délivré à l’assemblée par le charisme d‘interprétation. "S’il n’y a pas d’interprète dans la communauté, qu’on se taise", dit St Paul, "et qu’on prie en langue[s] dans son cœur". Il est clair que, pour Saint Paul, ce charisme est donné, d’abord, pour l’édification spirituelle de la personne qui le reçoit. Quand on sera devenu personne spirituelle, alors, tous les autres charismes de l’Esprit pourront être donnés et vécus de façon pure, sobre, et avec fruits spirituels. »

Commentaire : L’auteur rapporte correctement la pensée de Paul, en résumant son enseignement sur les charismes dans les deux premières phrases. Par contre, il ne me semble plus fidèle à la doctrine paulinienne, lorsque après avoir constaté avec justesse : « Il est clair que, pour St Paul, ce charisme est donné d’abord pour l’édification spirituelle de la personne qui le reçoit », il commente ainsi cette constatation : « Quand on sera devenu personne spirituelle, alors, tous les autres charismes de l’Esprit pourront être donnés et vécus de façon pure, sobre, et avec fruits spirituels ». La suite de ses raisonnements et de ses déductions prouve que l’auteur croit sincèrement que le charisme de la glossolalie est une étape indispensable à l’édification spirituelle du Chrétien ; comme en fait foi cette autre phrase (p. 13) : « la prière en langue[s] est un charisme de prière parallèle au don de piété. Il va nous introduire, petit à petit, dans cette pauvreté spirituelle impossible à l’homme. Il va vous faire devenir de tout petits enfants ».

Certes, cette exégèse est ingénieuse, elle a un avantage spirituel certain : la prière en langues est réputée indispensable pour apprendre à ne pas résister aux dons de l’Esprit, à ne pas se raidir, ni juger, devant l’insolite, voire le ridicule apparent de ce don étrange et dérangeant pour nos intellects rassis de modernes. Mais, à mon sens, telle n’était pas la pensée de Paul. Le retour fréquent, dans ce passage sur les charismes, du terme édification, ne doit pas faire illusion. En ce qui concerne le charisme de glossolalie, en tout cas, il est clair que Paul veut dire que ce don émeut et dispose à l’amour de Dieu le fidèle qui en est l’objet, tandis que les autres membres ne se sentent pas concernés, puisqu’en cet instant, eux ne prient pas ainsi. Ils ne participent pas à la joie, au recueillement, voire à l’émerveillement du glossolale. Ils ne sont donc pas "édifiés" par ce qu’il dit, sauf si le glossolale sait interpréter, ou que quelqu’un peut interpréter. Mais on voit nettement, par la lecture de tout le passage, que le cœur de Paul penche en faveur de la prophétie. Le terme d’édification sert précisément de pivot, dans ce contrepoint incessant entre glossolalie et prophétie : "Celui qui parle en langue s’édifie lui-même, celui qui prophétise édifie l’assemblée". (1 Co 14, 4).

 

Texte (p. 14) « Nous avons un urgent besoin de ce charisme [glossolalie], car nous sommes terriblement intellectualisés et hypercontrôlés [sic] ; nous avons mis la main sur notre propre vie et nous ne sommes plus capables de nous lâcher, d’où la difficulté chez beaucoup de libérer la prière en langue[s] ».

Commentaire : D’où l’auteur tire-t-il cette nécessité d’un tel charisme ? Sur quel passage de l’Écriture s’appuie-t-il pour en affirmer l’urgence ? La suite de son texte semble d’ailleurs indiquer que, pour lui, la glossolalie "s’enseigne", ou, du moins, qu’il importe de "débloquer" psychologiquement et spirituellement les membres du groupe charismatique, comme en témoigne le texte suivant. En outre, le retour incessant du terme "libérer" m’inquiète. Ici, il me paraît avoir une connotation psychologique, voire psychiatrique. La seule liberté dont parle le Nouveau Testament est celle qui découle de la foi en la Vérité et de l’adhésion au Christ, qui font de nous des enfants de Dieu.

 

Texte (fin p. 14 début p. 15) : « On peut sentir par discernement qu’une personne a reçu ce charisme […] On lui dit : "L’Esprit veut prier en vous, parlez un peu, laissez sortir n’importe quoi !" – "Comment cela ?" – "Mais, vous dites n’importe quoi !" (6) – "Je ne saurais pas" – "Comment, vous ne sauriez pas ? Mais enfin, dites des bêtises, quoi !". La personne est bloquée net : "Je manque de simplicité" –. "Mais enfin, devant moi, ça n’a aucune importance". Elle transpire […] Pas moyen de sortir un mot qui ne vienne du cerveau, pas moyen de dire des choses qui ne traduisent pas sa pensée ! Vous sommes tellement auto-contrôlés [sic] qu’il n’y a pas moyen de se lâcher. »

Commentaire : Si cette scène a vraiment eu lieu, elle fait monter en moi un malaise. J’avoue que ma réaction eût été exactement la même que celle de la personne soumise à une telle maïeutique qui s’apparente plus aux techniques de la dynamique de groupe et de la catharsis des psychiatres qu’à la pratique des charismes dans l’Église primitive. Rien dans les Écritures ni dans l’agir de l’Église, ne nous permet de nous croire autorisés à pratiquer de telles méthodes. Les "visitations" de l’Esprit, qu’elles se traduisent par un parler en langues ou par quelque autre don spirituel, sont un effet souverain de l’Esprit Saint, même si notre volonté et notre conscient doivent y collaborer quelque peu ; mais elles n’ont pas besoin d’être conditionnées, entraînées, encore moins provoquées. Je suis encore plus mal à l’aise quand l’auteur précise (p. 19) :

« Dès que le souffle de Dieu passe, on le sent. Aussi faut-il le faire remarquer à celui chez qui on a discerné le charisme et qui essaie de le libérer. Petit à petit, on va l’aider à prendre conscience : "Ça, c’est l’Esprit, ça, c’est toi". »

Qu’est-ce que ces "incantations" ont à voir avec la disposition fondamentale que doit apporter tout chrétien, que ce soit à la prière tout court, ou que ce soit à la réception éventuelle d’un charisme, à savoir : une vie pure sous l’œil de Dieu, un cœur contrit et humilié et une totale disponibilité à la volonté de Dieu, sans aucune recherche de faveurs ni de consolations divines ?

 

Texte (p. 15) : Le charisme du parler en langue[s] est donné pour apprendre la docilité intérieure, l’abandon vécu ; la coïncidence profonde avec l’Esprit vivant en moi ; c’est un charisme qui nous éduque à la dépendance spirituelle. C’est le charisme le plus transformant, au point que Saint Paul dit : "Je voudrais que vous priez tous en langue[s]. Moi, je prie en langue[s] plus que vous tous". (1 Co 14, 5. 18) ».

Commentaire : La prémisse (première phrase) est correcte ; la conclusion ne l’est pas. Quant aux références scripturaires d’autorité, elles sont isolées de leur contexte et, comme on va le voir, elles enseignent exactement le contraire de ce que comprend l’auteur. Voici la citation exacte : (1 Co 14, 5) "Je voudrais, certes, que vous parliez tous en langues, mais plus encore, que vous prophétisiez, car celui qui prophétise l’emporte sur celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’interprète, pour que l‘assemblée en tire édification". On comprend, par le contexte, que la glossolalie est comme "concédée" par Paul, mais que la prophétie est préférable pour l’édification de l’assemblée. Quant à 1 Co, 14, 18, il convient de restituer toute la phrase : "Je rends grâces à Dieu de ce que je parle en langues plus que vous tous ; mais, dans l’assemblée, j’aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence, pour instruire aussi les autres, que dix mille en langues". Ce que veut dire Paul est maintenant clair : il proteste de ce qu’il a, lui aussi, le don de glossolalie, et même plus que quiconque, pour ne pas qu’on l’accuse de négliger ce qu’il ne connaît pas, mais, cependant, il persiste dans son choix du discours cohérent, pour édifier l’assemblée. Je reviendrai plus loin sur ce passage capital.

Quant à l’affirmation tranchée de l’auteur, selon laquelle la glossolalie « est le charisme le plus transformant », on se demande sur quoi il se fonde pour l’émettre. Il est possible que, par son expérience concrète au sein de communautés bénéficiaires de dons charismatiques, l’auteur ait pu constater les effets bénéfiques de la glossolalie ; mais peut-être est-ce parce que c’est surtout de ce don-là qu’il a été témoin. Peut-on imaginer, en fait, qu’un don de l’Esprit, s’il est authentique et répété, n’exerce pas une action bienfaisante sur celui qui en est gratifié ? Il semble que les dons de science, de discernement de sagesse et surtout de prophétie, ne transforment pas moins le cœur et l’âme de ceux qui en sont bénéficiaires.

 

Texte (fin p. 15) « […] Par ce charisme (de glossolalie), l’Esprit va me donner la prière du cœur. Beaucoup, malgré leurs efforts, ne sont pas arrivés encore à la prière du cœur ; ils ont une prière intellectuelle ou moralisante : "Quand on se convertit au Seigneur, dit St Paul, le voile du cœur tombe" (2 Co 3, 16). »

Commentaire : Qui a dit que la glossolalie était la porte de la prière du cœur ? Pas le Seigneur, en tous cas, ni Paul. C’est là, me semble-t-il, une affirmation dangereuse, car les fidèles vont croire que la glossolalie est l’antichambre quasi obligée de la vraie prière. En outre, pourquoi employer l’expression « prière du cœur » qui, systématisée par l’hésychasme, a trouvé, dans la "philocalie", sa charte spirituelle et, dans les Récits d’un pèlerin russe, son témoignage populaire efficace ? Ne risque-t-on pas ainsi d’accroître la confusion ? Enfin, pourquoi utiliser, au sens spirituel, la métaphore du voile sur le cœur, dont St Paul use, par analogie au voile dont Moïse se cachait le visage, pour que les fils d’Israël ne voient pas la gloire de Dieu dont il était irradié ? La "lettre" du texte (dont on aurait tort de croire qu’elle ne fait que "tuer"), le sens obvie de ce passage, sont explicités par Paul lui-même : "Oui, jusqu’à ce jour, toutes les fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur. C’est quand on se convertit au Seigneur que le voile est enlevé, car le Seigneur, c’est l’Esprit" (2 Co 3, 15 ss.). Donc, pourquoi détourner ce texte, qui concerne la compréhension totale des Écritures par les Juifs, au moyen de la foi au Christ, pour l’appliquer spirituellement à la prière dite "du cœur", que viendrait voiler « la prière intellectuelle et moralisante » (début p. 16) ?

À ce stade, il convient peut-être de faire justice d’une critique incessante faite par l’auteur de ce qu’il qualifie d’ « intellectualisme ». Parfois, ses propos sont de nature à faire croire que la glossolalie est opposée, par l’Esprit, à l’intelligence, comme en témoigne ce passage :

« Le chant en langue[s] dans la communauté est utilisé par l’Esprit du cœur. Dieu pourrait donner son message sans le faire précéder par un parler en langue [...] (7). S’il le fait, c’est que ce charisme a une action spirituelle ; il met la communauté au niveau du cœur : pour qu’on n’écoute pas avec l’intelligence, pour qu’on ne soit pas victime de toutes sortes de suspicions critiques ; il nous appauvrit et nous dispose à une écoute du cœur par le charisme" (ibid., p. 22).

Or tel n’est pas l’enseignement de Paul. Tout au contraire, il privilégie la prière dite avec intelligence (c’est-à-dire celle dont l’orant comprend le sens), témoin le passage suivant : "C’est pourquoi celui qui parle en langue doit prier pour pouvoir interpréter. Car, si je prie en langue, mon esprit est en prière, mais mon intelligence n’en retire aucun fruit. Que faire donc ? Je prierai avec l’esprit, mais je prierai aussi avec l’intelligence. Je dirai un hymne avec l’esprit, mais je le dirai aussi avec l’intelligence" (1 Co 14, 13-15). Or l’auteur, lui, soutient exactement l’inverse : « Ce charisme a une action spirituelle ; il met la communauté au niveau du cœur : pour qu’on n’écoute pas avec l’intelligence […] ». Et, pour qu’il ne subsiste pas de doute, Paul tranche ainsi : "Je rends grâce à Dieu de ce que je parle en langues plus que vous tous ; mais, dans l’assemblée, j’aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence pour instruire aussi les autres que dix mille en langues" (ibid., v. 18).

Qui croire donc, l’auteur, ou St Paul ? Pour ma part, je préfère m’en tenir au "dépôt" dont Paul est, c’est incontestable, l’interprète inspiré. D’ailleurs, c’est ainsi que pratiquent les plus éminents docteurs de l’Église, tel St Augustin, qui affirme : « Il ne faut pas donner son accord, même aux évêques catholiques, au cas où il leur arriverait de se tromper et où ils s’exprimeraient de façon contraire aux Écritures canoniques » (De Unitate Ecclesiae II, 28 PL 43, 41-411). De même, St Thomas d’Aquin écrit : « [Il y a les prophètes et les apôtres à qui la révélation a été faite.] Nous n’accorderons créance à leurs successeurs que dans la mesure où ils nous proposent les vérités que les Apôtres ont laissées dans les Écritures ». (De veritate 9. 14a, 10 ad 11).

 

Texte (pp. 16-17) : Petit à petit, à cause de cette onction dans le cœur, tout va changer : on va entrer dans la grande liberté des enfants de Dieu et vivre en suivant l’Esprit, les motions de l’Esprit (Gal. 5, 13-25). Saint Paul, lui-même, a manifestement été guéri par le charisme de la prière en langue[s]. Il y a des choses qu’il n’aurait jamais dites s’il n’avait pas vécu ce charisme ; ce charisme qui lui a donné une expérience et une connaissance intérieure[s] de Dieu […] Par l’exercice du charisme de la prière en langue[s], je m’ouvre progressivement à cette action transformante de l’Esprit […] ».

Commentaire : Encore une fois, c’est la même affirmation, gratuite, non fondée et non explicitée, des effets merveilleux du charisme de la glossolalie. Je le répète : si quelqu’un a réellement reçu ce charisme, il ne fait aucun doute que l’exercice lui en sera purifiant. Mais le long excursus auquel se livre l’auteur a les allures d’un panégyrique en faveur de la glossolalie, l’élevant ainsi au rang d’étape spirituelle indispensable pour vivre selon l’Esprit, ce que Paul n’a jamais enseigné. C’est d’ailleurs la même emphase qui nous vaut une nouvelle citation, hors contexte et même indûment évoquée (Gal 5, 13-25), puisqu’on nous parle, à son propos, des « motions de l’Esprit », alors que le texte, lui, porte (v. 23) "le fruit de l’Esprit". Quiconque se reporte au contexte voit clairement que "charité, joie, paix, longanimité, serviabilité", ne sont pas présentés comme des fruits de la glossolalie, mais comme "le fruit de l’Esprit", ce qui est tout de même différent.

Enfin, on reste confondu devant cette affirmation, toujours aussi péremptoire, mais non étayée, selon laquelle Paul aurait été « guéri par la glossolalie ». Guéri de quoi ? Qui a dit cela ? Pas Paul, en tous cas. Paul n’a jamais dit non plus que « ce charisme [de la glossolalie] lui a donné une expérience et une connaissance intérieure[s] de Dieu ». Il a fait état de son "chemin de Damas", de hautes révélations et de sa saisie par le Christ, mais pas de son illumination par la glossolalie. (Notons la récidive, fin p. 17 : « St Paul a aussi été éduqué par ce charisme à la vraie vie morale dans l’Esprit »).

 

Texte (p. 18) : « Par conséquent, on ne saurait dire combien ce charisme est important (8) : "Je voudrais que vous parliez tous en langue" (1 Co 14, 5). »

Commentaire : Voir ce qui a été dit plus haut – commentaire de la p. 15 - concernant l’utilisation de ce passage de Paul.

 

Texte (fin p. 20) : « Nous devons apprendre, par une pratique toujours plus ample et plus libre du charisme, à donner à l’Esprit tout pouvoir sur notre vie. Pour cela, il faut prier en langue[s], seul, souvent […] ».

Commentaire : Ce texte laisse perplexe. J’avais cru comprendre que tout charisme était un don libre de l’Esprit. Ici, il apparaît comme une « pratique ». Mieux, il "faut" prier en langue[s] "souvent". Je peux comprendre que l’auteur nous parle d’un bénéficiaire du don habituel de glossolalie. Tout de même, cette formulation donne l’impression qu’en "s’exerçant", on fait mieux. Cela n’est-il pas de nature à pousser des natures faibles et imaginatives, qui ne demandent qu’à se persuader qu’elles sont glossolales, à se livrer sans retenue à de frénétiques et piteuses improvisations, prétendument charismatiques, davantage de nature à scandaliser qu’à édifier (9) ?

 

Texte (p. 24) : « L’interprétation peut être donnée dans un langage, elle peut aussi être donnée sous forme de vision. La vision est plus importante que la parole, car elle a une force et une durée d’action plus grandes. »

Commentaire : Qu’est-ce donc que cette interprétation par vision ? Une fois de plus, l’auteur ne nous indique ni ses sources, ni ses autorités. Dans le Nouveau Testament, on ne trouve aucune allusion à ce nouveau charisme (10). Quant aux exemples donnés dans la même page, ils me donnent plutôt l’impression d’être le fruit de l’imagination vive de personnes à la complexion psychologique particulièrement impressionnable. L’interprétation de la vision du lac (fin p. 24) est ingénieuse, mais on peut en donner plusieurs autres, tout aussi vraisemblables, car, si le monde des symboles est vaste, les clés pour leur interprétation sont légion.

 

Texte (p. 30) : « Un vrai prophète peut être trompé parfois par le mauvais esprit […] ».

Commentaire : Même si cette possibilité existe théoriquement, il me paraît nuisible de l’ériger en généralité. L’Écriture et la pratique de l’Église nous enseignent, au contraire, qu’un tel malheur est rare. Certes, il peut arriver que le prophète parle avec présomption, c’est-à-dire qu’il prenne ses désirs pour des réalités. L’Ancien Testament est rempli d’exemples de ce genre, et le prophète qui parle, lui, réellement au nom de Dieu, est rarement celui qui annonce les événements les plus probables et encore moins les plus rassurants. Mais, avec tout cela, l’Écriture nous rassure : "Mais le Seigneur est fidèle. Il vous affermira et vous gardera du Mauvais". (2 Th 3, 3). Et encore : "Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces […]" (1 Co 10, 13). En outre, la forme lapidaire de cette affirmation de l’auteur est de nature à jeter les fidèles dans la crainte, et pire, dans la confusion. En effet, l’auteur a admis qu’il y a une différence majeure entre le ministère prophétique et le charisme de prophétie (p. 27). Alors pourquoi employer, à propos de celui qui a eu un charisme de prophétie – que le cas soit exceptionnel ou s’avère fréquent –, l’expression amphibologique de « vrai prophète » ? Il eût mieux valu parler d’authentique prophétie. Ces précisions me paraissent importantes en un temps où grande est la confusion, en ces matières comme en bien d’autres. D’autant que les exemples donnés par l’auteur sont de nature à désorienter complètement le fidèle. En effet, les critères proposés pour « discerner » si la prophétie est « vraie » ou « fausse », sont que « ça éteignait l’Esprit en vous » (p. 29, vers la fin). Ou encore : « cette prophétie ne rejoignait pas ce que j’avais dans le cœur et je n’avais pas la paix en l’acceptant » (p. 30, vers le milieu). Sont-ce là des critères ? Après tout, si je n’ai pas la vertu d’humilité et que quelqu’un m’affirme avec zèle : « abandonnez tel projet que vous avez fait, car il est motivé par le désir de vous mettre en valeur », il y a de fortes chances pour que naisse en moi un trouble de mauvais aloi, provenant de la colère et de la déception. En sens contraire, la même affirmation faite à Ste Thérèse d’Avila, par un confesseur présomptueux (le fait s’est réellement produit !), a également déclenché, chez elle, un trouble intérieur, car l’ordre provenait de Notre Seigneur et il s’est avéré que le confesseur, lui, avait l’esprit du monde !

Comment donc s’y retrouvera-t-il, le pauvre fidèle, pas assez détaché de lui-même ni expérimenté dans les voies de la vertu, pour discerner le vrai du faux, dans les "prophéties", dont le malheur de notre temps veut qu’elles abondent, dans la bouche de tant de gens qui se prétendent inspirés ?

 

Texte (p. 31) : « Ou bien (la prophétie) suscite un trouble (le trouble vient toujours du mauvais esprit) […] ».

Commentaire : Autre affirmation sans nuance. Non, le trouble ne vient pas toujours du mauvais esprit. L’exemple de Thérèse d’Avila cité ci-dessus en est une preuve. Certes, il est un trouble qui provient du Mauvais, surtout s’il persiste, s’il incline à la récrimination intérieure, au jugement des autres, à la rébellion, à la colère, à la rancœur, etc. C’est aux fruits qu’on juge l’arbre. Mais il est des cas – la vie des Saints en surabonde – où d’authentiques personnes spirituelles sont jetées dans le trouble intérieur par la faute de leurs frères, mal avisés et présomptueux, qui se mêlent d’intervenir dans la délicate alchimie des rapports mystérieux entre Dieu et l’âme, et se croient autorisés à porter le fer dans ce qui leur paraît être une plaie, alors que ce n’est que la brûlure de l’amour divin. Ils lient les âmes ou les désemparent. Donc, le trouble n’est pas toujours le signe du Mauvais, ou plus exactement, une parole dite avec présomption et qui se prétend parole de Dieu, est perçue par l’âme réellement servante du Seigneur, avec résistance et malaise. Dans ce cas, l’auteur a raison, le trouble vient du mauvais esprit, mais c‘est la parole réputée prophétique qui l’a engendrée, alors que la réaction négative, elle, vient de Dieu. Le malheur est que, faute de savoir discerner ces choses, l’âme, surtout si elle est humble, reste longtemps dans ce trouble qu’on a semé en elle, précisément parce qu’elle n’a pas d’elle-même une haute opinion et qu’elle croit devoir accepter la parole présomptueuse qu’on lui a prodiguée, comme étant une parole de Dieu à elle transmise par celui qu’elle croit être sont interprète fiable.

À toutes fins utiles, je crois utile de rappeler que tant Marie, à la salutation de Gabriel, que Zacharie, à la vue de l’ange du Seigneur, furent troublés, au témoignage exprès de l’Evangile (Lc 1, 12.29). En résumé, une vraie prophétie peut troubler, si on refuse de l’accepter ; une fausse peut troubler, elle aussi, en faisant perdre la paix à celui qui vit dans l’Esprit (cf. le témoignage de l’auteur lui-même, ibid., p. 30) ; enfin, une fausse prophétie peut emplir de joie celui qui ne demande qu’à se croire objet de révélation divine, mais c’est là une fausse paix et, pour ma part, je lui préfère le trouble qui vient de la résistance de l’Esprit au mensonge.

 

Texte (p. 35 et suivantes) : « Celui qui vit ce charisme de cette façon-là (il s’agit du charisme de guérison) est poussé, à un moment donné, alors qu’il n’a pas réfléchi, à imposer les mains à quelqu’un. Il sent à l’intérieur cette motion physique qui l’habite et qui résiste à ses hésitations et à ses doutes. Elle s’impose avec une vraie objectivité. Cette motion doit être nettement différente, dans son origine, d’une émotion suscitée par la souffrance d’un malade et d’une conviction de nature psychologique que l’on peut se donner à soi-même. Il faut que ce soit une vraie motion de l’Esprit ; c’est l’Esprit et ce n’est pas l’Esprit. Mais il y a toujours cet acte de foi à faire, un doute à surmonter, par la foi ».

Commentaire : Autant l’ensemble de cette mise au point me paraît correcte et de bonne doctrine, autant je suis décontenancé par l’affirmation : « C’est l’Esprit et ce n’est pas l’Esprit ». Que veut dire ce langage ? Doit-on en inférer que ce ne sera l’Esprit qu’au moment où le charismatique adhérera dans un acte de foi totale et pure, à cette motion ? S’il en est ainsi, comment peut-on dire de la motion – qui a été rendue inutile par le doute intérieur de celui qui l’a perdue – qu’elle n’était pas de l’Esprit ? Bref, je ne comprends pas ce langage. Quant à la réalité de ces charismes de guérison, il va de soi que je n’en doute pas un seul instant ; dommage seulement que l’expression hésitante et embarrassée des dispositions intérieures nécessaires à l’acceptation de ce charisme, soit de nature à favoriser les lubies de gens faibles et assoiffés de signes et qui ne demandent qu’à s‘autosuggestionner.

Le « c’est l’Esprit et ce n’est pas l’Esprit » les encouragera à se dire : Allons, c’est l’Esprit ; et ils croiront de toutes leurs forces que c’est le cas. On me dira qu’alors, il ne se produira rien et que toute la confusion sera pour eux. Je ne crois pas qu’il faille ainsi se consoler de ces écueils. La confusion sera aussi pour l’assemblée ou pour les témoins, et que dire du désespoir du malade, déçu de n’avoir pas été guéri, et du scandale de ceux qui attendaient sincèrement un signe de Dieu, et qui ont été abusés ?

 

Texte (p. 41) : « "L’Esprit vous gardera dans la vérité tout entière" ».

Commentaire : Cette citation de Jean (16, 13), n’est pas exacte ; il faut lire (v. 12-13) : "J’ai encore beaucoup de choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous fera entrer dans la vérité tout entière." La différence est dans les mots : "garder", contre "faire entrer". Elle peut sembler minime et sans portée. En fait, elle est capitale. Si l’Esprit a pour rôle de nous garder dans la vérité tout entière, c’est que celle-ci est déjà entièrement saisie et comprise. Or, c’est précisément le contraire que Jésus affirme. Il ne peut dévoiler tous les aspects de la vérité qu’il est venu révéler aux hommes. Certes, il a tout révélé en Lui-même, mais tout est loin d’être compris et mis en pratique. Les conséquences, surtout les implications, qui découleront, en son temps, de ce mystère initial révélé, ne sont pas encore toutes comprises. C’est pourquoi l’Esprit est envoyé pour amener toutes choses à leur plénitude.

On remarquera que cette citation de Jean n’est pas la seule qui soit inexactement rapportée dans ce livre. En effet, on lit, p. 119, cette citation, donnée pour être Luc 22, 26 : "Le plus grand parmi vous, c’est celui qui est le plus soumis". Or, il faut lire : "Que le plus grand parmi vous, se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne, comme celui qui sert". Le service (diaconia) n’a rien à voir avec la soumission.

 

Texte (pp. 49-50) : « Le pasteur est celui qui représente le Seigneur dans la communauté. C’est une personne, ce n’est pas une fonction : on ne peut pas remplir ce ministère à tour de rôle. Le ministère de pasteur est rempli par une personne qui est retirée du troupeau, assumée par le Seigneur, pour être sa présence vivante dans la communauté. C’est autour de lui que la communauté va se rassembler : il ne peut pas y avoir de troupeau sans pasteur ! Il est indispensable à la communauté. Une communauté n’est pas constituée et ne saurait fonctionner dans sa vérité spirituelle, s’il n’y a pas un pasteur reconnu, accepté et exerçant son ministère ».

Commentaire : Tout cela est bel et bon et nul chrétien ne songerait à y redire, d’autant qu’on nous cite l’organisation hiérarchique de l’Église en modèle, et même le pouvoir de lier et de délier remis aux Apôtres par Jésus (Mt 16, 19). Mais, quand on comprend mieux où l’auteur veut en venir, à savoir aux communautés charismatiques, on ressent à nouveau un malaise. Tout ce qu’il a dit précédemment concerne l’Église de la terre. Y aurait-il donc d’autres pasteurs que ceux que l’Église visible ordonne à cette mission ? Il semble que oui, pour l’auteur, comme nous le verrons à l’examen du passage suivant. Quant à l’affirmation selon laquelle « on ne peut remplir ce ministère à tour de rôle », elle est tout bonnement exorbitante. Le principe de la rotation des ministères existe, même dans les ordres les plus rudes. C’est une mesure de précaution contre l’érosion de l’autorité, ou son évolution vers la dictature. Pourquoi cette exigence surérogatoire ?

 

Texte (p. 50 vers la fin) : « Il en va de même dans chaque communauté chrétienne. Elle ne reste communauté rassemblée par le Christ, conduite par Lui, que dans la mesure où ce ministère de Pasteur est reconnu en quelqu’un et accepté par l’assemblée de la communauté. Tout refus de ce ministère manifeste la présence du prince de ce monde et son influence dans nos cœurs ; sur ce point, certaines communautés devraient être réellement éclairées, et parfois exorcisées. »

Commentaire : Ce texte soulève beaucoup de problèmes. Comment "reconnaît"-on ce "ministère de pasteur" en "quelqu’un » ? Là non plus, pas de critère sûr. Que signifie « l’acceptation » par « l’ensemble de la communauté » ? À partir de quel nombre y a-t-il "ensemble" ? De même, on est effrayé par l’imprécation solennelle (qui provient de Dieu sait quelle autorité ?) : « Tout refus de ce ministère manifeste la présence du prince de ce monde ». Pire encore, s’il arrive que, dans certaines communautés, l’autorité du pasteur soit mal supportée, on envisage… l’exorcisme ! Même au temps où l’Église institutionnelle était toute puissante et triomphaliste, on n’en est pas venu là à l’égard de paroissiens insatisfaits de leur curé. Au fait, parlons-en de ces vrais pasteurs-là. Quel rôle jouent-ils encore aujourd’hui ? Quelle place a la communauté paroissiale ? Je sais, on dit que l’Esprit n’y souffle pas ; mais, tout de même, les Saints Mystères s’y célèbrent. Le curé et ses vicaires ne sont pas des pasteurs charismatiques, mais ils ont le ministère sacerdotal. Si ce sont de piètres pasteurs, n’est-ce pas parce qu’ils ont de piètres paroissiens, ou, surtout, parce qu’on a vidé leur ministère de tout contenu ? Sans parler de la solitude effrayante de leur vie, le plus souvent. On leur reproche de manquer de ferveur, de sainteté, et l’on oublie que ce sont des hommes. Des hommes de Dieu, certes, mais des hommes tout court aussi. On est passé, sans transition, d’un cléricalisme omniprésent à un a-cléricalisme plus redoutable encore que l’anticléricalisme libéral. Si l’on veut que les prêtres redeviennent sérieux, il faut les prendre au sérieux. Si l’on veut qu’ils soient plus saints, il faut leur demander Dieu plus souvent, avec plus d’instance, mais aussi avec humilité. Revenons à eux, ils reviendront à nous et à Dieu. François d’Assise voyait tout autant que les vaudois, les vices et la richesse éhontée du clergé de son temps, mais, à l’inverse de ces zélateurs amers – qui finiront d’ailleurs dans l’hérésie –, il a aimé et vénéré les prêtres, et c’est ainsi qu’il en ramenait beaucoup à Dieu et à un saint ministère.

Tout ce passage sur les "pasteurs" au sens "charismatique" du terme, m’inquiète énormément. Surtout, la mise en demeure à l’égard de ceux qui renâcleraient, face au pasteur désigné (11). Et pourtant, si avaient raison ceux qui renâclent ? Et si trente amis du monde (c’est-à-dire ayant l’esprit du prince de ce monde) ont élu qui leur ressemble, et que deux ou trois (voire une seule) des brebis sentent leur peau se hérisser à l’approche de ce loup ravisseur introduit dans la bergerie, ont-elles obligatoirement tort ? Peut-être ont-elles, celles-là, le discernement qu’on prône tant dans cet ouvrage ? Et qui doit-on exorciser ? Un petit reste perdu qui claudique et souffre à cause d’un pasteur indigne ou incapable, ou bien ce pasteur lui-même et ceux qui l’ont promu ?

 

Texte (fin p. 47 à p. 63) : Tout ce qui est écrit sur les "ministères".

Commentaire : Plutôt que de citer un texte précis, j’épinglerai çà et là quelques phrases, car la matière est abondante. Et, tout d’abord, je me pose une question de principe capitale, théologique en fait. Je croyais que les "charismatiques" se limitaient à l’exercice des charismes. Or, voici que soudain, j’apprends qu’ils ont aussi des ministères. Et quels ministères ? Précisément, ceux dont la Tradition a remis à l’Église le soin de les confier à des personnes distinctes. Pour ce faire, l’Église a repris la très ancienne institution juive de l’imposition des mains, ou ordination. Les ministères ne sont pas des fonctions que l’on s’arroge. Aucune communauté, fût-elle charismatique, n’en a le monopole, pas même le dépôt. Seuls les Apôtres et leurs successeurs, les évêques, ont reçu cette mission de les transmettre et d’y ordonner ceux que l’Église juge dignes et aptes à remplir ces ministères. Selon moi donc, et jusqu’à plus ample informé, et à moins d’une prise de position explicite de l’Église, les choses doivent rester en l’état, et je considère tout ce chapitre sur les ministères dans les communautés charismatiques, comme un transfert indu. À moins que l’auteur ait voulu prendre cette institution ecclésiale comme modèle et que l’application qu’il en fait à ses communautés ne soit qu’analogique. Il ne semble pas, toutefois, que ce soit le cas. En effet, quatre des fonctions qu’il décrit, à savoir : apôtre, pasteur évangéliste, docteur, font, à proprement parler, partie des ministères que l’Église confère à ceux qu’elle institue (ordonne) pour les exercer. Je ne comprends pas ce que la « prophétie » vient faire dans les ministères ecclésiaux, sinon par hyperbole, ou en supposant que Dieu va remettre en vigueur la "fonction" prophétique", comme aux temps bibliques.

Peut-être l’auteur croit-il être dans la ligne de cette déclaration de l’assemblée plénière des évêques, à Lourdes, où fut étudié le dossier "Tous responsables dans l’Église" ! Je cite ici l’extrait rapporté par Initiation à la Pratique de la Théologie T. III (Dogmatique II), fin p. 225 :

« Mystère, sacrement et ministère sont, non seulement liés, mais intérieurs l’un à l’autre. Toute l’Écriture nous dit que, lorsque Dieu intervient dans le monde, il suscite un peuple et des hommes serviteurs de son dessein. Jésus, en qui s’accomplit en plénitude le mystère de Dieu, est le serviteur et il s’associe des hommes pour être ses disciples et ses envoyés. L’Esprit, quand il est donné et reçu, transforme les hommes en serviteurs. Le mystère de l’Église, dès qu’il est accueilli par des hommes, devient ‘ministère’ de la part de ces hommes. Il est confié à la responsabilité de tous ceux qui le reçoivent et le vivent, solidairement, les uns avec les autres et selon la grâce reçue pas chacun ».

Mais telle n’est pas, du moins à l’heure actuelle, la pratique de l’Église. Dans le même ouvrage, on peut, d’ailleurs, lire (ibid., p. 224) 

« […] dans la trilogie traditionnelle des tâches qui reviennent au ministère pastoral (parole, sacrement, responsabilité de guider l’ecclésia), la part sacerdotale est […] la moins originale. On a énuméré les circonstances exceptionnelles où des chrétiens non ordonnés peuvent être ministres de certains sacrements et exercer ainsi ministériellement le sacerdoce du Christ (baptême, mariage, onction des malades), mais on ne voit pas comment ils pourraient jouer le rôle des ministres ordonnés vis-à-vis de la parole, puisque ce rôle inclut, par exemple, la capacité d’exprimer conciliairement la foi de l’Église ; on voit encore moins à quel titre des chrétiens non-ordonnés pourraient présider l’Église et être son lien, au sens théologique que l’on a précisé ».

Et encore (ibid., p. 226) :

« Au-delà des problèmes d’actualité, il convient de distinguer les responsabilités qui reviennent à la fraternité chrétienne dans le baptême, au service chrétien, aux ministères reconnus et institués par rapport aux ministères ordonnés ».

Et à nouveau (ibid., p. 227) :

« On appellera cette participation, non pas ministère, mais service chrétien, parce qu’aucune désignation ou reconnaissance n’est nécessaire pour témoigner de la foi dans le monde, pour être au service les uns des autres dans l’Église, ou pour un grand nombre de tâches qui contribuent à l’annonce de l’Evangile et à la construction du corps du Christ ».

L’ouvrage parle encore des « ministères institués » tels que ceux de « lecteur […] et d’acolytes, que les évêques peuvent confier à des laïcs par une institution liturgique prévue dans le rituel » (ibid., p. 228).

Il évoque enfin une formule plus souple : « les ministères confiés », tels que, catéchèse, enseignement chrétien et religieux, etc.

« Dans chaque cas, il s’agit d’une reconnaissance officielle ou d’une désignation donnant autorité à la personne pour s’acquitter d’un ministère au service et au nom de l’Église, de façon relativement stable, dans un cadre délimité […]. Dans la forme canonique : il peut s’agir d’une reconnaissance de fait, d’une désignation officielle par l’évêque ou le vicaire général, avec publication dans le journal officiel du diocèse […] » (ibid., p. 229).

Tous les passages cités sont les fruits concrets du Concile Vatican II. On voit donc que l’Église, en se mettant à jour, n’a pas manqué de porter remède à une conception trop "verticale", hiérarchique, de l’exercice des ministères. Mais il n’en reste pas moins que c’est elle, et elle seule, qui confère les ministères. Pourquoi donc invoquer son exemple et sa structure apostolique pour créer, de façon autonome, des mini-Églises, appelées communautés, où s’exerceraient de prétendus "ministères ecclésiaux" ?

J’insiste : s’il s’agit d’une métaphore ou d’une analogie, il importe de le préciser clairement, sinon les fidèles croiront, de bonne foi, que l’Église admet la génération spontanée (même sous l’impulsion de l’Esprit) des ministères traditionnels dans les communautés, sans la réception d’une ordination, ou sans désignation par l’évêque ou ses délégués (12).

 

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En conclusion, après avoir lu, ligne par ligne - et, je l’espère, sans préjugé –, cet ouvrage sur les charismes et les ministères, et malgré un certain nombre de choses positives que j’y ai rencontrées, je n’arrive pas à me départir d’une grande inquiétude. Bien entendu, je comprends qu’il ne s’agit pas là d’une somme normative, mais plutôt de réflexions, d’orientations. Certes, le mouvement charismatique en est à ses débuts, et les hésitations, voire les erreurs sont inévitables. Mais, au-delà de tout ce que l’on peut bien admettre de la faillibilité des hommes, et même, justement, à cause de cela, je me fusse attendu à plus de modération, à moins d’affirmations tranchées, moins de définitions incontrôlées.

En outre, j’ai été frappé par l’accent fréquent, voire lancinant, mis sur la nécessité d’une soumission totale au pasteur, dans la communauté. J’ose le dire, les mises en garde, les anathèmes lancés contre ceux qui refusent de se soumettre à une telle autorité, me jetteraient plutôt dans les rangs de ces révoltés. Peut-être ai-je, moi aussi, l’esprit du monde, mais, je le dis en toute liberté d’esprit, cette exigence m’apparaît excessive dans un tel contexte. On a l’impression que, dans ces communautés, on a peur de la critique objective, voire de l’objection tout court, même la plus sincère et basée sur les meilleurs sentiments. Il me semble qu’on exige de l’adepte une foi aveugle et une soumission servile plus grandes encore que dans certains ordres religieux ou instituts les plus austères. Pourquoi ? Craint-on la liberté d’esprit ? De quel droit ? Les ordres religieux et les instituts séculiers ne suffisent-ils pas comme chemin de perfection ? On s’étonne d’autant plus d’une telle emprise qu’elle est conférée à des "inconnus nés d’hier", comme dit l’Écriture. Après tout, lorsqu’on entre dans un Ordre religieux vénérable, on se soumet, en toute quiétude, à une Règle qui a fait ses preuves, qui a forgé des saints. En outre, on choisit l’Institut en fonction des affinités que son esprit et son idéal présentent avec ce à quoi on aspire soi-même. Enfin, ces Ordres ont la bénédiction et la recommandation de l’Église, ainsi que le charisme de leurs saints fondateurs et religieux. Ets-ce le cas des communautés charismatiques ? Qui m’est garant du discernement spirituel du "pasteur" (ou "berger") de telle communauté, de son aptitude objective à diriger un groupe de gens d’origines, de culture, de mentalité et de niveau spirituel divers ? Enfin, l’empire immense conféré à ces responsables excède ce que la saine doctrine religieuse enseigne. Même dans les Ordres les plus rudes, où la sainte obéissance est érigée en vertu fondamentale, le religieux a toujours la ressource de s’adresser au Provincial ou au Visiteur, voire, dans les cas-limite, de changer de couvent. Si l’on en croit l’écrit passé en revue ici : dans les communautés charismatiques, la simple remise en question de l’autorité du "pasteur" est le signe indubitable du prince de ce monde. Le Pape lui-même est plus contesté, et il n’anathématise pas.

En bref, ou bien j’ai mal, très mal compris le propos de l’auteur, et - si c’est le cas – je le prie de m’en excuser, ou bien c’est ainsi que les choses ressortent de la lecture de son livret, et même, si telle n’est pas - en fait - la réalité, c’est là un grand dommage.

Pour finir, je me permets d’émettre une suggestion. Dans le cadre d’un mouvement qui attache – à ce qu’il semble – tant de prix à l’obéissance, à la soumission totale au pasteur de la communauté, à l’esprit d’enfance spirituelle, à l’amour de l’Église, etc., ne serait-il pas opportun de ne rien imprimer sur le sujet (même à titre officiellement "privé") sans soumettre auparavant le manuscrit, tout d’abord à d’autres responsables de communautés, et enfin – et surtout – à une autorité ecclésiastique, choisie, bien entendu, parmi les évêques favorables a priori, au mouvement du "Renouveau" ? Un tel geste de filiale soumission irait droit au cœur des pasteurs de l’Église, éviterait peut-être des erreurs doctrinales, et, de toute façon, édifierait et rassurerait les fidèles, outre qu’il ne nuirait en rien à l’expansion du mouvement. Et quand bien même les publications seraient émondées, ce serait pour la plus grande gloire de Dieu, et leur fruit n’en serait que plus abondant.

Conscient d’avoir osé prendre la plume pour demander des explications à des gens meilleurs que moi, je sollicite par avance leur compréhension et leur miséricorde, et j’espère d’eux une réponse ou une mise au point fraternelles, aussi franches et éprises de vérité, et ennemies de tout esprit de contestation, que s’est efforcée de l’être ma remise en question.

 

 

PENTECÔTISME ET RENOUVEAU - RÉALITES ET ILLUSIONS


De l’avis même du Colloque de Malines, le Renouveau est la branche cousine du Pentecôtisme américain :

« En 1967, aux États-Unis, un groupe de professeurs et d’étudiants firent l’expérience d’un renouveau spirituel étonnant. Celui-ci s’accompagnait de certains "charismes" évoqués par Saint Paul dans sa première Epître aux Corinthiens. Cette expérience marqua les débuts de ce qui est actuellement le "Renouveau charismatique catholique » (13).

Le même Colloque présente, comme le fruit du Renouveau :

« la redécouverte d’une relation personnelle à Jésus, Seigneur et Sauveur, et à son Esprit. La puissance de l’Esprit opère une conversion profonde et transforme la vie de beaucoup ; elle se manifeste en volonté de service et de témoignage. Malgré son caractère profondément personnel, cette nouvelle relation à Jésus, loin d’être une affaire privée et intimiste, oriente vers la communauté, provoque une compréhension du mystère de l’Église et favorise une adhésion loyale à sa structure sacramentelle et à son magistère. À l’instar du renouveau biblique et liturgique, le renouveau charismatique suscite cet amour de l’Église qui s’attache à renouveler son élan, en puisant à la source de sa vie : la gloire du Père, la seigneurie du Fils et la puissance du Saint-Esprit. » (14).

Enfin, théologiquement parlant, ce Colloque affirme que :

« Le mouvement charismatique est fondé sur le renouvellement de ce qui nous constitue d’Église : à savoir, les "sacrements de l’initiation chrétienne" : baptême, confirmation, eucharistie. L’Esprit-Saint, reçu dans l’initiation, est constamment accueilli de façon plus profonde, tant au plan personnel que communautaire ; dès lors, une "métanoia" continuelle s’opère tout au long de la vie chrétienne » (15).

Tout ce qu’on vient de lire est édifiant. N’oublions pas, toutefois, qu’à l’instar des déclarations conciliaires, il s’agit de la proclamation d’un programme et du rappel d’un idéal sans cesse à atteindre. Aussi bien, les membres du "Renouveau" eux-mêmes n’oseraient pas - je pense – prétendre qu’ils ont atteint les sommets évoqués ci-dessus, qui constituent la perfection de la vie chrétienne.

C’est la première remarque qu’appellent ces textes. La seconde remarque est en forme de question existentielle que l’on pourrait formuler à peu près comme suit : Dans les faits, qu’en est-il de ce bel idéal ? Autrement dit, les membres du Renouveau se conduisent-ils dans la vie de tous les jours, au travail, dans leur foyer, dans les paroisses et divers groupes chrétiens ou non-chrétiens, de manière différente des autres Chrétiens. Les deux cas évoqués, dans notre introduction sont-ils marginaux ?

Mais il est une troisième interpellation que j’aimerais adresser aux membres du "Renouveau", et elle est de loin la plus importante et la plus grave : en vertu de quelle autorité déclarez-vous, ou laissez-vous déclarer, de manière péremptoire, qu’en 1967, l’effusion générale de l’Esprit-Saint, prédite par Joël, s’est réalisée (ou a commencé de se réaliser) ; tandis que vous interprétez, avec assurance, un événement militaire et politique – certes significatif et émouvant - à savoir : la réunification de Jérusalem, par Israël – comme accomplissant la prophétie de Jésus, en Lc 21, 23 ss. ?

Je me base, en effet, sur les deux textes suivants, émanant, l’un d’un auteur aussi zélé que E. R. de Pouzet (16) dont les sympathies pour le Pentecôtisme ne sont pas un mystère, l’autre étant extrait d’une conférence enregistrée du R. P. Regimbal (17), de l’ordre des Trinitaires, qui, lui aussi, est un fervent du "Renouveau", lequel le prise lui-même beaucoup.

Les voici in extenso :

« […] Le Pape Jean XXIII implora une nouvelle Pentecôte. Sa prière fut récitée pendant des années par des millions de catholiques : "Seigneur, renouvelez en nos jours, les merveilles de la Pentecôte". Cette faveur insigne fut obtenue du ciel. Chez certains frères protestants, l’effusion avait commencé sur une petite échelle depuis plus un demi-siècle. Chez les catholiques, elle a commencé à déferler en l’an de grâce 1967, année charnière pour le Peuple de Dieu. Le Temps des Nations, celui des Gentils comme l’enseignait Jésus, a pris fin, en effet, le 6 juin 1967, lorsque, durant la guerre des Six Jours, les commandos israéliens s’emparèrent de l’esplanade du Temple et de la vieille cité de Jérusalem. Alors se réalisa l’oracle du Christ : "Jérusalem sera foulée aux pieds par les païens (non juifs) jusqu’à ce que soit révolu le temps des nations" (Lc 21, 24).

La coïncidence de ce double événement : reprise par les Juifs de l’esplanade du Temple tombé aux mains des Gentils en 587 avant l’ère chrétienne, lors de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, roi de Babylone, et effusion de la seconde Pentecôte n’est pas une circonstance fortuite. La promesse des richesses surabondantes du Paraclet faite par le prophète Joël pour les derniers temps s’harmonise avec le Plan du Très-Haut. La première Pentecôte concernait la fin des Temps d’Israël, lorsque l’Église naissante aux prises avec une tâche surhumaine, offrait la Parole de Jésus à tous les peuples de la terre jusqu’au terme des Temps Messianiques.

La seconde Pentecôte vise à aider l’Église des derniers temps, celle de la grande apostasie. Aujourd’hui, elle engage la lutte contre les forces du Prince des Ténèbres et bientôt de son lieutenant sur terre, l’antichrist […] Le Dieu de lumière la répand en abondance sur le monde. Chacun doit l’accueillir pour être dans le Christ, mais il doit aussi vivre cette lumière dans la sainteté et l’amour. Alors, de par Dieu, il devient lumière dans le Seigneur et l’esprit du Christ se sert de lui. Désormais, il fait partie des commandos de choc du Royaume de Dieu. Tandis que se désagrègent de nombreux membres de l’Église, ces commandos de choc se multiplient. Leurs membres seront es témoins du Christ dans la force de l’Esprit. Ils vaincront… Alors que tout paraîtra perdu pour les tenants du Dieu vivant, ils seront l’avant-garde victorieuse du Christ en majesté.

Il est désormais facile de saisir pourquoi le Très-Haut entend communiquer avec les siens, non seulement par l’économie coutumière de la grâce, mais aussi par ses prophètes et messagers. À ceux-là, chargés de mission pour leurs frères humains, il va communiquer ses lumières spéciales pour mettre en lumière la réalisation des signes des temps et préparer la Parousie. » (18).


« Mais Jésus avait aussi annoncé que la ville de Jérusalem serait détruite et que, du Temple il ne resterait plus pierre sur pierre. Et c’est dans ce contexte que Jésus annonce un fait qui a longtemps échappé à la pensée de l’homme jusqu’à ce que les faits historiques le vérifient. Allons voir dans St Luc, chap. 21, à partir du verset 23 : "Il y aura, en effet, grande détresse dans le pays et colère contre ce peuple (il s’agit du peuple d’Israël). Ils seront passés au fil de l’épée, emmenés captifs dans toutes les nations et Jérusalem demeurera foulée aux pieds par les païens jusqu’à ce que soient révolus les temps des païens." Ce texte était incompréhensible, en fait, tant [lire : avant] que les événements de juin 1967 ne viennent les remettre à nos yeux. Nous n’avions pas compris parce que les événements ne s’étaient pas encore déroulés. Mais à la lumière de la guerre des Six Jours, nous voyons clairement que la Terre Sainte et notamment Jérusalem, ont toujours été foulées aux pieds par les païens. Depuis Sennachérib, en 701 avant J. C., jusqu’au 6 juin 1967, jamais les Juifs n’avaient été rois et maîtres dans leur pays d’Israël et jamais Jérusalem n’avait été complètement sous la domination des autorités israélites.

C’est pourquoi ce temps des nations est une réponse, une étape, extrêmement importante dans l’histoire de la Parousie parce qu’elle ouvre immédiatement ce que la Sainte Écriture appelle les temps qui sont les derniers […] De Jésus au temps des nations, c’est la cinquième phase et, du temps des nations jusqu’à la Parousie la sixième et dernière phase de miséricorde. Cependant, après le retour de Jésus sur la terre des hommes, il régnera à Jérusalem et cette phase se terminera, la fin du septième jour, la fin de la septième période, par l’eschatologie ; la destruction finale. » (19).

 

Je reviens, à présent, plus en détail, sur les deux points principaux de ces textes : a) la "Nouvelle Pentecôte" ; b) la "Fin du Temps des Nations".


a) La "Nouvelle Pentecôte" :


Les dirigeants du mouvement du "Renouveau" proclament que beaucoup de leurs membres ont reçu le "baptême dans l’Esprit-Saint". Le Cardinal Suenens [aujourd’hui défunt] qui, comme on le sait, fut un chaleureux partisan du "Renouveau", exprimait jadis devant un journaliste, son agacement face à cette prétention, en ces termes :

« L’Église catholique n’accepte pas ce "superbaptême" : pour elle, le baptême sacramentel initial implique, dès le départ, toute la richesse de sanctification inhérente au mystère de notre régénération en Jésus-Christ. Il n’y a donc pas place pour ce signe qui serait réservé à des super-Chrétiens » (20).

Inutile de préciser que nombreux sont les pasteurs et les chrétiens qui partagent cette opinion. Je l’ai émise moi-même, en présence de membres ou de sympathisants du "Renouveau", provoquant, une fois de plus, leur scandale. Si, ce baptême existe, disent-ils, à la manière d’André Frossard (21), la preuve : je l’ai reçu. Le fait est là. Je ne suis pas le seul à m’être vu assener cette vérité élémentaire, avec la conviction fervente que confère à celui qui croit en avoir bénéficié, le souffle de l’Esprit lui-même. Interrogés sur les modalités de ce "baptême", ou "effusion » d’Esprit, les intéressés s’avèrent pudiques ou embarrassés. Poussés dans leurs retranchements, ils se lancent dans des explications compliquées et floues, se contredisent, et, le plus souvent, se fâchent ou arborent des mines de persécutés.

Le son de cloche le plus fréquent est : le témoignage des "autres". À les entendre, des centaines, voire des milliers d’"autres", comme eux, ont reçu ce "baptême". Et ce sont des : Ah ! Si vous aviez été là, vous ne parleriez pas ainsi ! On vous raconte alors, de petits miracles, tel celui que relate un organe du "Renouveau" (22) :

« Depuis mon arrivée, j’étais plein de joie. Mais, le lundi matin, j’ai eu un malaise en faisant la queue au self. En effet, je souffre terriblement depuis que, dans un accident de voiture, mon pied gauche, resté coincé dans les tôles, a été complètement déformé et l’ensemble des orteils totalement déboîté. J’avais pris l’habitude de marcher sur le talon et je me fatiguais très facilement. Le mardi, pendant la messe, au moment de l’Élévation, j’ai senti des fourmillements dans mon pied malade. J’ai eu alors la conviction que le Seigneur allait me guérir. Je l’ai loué et remercié. À l’instant, un courant chaud a traversé mon pied et j’ai pu remuer les orteils. Depuis, je marche normalement, et mon pied, d’ordinaire bleu, a repris sa teinte naturelle. Merci, Seigneur. »

Et puis il y a les "témoignages". En cette matière, le "Renouveau" n’innove pas. Bien des mouvements pieux, tels les "Focolari", ou "Foyers de l’unité" (mouvement d’origine italienne, particulièrement fervent et communicatif), pratiquent abondamment ce mode d’expression. Les membres de l’Armée du Salut l’avaient fait, bien avant eux. Dans le "Renouveau", comme ailleurs, la qualité de ces "témoignages" est inégale. Parfois émouvants, parfois pitoyables, il ne faut pas y chercher une nourriture spirituelle relevée, encore moins une doctrine. Leur caractéristique la plus agaçante est le "simplisme". À les entendre, tout est merveilleux, il n’y a qu’à, etc. En voici un exemple, qui est loin d’être parmi les pires du genre (23) :

« Je m’appelle André, je suis cuisinier. Après l’école hôtelière, à 17 ans, j’ai trouvé un emploi tout de suite. L’hôtellerie, pour ceux qui connaissent ce métier, c’est un peu spécial : on travaille 12 heures d’affilée et après, on aime bien "faire la bringue". Pour moi, je sortais avec des filles et je buvais ; j’étais tombé très bas. J’avais complètement renié le Seigneur. Mes parents m’imposaient d’aller à la Messe et je ne voulais pas ; je faisais exprès de faire des bêtises. Un soir, en rentrant en voiture avec des copains, nous avions pas mal bu, et nous avons eu un accident. Nous sommes restés bloqués 1 heure dans la voiture, sans secours. L’essence coulait partout et la batterie était restée allumée. On aurait pu être brûlés vifs […] Le Seigneur devait être là. Après, forcé de m’arrêter, je me suis trouvé en présence d’un grand vide. Je ne savais plus où j’en étais, je ne comprenais plus la vie que je menais. Un soir, un garçon du groupe de prière de Parthenay, travaillant dans le même hôtel que moi, m’a emmené au cinéma. À la fin, on a été prendre un verre et là, il a commencé à me parler du Renouveau de Paray [-le-Monial]. J’ai été un peu touché, et chaque fois qu’il me parlait de tout cela, sans savoir pourquoi, je me sentais bien dans ma peau. Et puis, un soir, il m’a emmené à une assemblée de prière ; d’abord, je les ai tous trouvés complètement fous. À un moment deux personnes ont ouvert leur Bible et sont tombées sur le même texte. Cela m’a secoué. Tout d’un coup, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai eu envie de chanter et je l’ai fait comme si cela faisait 20 ans que j’étais dans le Renouveau. À la fin, j’ai été acheter une Bible, et plein de choses ont changé dans ma vie. Au début, mes amis du village ne me reconnaissaient plus. Depuis un an, je ne bois plus ; la bringue, c’est terminé ! J’ai rencontré le Seigneur et je suis heureux. Je voudrais tant que tous les jeunes vivent cela ».

Tout cela, je le précise, est réputé être le fruit du "baptême dans l’Esprit", ou de la "prière en langues". Mais l’impulsion de cet Esprit ne s’arrête pas là, elle suscite des "prophètes", voire des "voyants". Témoin la description d’un éminent ecclésiastique, plutôt favorable au "Renouveau", qui lui a consacré un article, au demeurant fort équilibré, le Révérend Père Dominico Grosso, professeur de théologie pastorale dans les Universités Grégorienne et du Latran, à Rome (24). Ce spécialiste écrit, entre autres choses :

« Le nombre et la distribution géographique ne sont pas les seules caractéristiques du fait charismatique tel qu’il se présente dans l’expérience ecclésiale italienne. En général, dans le passé, les charismes, même ceux destinés au bien commun de l’Église, étaient réservés à un petit nombre d’âmes privilégiées. Ce fut le cas à Lourdes et à Fatima. Aujourd’hui le phénomène a pris, à côté de cette dimension traditionnelle, une dimension collective. Ceux qui s’en sont occupés, rapportent que non seulement des individus sont l’objet des faits charismatiques, mais des groupes entiers. À Lourdes, une seule personne a eu des apparitions authentiques, et ses messages étaient destinés à l’autorité ecclésiastique, avec des demandes précises. Aujourd’hui, au contraire, plus d’une fois, les voyants reçoivent des messages quand ils sont réunis avec d’autres, et avec une destination beaucoup plus vaste. Souvent, ce sont des personnes présentes qui en sont les destinataires. Ainsi se sont formés des "cénacles eucharistiques", dans lesquels on se réunit autour d’un voyant ou d’une voyante pour en écouter les discours et recueillir ce que le Seigneur ou la Madone veulent communiquer par ce canal. Nous-même, nous avons assisté quelquefois à ces réunions et nous devons reconnaître que des phénomènes de fanatisme ne s’y sont pas produits, comme on était en droit de le craindre. D’autre part, les messages n’avaient rien de particulier : ils annonçaient les châtiments si l’on ne faisait pas pénitence, et ensuite le triomphe de l’Église, encore en ce monde. Ensuite, il y a des cas où le voyant est chargé de porter à quelqu’un - pas nécessairement appartenant au clergé – un message particulier, parfois même aux dépens de notables sacrifices de temps et d’argent, comme, par exemple, il fut communiqué à un laïc, la demande de se rendre d’une extrémité de l’Italie à l’autre, pour sauver quelqu’un en danger de perdre la foi. L’aspect collectif du phénomène ne se limite pas à des groupes, il s’étend aussi aux voyants mêmes. Beaucoup de gens ont, ou croient avoir, contact avec le surnaturel et se connaissent entre eux, souvent par ce canal de la "révélation". Ils s’écrivent, se visitent, se communiquent des expériences, étudient des plans, consultent des prêtres pour être éclairés, demandent qu’on fonde des associations pour faciliter la diffusion de tout ce qu’ils sont persuadés avoir reçu de Dieu. Généralement, on dénote [lire : note] chez eux une grande disponibilité à la hiérarchie, et, spécialement, un grand désir d’être aidés à discerner et à se rendre compte de ce qui leur arrive, prêts à se soumettre aux autorités compétentes. En bref, nous pouvons dire que les charismatiques, bien que peut-être inconsciemment, tendent à former un mouvement, non pas pour s’imposer à l’Église, comme par force, mais parce qu’ils croient que ceci est la volonté de Dieu, et parce que, de cette manière, ils pourront plus facilement atteindre les buts du Seigneur, c’est-à-dire le renouvellement de l’Église et le triomphe du Christ dans le monde ».

Comme on le voit, on a affaire à un mouvement dont le programme, les ambitions individuelles et collectives sont d’un tel gabarit et risquent d’avoir une telle portée, qu’il est grand temps de lui poser la question de confiance : Quel est l’esprit qui vous anime ?

 

b) La Fin du Temps des Nations :


Cette question est encore plus urgente lorsqu’on en vient à la seconde et dernière attitude que nous étudierons ici. Il s’agit de la propension à déclarer accomplie la prophétie du Christ concernant la "Fin du temps des nations".

On a vu ci-dessus, dans les deux textes cités à ce propos, que la reconquête par les Israéliens, de la partie arabe de la Ville sainte de Jérusalem, est interprétée par certains membres ou sympathisants du "Renouveau", comme l’accomplissement de la prophétie du Christ, en Lc 21, 23 ss.

L’exégèse du P. Regimbal, déjà évoqué, est à peu près la suivante : Jérusalem a été détruite en 70 par Titus, et les Juifs ont été emmenés en captivité dans toutes les nations. Cette captivité, ou "dispersion", durait encore jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, mais a commencé de prendre fin lors de la création de l’État d’Israël, en 1947 (25). En 1967, a eu lieu l’événement capital et prophétique : les Israéliens ont repris la ville et l’ont "réunifiée". Un mystère vient de s’accomplir sous nos yeux et nous ne l’avons pas compris. Les temps des nations sont terminés, celui du Royaume messianique et de la Parousie est imminent. Donc, les Juifs vont bientôt se convertir, puisque la fin ne peut avoir lieu sans cette heureuse issue !

On me dira que cette conclusion, l’auteur cité ne l’a pas énoncée ici. Ici, non. Mais dans d’autres écrits, en d’autres cénacles, cela s’écrit, cela se dit.

Tout cela procède d’une ignorance profonde des Écritures, d’une grande naïveté historique et d’une certaine prétention exégétique à connaître par avance le Plan de Dieu. En effet, si le Temple a bien été détruit en 70, la ville de Jérusalem et l’ensemble de la terre d’Israël ont continué d’être habités durant plus de soixante années. C’est une grossière erreur historique de croire que tous les Juifs ont été déportés en 70. Un nombre encore très conséquent de Juifs ont continué à résider en Terre sainte durant très longtemps. Ils étaient si peu "absents" qu’ils ont fomenté une immense révolte dont le faux Messie Bar Kochba prit la tête et qui se termina, en 135, par la ruine totale de Jérusalem et une dispersion du peuple juif en Palestine et dans le monde.

On dira peut-être que Jésus a tout simplement télescopé les deux événements successifs, dans une même perspective. Admettons. Que fera-t-on alors des "signes dans le soleil, la lune et les étoiles", des "puissances des cieux ébranlées" et de la "venue du Fils de l’Homme dans une nuée", tous événements concomitants ou, à tout le moins, consécutifs de la prise de Jérusalem, et qui, à l’évidence, n’ont pas eu lieu ?

Réponse des exégètes : dans la ruine à venir, de Jérusalem (40 ans environ après la mort du Christ), Jésus entrevoit la fin du monde (26). Si c’est bien le cas, il faut être rigoureux dans la typologie, et donc une troisième ruine de Jérusalem est à venir, comme l’indiquent clairement Za 14 et Apocalypse 11. D’ailleurs, un passage du Livre de Tobie (14, 4-5), si on l’examine attentivement, montre clairement qu’il y aura une troisième reconstruction de Jérusalem.

Mais l’erreur la plus manifeste concerne l’expression-clé : "Temps des nations", en hébreu ‘et goyim. Cette expression ne figure qu’une seule fois dans l’Ancien Testament, en Ez 30, 3, où elle connote le jour du Seigneur: "Ainsi parle le Seigneur Dieu. Poussez des cris : Ah ! Quel jour ! Car le jour est proche, il est proche le jour du Seigneur ; ce sera un jour chargé de nuages, ce sera le temps des nations".

Le terme hébreu ‘et signifie à la fois, temps, période, moment, heure. Il faut donc rattacher ce "temps des nations", à la parole de Jésus, lors de son arrestation, au Jardin de Gethsémani : "Mais c’est votre heure et la puissance des ténèbres" (Lc 22, 47).

Ainsi compris, le "Temps des nations" n’est pas celui de l’Église des nations depuis la chute de Jérusalem, jusqu’à sa "réunification" par l’armée israélienne, en 1967, mais tout simplement l’assaut final des nations coalisées, à la fin des temps, "contre le Seigneur et contre son oint" (Ps 2). L’Oint étant le peuple de Dieu purifié, c’est-à-dire le Reste d’Israël, qui inclut les purifiés d’Israël, comme prémices, et ceux qui se rallieront à lui, dans l’adoration du même Dieu et la soumission au même Seigneur, Jésus le Christ, ce qui implique évidemment le Reste des Chrétiens, mais aussi de tous les êtres humains, sans distinction de race ni de confession, qui n’auront pas marché contre le Peuple de Dieu, mais auront pris parti pour le droit et la justice et pour ce peuple innocent, recevant ainsi, avec ce dernier, le baptême de sang qu’est le martyre.

Evidemment, c’est là un tableau brossé trop rapidement, j’en conviens ; et il faudrait davantage détailler, nuancer. Il suffira pourtant, me semble-t-il, pour donner un tout autre éclairage à la prophétie de Lc 21, 23 ss., et pour montrer combien l’interprétation, que font de ce texte certains adeptes du "Renouveau", est pour le moins aventureuse, d’autant qu’elle se pose comme la seule possible. J’en ai proposé une autre, ci-dessus. Il appartiendra aux spécialistes et, en dernier ressort – s’il le juge opportun – au magistère ordinaire de l’Église, de trancher en cette matière. Il en va de la vérité même de l’accomplissement des prophéties, sur laquelle il n’est pas pensable que la chrétienté puisse se tromper.

Ce serait ouvrir la porte à l’apostasie finale qu’a prophétisée Paul (2 Th 2, 3).

L’issue d‘un tel enjeu ne peut absolument pas être laissée à l’arbitraire des spéculations de personnes privées, même si leur sincérité ne fait pas de doute.

En cette matière, il importa qu’un jour prochain, l’Église se prononce sans équivoque.

 

Conclusion

 

Au terme de cette longue analyse, j’espère qu’on aura perçu le danger que me semblent receler certaines manifestations, attitudes et expressions orales ou écrites, qui sont le fait de personnes appartenant ou se réclamant du "Renouveau charismatique".

Ce ne sont pas tant les "bavures" ou les excès marginaux d’adeptes plus ou moins représentatifs, que j’ai voulu exposer, que les présupposés théologiques et scripturaires – conscients ou inconscients – qui dictent à ce mouvement son interprétation des "signes des temps". Ce n’est pas là chose négligeable. Dans le passé, l’Église a dû faire face à maints autres mouvements spontanés qui – je le précise sans intention malveillante – étaient tout aussi "charismatiques" et de bonne venue spirituelle, que le "Renouveau", du moins à leurs débuts. Qu’on se remémore le cas d’école des vaudois, au XIIe siècle. D’abord soumis au Pape et aux conciles et rigoureusement orthodoxes, ces gens, qui dénonçaient durement les vices et le relâchement (réels) du clergé, en vinrent à perdre la mesure et refusèrent finalement de se soumettre à l’autorité ecclésiastique. Ce qu’ils voulurent faire, par la force et avec un zèle amer, fut réalisé par un homme, humble et saint, le Poverello d’Assise, François, qui se réforma lui-même d’abord, avant de rayonner sur les autres, sans jamais leur "donner des leçons".

On me dira peut-être que, jusqu’ici, rien ne semble indiquer que le "Renouveau" soit un mouvement superbe et orgueilleux. Je le crois volontiers. J’entends dire – et je lis souvent – que ses membres sont, en général, soumis aux évêques. Mais j’entends dire aussi que, si beaucoup d’entre eux affichent un grand respect des hautes autorités de l’Église, il n’en va pas de même à l’égard du simple clergé et encore moins vis-à-vis des autres fidèles. On parle d’intolérance, de zèle amer et de schismes internes. Des curés et prêtres de paroisse m’ont confié que des "chapelles" et des "cénacles" se créent un peu partout, décimant les rangs de leurs paroissiens. La critique ouverte s’installe. De simples laïcs se prennent pour des réformateurs inspirés et prêchent ouvertement la scission d’avec la communauté paroissiale ordinaire, réputée tiède et moutonnière.

Même en tenant compte des excès (possibles) d’appréciation et du dépit (voire de la malveillance) de certains plaignants, il reste qu’il y a trop de sons de cloche concordants pour qu’on ne prête pas une plus grande attention à ces doléances, qui ne sont pas toutes infondées.

S’il est incontestable que bien des paroissiens sont tièdes et que leurs pasteurs ne sont ni des aigles, ni des saints, ce n’est pas une raison pour fomenter des schismes internes. Au contraire, il faut porter témoignage et rayonner là où le peuple chrétien est réuni, au nom de l’Église, et non essaimer sans cesse, sous le prétexte qu’"avec ceux-là, le courant ne passe pas".

En outre, je l’ai dit et je le répète, il est grave que des gens, le plus souvent sans formation spirituelle et encore moins théologique, et sans mandat de l’Église, se mettent à prêcher et surtout à interpréter l’Écriture d’une manière qui donne toutes les apparences du prophétisme et de l’oracle de l’Esprit-Saint, sans être en mesure de justifier ce qu’ils croient être une mission de l’Esprit Saint, que l’Église n’a ni discernée ni confirmée.

Je me suis attardé, plus haut, sur le rejet farouche, par certains membres du "Renouveau", de toute "remise en question", voire du moindre doute ou de la plus infime réticence, exprimée à l’égard de leur discours et de leurs actes, attitude qualifiée par eux "d’esprit du monde », voire de "marque de Satan". Je n’y reviendrai pas, mais convenons au moins que c’est là un symptôme inquiétant et qui n’augure pas, chez ceux qui en sont atteints, d’une bonne santé spirituelle.

Quant à la "manipulation" – le terme n’est pas trop fort – de textes scripturaires, réputés "accomplis" par des événements contemporains – mais dont le moins qu’on puisse en dire est qu’ils n’ont rien de radicalement probants –, elle constitue le phénomène le plus inquiétant des retombées actuelles de ce mouvement. On sait en effet, qu’il appartient au Magistère de l’Église, et spécialement à l’assemblée collégiale des évêques, de se prononcer sur tout ce qui regarde la doctrine et le dépôt des Écritures. L’Église a toujours fait montre d’une prudence extrême – allant même jusqu’à l’excès – en ce qui concerne l’interprétation de l’Écriture et surtout des prophéties. Ainsi ne s’est-elle jamais prononcée dogmatiquement sur le Règne terrestre de mille ans, qui semble devoir ressortir d’une lecture littérale d’Apocalypse 20, 1-6 (27). De même n’a-t-elle jamais tranché autoritairement à propos de tout ce qui concerne le retour d’Élie précédant la Parousie (28), alors que les Evangiles synoptiques semblent désigner Jean le Baptiste comme étant Élie, tandis que le Baptiste lui-même, selon l’Evangile de Jean, niait l’être. À combien plus forte raison par conséquent devons-nous faire preuve d’un scepticisme de bon aloi face à des affirmations gratuites et – ce me semble – totalement infirmées par les événements actuels et par les Écritures elles-mêmes, telles que celles dénoncées plus haut et surtout : l’effusion générale de l’Esprit, prophétisée par Joël pour les derniers temps (Jl 3, 1 ss.), et dont maints adeptes du Renouveau affirment qu’elle s’est produite en 1967, ainsi que la certitude qu’ils affichent que la "fin du temps des nations", annoncée par Jésus, s’est produite en cette même année 1967, à la suite d’un événement militaire local. C’est là une monopolisation indue des Écritures, au profit d’une interprétation actualisante qui n’a pas fait l’objet d’un discernement autorisé.

En effet, Jérusalem n’a jamais été "foulée aux pieds par les nations", au sens qu’attribuent à cette expression ceux qui en font l’exégèse évoquée plus haut. Le "foulage aux pieds" dont parle Jésus, signifie l’envahissement violent de la Ville sainte par des forces militaires étrangères (et donc non juives !), et son corollaire : la destruction, le viol, le pillage et la déportation. C’est là une action ponctuelle qui a eu lieu, à deux reprises, sous Nabuchodonosor et Titus. Rien à voir, donc, avec l’occupation successive de Jérusalem et de la Terre Sainte, par différentes nations, au cours des siècles passés, depuis les éphémères royaumes des Francs, jusqu’à la domination israélienne, en passant par les périodes de quasi-abandon, et surtout, la longue occupation ottomane et le relativement récent mandat britannique, qui s’est achevé par la création de l’État d’Israël.

Que les événements contemporains – tels la lente reconstitution du Peuple juif sur sa terre ancestrale, sa reconquête de Jérusalem, et son choix renouvelé de cette ville comme capitale historique d’Israël – soient à considérer comme des "signes" dont Dieu ne semble pas absent, c’est, pour moi, incontestable. Mais, de là à y voir l’accomplissement de la prophétie de Jésus, il y a un pas que l’on ne saurait franchir, tant que tous les signes, qu’il a Lui-même prédits, ne seront pas présents, ou, à tout le moins, inaugurés.

Le pseudo-prophétisme est rarement conscient, et il procède encore moins, en règle générale, d’une intention délibérée de tromper ; mais, le plus souvent, il se trompe et trompe les autres en prenant ses désirs pour des réalités. L’abus de "prédictions", qui caractérise incontestablement notre époque, en général, et le mouvement du "Renouveau", en particulier, est à considérer comme un phénomène dangereux qui peut mener tout droit à un faux messianisme. La pléthore de révélations privées (29), qui est la marque d’une certaine chrétienté, qui est loin d’être représentative de l’ensemble du Troupeau, risque de masquer, le jour venu, l’authentique prophétie qui ne manquera pas à l’Église, lorsque les temps seront réellement "révolus".

Il est faux et pernicieux de prétendre que tout cela n’est pas si grave, ou qu’il s’agit de "phénomènes marginaux" qui n’affectent pas la bonne santé générale du mouvement du "Renouveau". Au contraire, à l’instar de certaines maladies du terrain, qui sont très lentes à éclater au grand jour, mais que l’on aurait pu déceler à temps et juguler, si l’on avait su prendre garde aux signes et symptômes avant-coureurs de la catastrophe, il faut déraciner ces manifestations, dès maintenant, en proclamant au grand jour et sans équivoque que l’effusion générale de l’Esprit-Saint, prédite par Joël, n’est ni accomplie, ni inaugurée, même si l’on peut en pressentir l’imminence ; quant aux "Temps des Nations", dont on prétend qu’ils sont accomplis, il importe d’affirmer bien haut qu’ils n’ont rien à voir avec le temps de l’Église. Cette dernière ne s’identifie plus depuis longtemps avec les nations, dont le nom hébreu (goyim) recouvre, pour les Juifs, les Païens, c’est-à-dire, ceux qui nient Dieu et s’opposent à Son Peuple. Par conséquent, l’accomplissement de la prophétie de Jésus, en Lc 21, 23 ss, est encore à venir.

Il me semble urgent d’en finir avec des prédications, des témoignages et des pratiques qui s’apparentent à la « gnose au nom menteur » que combattait déjà Irénée de Lyon, au IIe siècle, et qui, si on les laissait se développer et s’accréditer sans les éprouver comme le feu éprouve l’or, pourraient donner naissance - je le crains – à l’hérésie plus pernicieuse qu’ait jamais eu à affronter l’Église du Christ.

Le mouvement charismatique se grandira et prouvera son humilité et son dévouement à l’Église, s’il a le courage de répondre à ces interrogations et remises en cause douloureuses, et de mieux formuler sa théologie et sa spiritualité. S’il ne voulait ou ne pouvait le faire, ce serait le devoir de l’Église elle-même de l’y aider.                   

J’espère que cet appel sera entendu. Je ne prétends pas avoir raison sur tous les points, tant s’en faut. Mon désir n’est que d’ouvrir et de provoquer un dialogue qui – pour douloureux qu’il risque d’être – n’en sera que plus bénéfique pour l’Église de Dieu, dont l’auteur de la présente étude reconnaît n’être qu’un membre souffrant, parce que pécheur.

 

Bruxelles, décembre 1984

 

© Menahem Macina



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Notes


1. Je renvoie le lecteur à la brochure éditée à la suite du Colloque de Malines (21-26 mai 1974) et intitulée Le Renouveau charismatique, Orientations théologiques et pastorales, édit. Lumen Vitae, Bruxelles
1979 ; et surtout, à l’ouvrage du R. P. Philippe, Afin que vous portiez beaucoup de fruits, 2 vol., éd. Pneumathèque – Paris 1983, équipé d’une bibliographie (T. 2, pp. 219-221).

2. Jean Van den Eynde, s. j., Charismes et ministères et notes sur la prière charismatique, Maison Notre-Dame du Travail, Fayt-lez-Manage, Belgique, 1979.

3. Lettre personnelle de l’auteur, en date du 11 juillet 1984.

4. Op. Cit.

5. C’est d’ailleurs ce qu’affirme le Colloque de Malines des 21-26 mai 1974 : « Les charismes sont néanmoins d’inégale importance. Ceux qui sont plus directement ordonnés à l’édification de la communauté ont une dignité plus grande (cf. 1 Co 12, 27-28). L’égalitarisme en matière de charismes et de ministères est étranger à la vie de l’Église », in Le Renouveau charismatique…, Op. cit., p. 8.

6. Voir Annexe 1.

7. C’est, encore une fois, la même systématisation. Si l’on comprend bien l’auteur, un "message de Dieu" ne sera donné qu’après un parler en langues. Si tel est bien l’enseignement du "Renouveau", tout adepte s’efforcera, bien entendu, de devenir, avant tout, glossolale ; et peut-être même certains groupes qui n’y sont pas encore parvenus s’y exercent-ils avec acharnement. Or, l’enseignement des Apôtres est que l’attribution de charismes est une prérogative divine souveraine. Dieu les donne quand et à qui Il veut. On ne s’exerce pas aux charismes ; tout au plus peut-on s’y disposer. (Voir aussi mon commentaire d’un extrait de p. 20, du livre ici étudié.

8. Le Colloque de Malines, une fois de plus, affirme le contraire : « Le charisme de glossolalie est le plus humble de tous, précisément parce qu’il contribue le moins immédiatement à l’édification de la communauté », Op. cit., p. 15.

9. Voir aussi l’Annexe 1, ci-après.

10. Ou plutôt si, il y en a une, mais elle fait justice de ce prétendu "charisme". Dans son Epître aux Colossiens, en effet, Paul fustige celui "qui se complaît en d’humbles pratiques […] et donne toute son attention aux choses qu’il a vues, bouffi qu’il est d’un vain orgueil par sa pensée charnelle." (Col 2, 18). C’est à de telles attitudes que Jérémie faisait déjà allusion lorsqu’il s’écriait, sous l’inspiration de l’Esprit : "C’est le mensonge que ces prophètes prophétisent en mon nom ; je ne les ai pas envoyés, je ne leur ai rien ordonné, je ne leur ai point parlé. Visions de mensonge, divinations creuses, rêveries de leur cœur, voilà ce qu’ils prophétisent." (Jr 14, 14). Et encore : "J’ai entendu comment parlent les prophètes qui prophétisent en mon nom le mensonge, en disant : « J’ai eu un songe ! J’ai eu un songe ! ». Jusqu’à quand y aura-t-il au sein des prophètes, des gens qui prophétisent le mensonge et annoncent l’imposture de leur cœur ? Avec les songes qu’ils se racontent l’un à l’autre, ils s’ingénient à faire oublier mon Nom à mon peuple […] Qu’ont de commun la paille et le froment, oracle de Yahvé ? […] Je vais m’en prendre à ceux qui prophétisent des songes mensongers, […] qui les racontent et égarent mon peuple par leurs mensonges et leurs vantardises. Moi, je ne les ai pas envoyés, je ne leur ai pas donné d’ordres, ils ne sont d’aucune utilité à ce peuple […]".

11. Voir Annexe 2, ci-après.

12. Voir Annexe 3, ci-après.

13. Le Renouveau Charismatique, Op. cit., p. 2.

14. Ibid., fin p. 2.

15. Ibid., fin p.3.

16. Dans son ouvrage cité ci-après, note 18.

17. La cassette porte l’indication Siloe 622 et s’intitule La fin des Temps – la fin du Monde ; cf. l’ouvrage du même auteur : R.P. Régimbal (de l’ordre des Trinitaires) : Signes et témoins du Royaume. Editeur non précisé.

18. Eric Renhas de Pouzet, Imminence de la Parousie, t. 2, p. 87-89, édit. Jules Hovine, 33, rue Longue - 7713 Marquain (Belgique), 400 avenue Jean-Jaurès - 59790 Ronchin (France), 1974-1975.

19. Voir Cassette Siloe 622, Op. cit., ci-dessus, note 17.

20. Extrait d’une interview du journal La Libre Belgique, 30 avril 1984, p. 6, intitulée « Le Cardinal Suenens s’explique sur le "parler en langues" ».

21. Cf. André Frossard, Dieu existe, je l’ai rencontré. Fayard, Paris, 1976.

22. Cahiers du Renouveau, n° 34, p. 22, dans sa rubrique "Témoignages", titre : « Remis sur pied ».

23. Cahiers du Renouveau, n° 34, p. 22, dans sa rubrique "Témoignages", titre : « La bringue, c’est terminé ».

24. L’article est intitulé « Le fait charismatique ». Il est paru dans la revue Stella Maris, Edition du Parvis, Hauteville/Bulle (Suisse) n° 150, du 16 octobre 1981, pp. 2341 à 2344. Je cite ici la page 2342.

25. Il est symptomatique que c’est, à peu de choses près, l’interprétation actualisante des événements, que font certains auteurs juifs contemporains.

26. Voir note de la Bible de Jérusalem, sous Mt 24, 1 ss., note f.

27. Je précise : "dogmatiquement", car, de fait, le magistère a plusieurs fois rappelé qu’on ne saurait enseigner avec sûreté que le Christ reviendra régner sur la terre durant un millénaire. Ce n’est pas le lieu de traiter de ce qu’on a appelé l’"hérésie millénariste". Retenons seulement que c’est à cause des excès et des sectes issus d’une actualisation par trop fondamentaliste de ce texte de l’Apocalypse que le magistère a été contraint, en son temps, de durcir ses positions contre une conception d’un règne temporel du Christ, après la Parousie. Il est dommage que cette réaction qui voulait seulement sanctionner des abus, ait été considérée comme la condamnation sans appel d’une conception qui fut celle de plusieurs Pères de l’Église et écrivains ecclésiastiques anciens et vénérables. Cette interprétation excessive d’une simple mesure de prudence ecclésiastique, a conduit beaucoup de chrétiens et la majeure partie de leurs pasteurs, à nier purement et simplement l’avènement d’un règne futur du Christ sur terre et à renier ce passage de l’Apocalypse, en l’allégorisant de manière forcée, comme d’ailleurs la totalité de ce Livre Saint et maints autres passages des Écritures, au sens obvie duquel leur intelligence rationnelle est rétive. Il pourra être utile de lire, en version française, le petit ouvrage de Ch. Rykie et H. Payne, Le Millénaire, Image ou Réalité ?, éd. La Maison de la Bible – Genève-Paris. Editions Promesse, Bienne, 1982.

28. À défaut d’une étude autorisée (inexistante à ma connaissance), sur ce difficile problème, je me permets de renvoyer à mon article : R. Macina, « Le rôle eschatologique d’Élie dans la conversion finale du Peuple Juif », dans la revue Proche-Orient Chrétien (POC), Jérusalem, t. XXI 1981, pp. 71-99. Sur le problème de Jean Baptiste = Élie, voir Ibid., fin p. 71 et début p. 72 ; p. 79 et p. 97, et mon autre article : « Jean le Baptiste était-il Élie. Examen de la tradition néotestamentaire », dans Proche-Orient Chrétien, t. XXXIV (1984), pp. 209-232.

29. Il est à noter que le "Renouveau" n’a pas le monopole de cet engouement pour le spirituel. Cette soif incoercible de signes divins, de sensations, d’émotions, de révélations, de miracles, a toujours caractérisé les périodes troublées (le Moyen-Âge en était saturé). Tout cela procède d’un appétit de merveilleux et d’une peur du réel. On fuit la grisaille quotidienne ou les perspectives terrifiantes d’un avenir lourd de menaces, en se réfugiant dans un faux mysticisme rassurant, ou un piétisme peu compromettant. En ce sens, il ne faut pas se scandaliser de ce que ceux du dehors qualifient la religion d’opium du peuple.

 

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Annexes

 

Annexe 1

Une telle scène ne risque-t-elle pas d’en évoquer une autre, tristement célèbre ? Certes, rien à voir entre un "berger charismatique" et le gnostique magicien Marc dont Irénée de Lyon dénonce les pratiques ; toutefois, il ne sera pas inutile de citer, ici, un bref extrait qui présente une certaine analogie avec la pratique décrite par l’auteur.

« Voici que la grâce est descendue sur toi : ouvre la bouche et prophétise ! La femme de répondre alors : "Je n’ai jamais prophétisé et ne sais pas prophétiser". Mais lui, faisant de nouvelles invocations destinées à stupéfier sa victime, lui dit : "Ouvre la bouche et dis n’importe quoi : tu prophétiseras". Et elle, sottement enorgueillie par ces paroles et l’âme tout enflammée à l’idée qu’elle va prophétiser, sent son cœur bondir beaucoup plus que de raison : elle s’enhardit et se met à proférer toutes les niaiseries qui lui viennent à la pensée, sottement et effrontément échauffée qu’elle est par un vain esprit. Comme l’a dit un homme supérieur à nous à propos des gens de cette sorte : "Elle est audacieuse et impudente, l’âme qu’échauffe une vaine vapeur". À partir de ce moment, cette femme se prend pour une prophétesse. »

(Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur. [Edition en un volume compact] Traduction française Adelin Rousseau. Editions du Cerf, Paris 1991, p. 75).

Je tiens à préciser mon propos, pour qu’on n’aille pas penser que j’assimile l’auteur des lignes que je déplore, au gnostique dépravé que fut le fameux Marc dénoncé par Irénée. Loin de moi une telle pensée. Je me permets de faire ce rapprochement, uniquement pour montrer quels sont les dangers de telles pratiques, même si elles sont faites dans une bonne intention. Leurs effets peuvent être catastrophiques sur des âmes faibles ou exaltées. En outre, elles n’ont pas leur équivalent dans la pratique de l’Église et des saints, et, quand ce ne serait que pour cette raison-là, elles doivent être proscrites.

À titre d’illustration supplémentaire, je citerai encore le fait suivant qui m’a été rapporté par des personnes dignes de foi.

Une religieuse se disant charismatique, effectuait une visite dans un monastère (par discrétion, je m’abstiendrai de fournir plus de détails).

Au cours d’une discussion avec deux des moines responsables de la communauté, ladite religieuse s’efforça d’expliquer aux moines que la vie charismatique amenait à l’exercice de l’esprit de créativité, qui permet, entre autres, de parler en langues. Sur ce, elle les invita à se prosterner tout du long, face contre terre, bras et jambes écartés, ce qu’elle fit, elle aussi, d’ailleurs, pour demander l’Esprit. Dans cette attitude, elle a émis une prière, au demeurant fort belle. Aux deux moines qui, malheureusement pour eux, n’avaient pas bénéficié d’une telle visitation, elle expliqua que, sans la réception de ce charisme, ils ne pourraient avoir l’esprit de créativité. Les bons moines s’excusèrent, humblement, de ne pas être capables d’accéder à de telles hauteurs et déclarèrent s’en tenir, jusqu’à nouvel ordre, à l’Écriture, à l’exemple des Saints et à la doctrine. J’ai, depuis, posé la question à des amis du "Renouveau" concernant l’expression "esprit de créativité". Ils m’ont dit ne pas en avoir connaissance, du moins, pas en tant qu’expression signifiante et spécifique du "Renouveau Charismatique". J’ajouterai, pour conclure cette longue remarque, qu’à l’évidence, on ne saurait porter un jugement équilibré sur un mouvement aussi vaste et impressionnant que celui du "Renouveau Charismatique", en se basant uniquement sur des expressions écrites ou orales malheureuses et des pratiques, comme celles évoquées ici, et encore moins sur le comportement plus ou moins aberrant de tous ceux qui se réclament de l’Esprit Saint.

 

Annexe 2

Voici un fait qui m’a été rapporté par un membre du "Renouveau". Il faisait partie, depuis quelques années, d’un groupe de prières où il se trouvait bien et dont le pasteur lui convenait à merveille. Un jour, ce "berger" fut remplacé par un autre, auquel, comme tous les membres du groupe, il dut faire promesse d’obéissance totale « jusqu’au bout et quoi qu’il dût m’en coûter », selon ses propres termes. Malheureusement, au bout d’un certain temps cette personne ne put plus supporter la personnalité de ce "berger". Après des mois de crise intérieure et de scrupules, cette personne fit violence à sa nature discrète et sensible et demanda à ce "berger" d’être considérée comme quitte de son engagement envers lui ; ce qui – Dieu merci ! – lui fut accordé ; après quoi elle s’affilia à un autre groupe de prière.

Il est superflu d’insister sur le caractère choquant de cette "ligature", qui s’apparente presque à des vœux, dont il faut, en quelque sorte, être relevé pour recouvrer sa liberté ! J’entends bien qu’il s’agit là d’une soumission volontaire, et on me dira sans doute que la situation évoquée constitue un cas-limite chez une personne hyper scrupuleuse. Il n’en reste pas moins que de telles situations ne se produiraient pas, si l’on s’abstenait d’inculquer, de manière systématique, à des esprits naïfs et faibles, des principes d’obéissance servile et aveugle à un prochain ne jouissant, ni de la garantie de l’Église, ni du discernement éprouvé par une longue formation, sanctionnée par des autorités dignes de foi.

C’est là un retour à cet « esclavage » dont Paul affirmait bien haut que nous en avions été totalement affranchis par la mort du Christ.

 

Annexe 3

Peut-être, toute cette conception des "ministères", en dehors de ceux de l’Église, pourrait bien être née d’une interprétation erronée d’un événement des débuts des premières communautés chrétiennes. Je veux parler de l’envoi en mission de Barnabé et Paul, par la communauté d’Antioche. L’épisode est connu et il faut admettre qu’il pose quelques problèmes, comme l’illustre avec justesse l’auteur de la note afférente à Ac 13, 3 dans la Bible de Jérusalem, pour commenter l’envoi en mission de Paul et Barnabé: « D’après Ac 14, 26 (cf. 15, 40), ce geste de la communauté [il s’agit de l’imposition des mains] paraît recommander à la grâce de Dieu les nouveaux missionnaires, choisis (v. 2) et envoyés (v. 4) par l’Esprit Saint. Le rite n’a donc pas tout à fait la même portée que dans Ac 6, 6, où les Sept reçoivent des Apôtres leur mandat. Cf. 1 Tm 4, 14 ss. ». Est-il téméraire de soupçonner les adeptes du Renouveau d’avoir confondu cette imposition des mains – qu’ils ont incontestablement empruntée aux premières communautés chrétiennes, et qui n‘était qu’un signe de communion et de recommandation à la grâce de Dieu (Ac 15, 40), en vue de confirmer le choix de l’Esprit pour une mission épisodique – avec l’imposition des mains par les Apôtres et leurs successeurs, qui confère un ministère permanent que nul ne peut s‘arroger sans mandat de l’Église ?

 



07-01-2012 | Commentaires (0) | Public
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