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‘AM SEGULAH, De l’ «économie» particulière au peuple juif dans le dessein de salut de Dieu, Menahem R. Macina
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Avant-propos


« Le bien-fondé des changements religieux profonds doit être prouvé avant d’être admis ; ceux qui en sont responsables peuvent être appelés à souffrir, afin de prouver le sérieux qui les anime et de payer la rançon du trouble qu’ils occasionnent. [...] Sans le secours de Dieu, il est impossible que des efforts déployés pour découvrir la vérité religieuse aboutissent  au succès en toute sécurité. » (1)

 

Je crois utile de reprendre ici verbatim ce que j’écrivais dans un ouvrage précédent (2).

De l’interprétation chrétienne multiséculaire selon laquelle les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué un « nouveau peuple » (3) assimilé plus ou moins explicitement à l’Église, découle la conviction chrétienne incoercible que, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, les juifs doivent être incorporés à cette Église, par la foi au Christ. De longs siècles d’un enseignement patristique et ecclésial coulé en formules ne varietur dans une tradition liturgique immuable, dont est nourrie la foi des fidèles, ont conféré à ce «narratif» théologique le statut d’un credo quasi dogmatique.

Et pourtant, je réitère ici ce que j’ai affirmé à plusieurs reprises dans mes ouvrages antérieurs, à savoir : ma foi dans le rétablissement, déjà réalisé, du peuple juif.

On m’a objecté : Comment pouvez-vous dire que les juifs sont rétablis dans leurs prérogatives d’antan, alors que l’apôtre Paul lui-même dit expressément qu’« ils seront greffés s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité » (Rm 11, 23) ? Or, il est patent qu’ils sont encore incrédules jusqu’à ce jour. De quel droit osez-vous donc opposer votre certitude personnelle aux Écritures et à la Tradition de l’Église ?

L’objection est sérieuse, surtout quand elle est formulée par des chrétiens sincères dotés de ce que les théologiens appellent le « sens de la foi », c’est-à-dire la perception intuitive, sous la motion de l’Esprit Saint, de ce qui fait partie du « dépôt » de la Révélation, conservé et transmis par la Tradition, et de ce qui s’en écarte, même de manière infime. Je n’ai jamais caché que je préférerais me taire à tout jamais plutôt que d’écrire ou de dire quoi que ce soit qui justifie les mises en garde qu’on me fait parfois de courir et de faire courir à d’autres un risque d’hérésie ou de schisme, en exposant publiquement des conceptions que n’enseigne pas l’Église, voire qu’elle a déjà rejetées, à en croire certains. Je sais aussi que même si j’objecte qu’il faut distinguer entre la manière dont un énoncé est perçu et son contenu intrinsèque, on me remontrera qu’en chrétienté, nul fidèle (qu’il soit laïc, clerc ou même évêque, voire pape), n’est habilité à répandre ses opinions propres si elles contredisent le donné de la foi. Et je n’ignore pas le sévère avertissement de Newman, qui fait figure de norme en la matière :

« L’Église catholique prétend non seulement prononcer des jugements infaillibles sur des questions religieuses, mais critiquer des opinions qui touchent indirectement à la religion et qui ont un objet profane, telles que les questions de philosophie, de science, de littérature, d’histoire. Et elle demande que nous nous soumettions à sa prétention. Elle entend censurer les livres, imposer silence aux auteurs, et interdire les discussions. L’Église, dans ce domaine, prononce moins, en général, des décisions doctrinales qu’elle impose des mesures de discipline. Mais il faut, bien entendu, obéir sans mot dire, et, par la suite des temps, peut-être reviendra-t-elle tacitement sur ses propres injonctions. En de pareils cas, la question de foi n’intervient nullement ; car, en matière de foi, ce qui est considéré comme vrai l’est pour toujours et ne peut être rétracté. De ce qu’il existe un don d’infaillibilité dans l’Église catholique, il ne s’ensuit nullement que les membres de cette Église qui le possèdent, soient infaillibles dans tous leurs actes [...] Je trouve que l’histoire de l’Église nous fournit des exemples d’un pouvoir légitime exercé avec dureté ; et l’admettre n’est autre chose que de dire, suivant les paroles de l’Apôtre : «le trésor divin est porté dans des vases d’argile» ; il ne s’ensuit pas non plus que les actes du pouvoir souverain ne soient pas justes et nécessaires parce qu’ils ont pu être vicieux dans la forme [...] Mais je vais plus loin et je trouve que les événements ont démontré que, malgré les critiques les plus hostiles portées contre les empiétements ou les sévérités des hauts dignitaires ecclésiastiques du temps passé dans l’exercice de leur pouvoir, ils avaient le plus souvent raison ; et ceux qui éprouvaient leurs rigueurs avaient habituellement tort [...] En lisant l’histoire ecclésiastique, alors que j’étais anglican, il m’avait fallu me rendre à cette évidence, que l’erreur initiale d’où naissait l’hérésie, était de promouvoir avec insistance certaines vérités, malgré les défenses de l’autorité, et hors de saison. Il y a un temps pour chaque chose ; plus d’un homme désire la réforme d’un abus, l’approfondissement d’une doctrine, ou l’adoption d’une discipline spéciale ; mais cet homme oublie de se demander si l’époque est venue pour cela. Sachant que personne d’autre que lui ne s’occupera d’accomplir cette réforme sa vie durant, cet homme, sans écouter l’avis des voix autorisées, n’hésite pas à le faire. Il gâche ainsi, en son siècle, une œuvre utile qui aurait pu être entreprise et menée à bien, au siècle suivant, par quelqu’un d’autre qui, peut-être, n’est pas encore né. Alors qu’aux yeux du monde, cet homme semble être un champion audacieux de la vérité et un martyr de la conviction indépendante, il n’est, en réalité, qu’un de ces personnages que l’autorité compétente se doit de réduire au silence. […] (4)

Pendant longtemps, ce texte austère du XIXe siècle m’a tellement impressionné que j’inclinais à parler contre ma conscience, en démentant ma conviction, ou en cessant d’en faire état. Heureusement pour ma paix intérieure, je tombai un jour, au fil de mes lectures, sur ces lignes, beaucoup plus nuancées et dans l’esprit du Concile, de Mgr W. Levada, alors archevêque de Portland :

« […] de nombreux évêques demandèrent quel est le statut d’une personne qui estime, de bonne foi, qu’elle ne peut pas accepter l’un ou l’autre enseignement du magistère autorisé mais non infaillible. La Commission théologique du Concile suggéra que ces évêques consultent des experts en la matière. Le point de vue de ces théologiens peut être synthétisé comme suit [...] Lorsque un enseignement non infaillible est proposé à notre assentiment, il nous est demandé une pleine soumission de l’esprit et de la volonté à une doctrine qui est proposée par ceux qui sont chargés d’enseigner de façon authentique dans l’Église, et qui sont assistés par le Saint-Esprit, de telle façon que l’Église puisse parvenir à la pleine connaissance de la vérité et soit guidée vers une juste conduite de nos vies chrétiennes. Puisque cet enseignement n’a pas été prononcé infailliblement, nous ne pouvons savoir, de façon absolue, que la possibilité d’erreur est exclue : nous pouvons cependant agir selon la prudence, en donnant notre assentiment et accepter cette doctrine, à cause de la conviction que le Saint-Esprit guide les pasteurs de l’Église dans son expression. Mais parce que la proposition d’un enseignement certain, mais non infaillible, ne comporte pas la garantie absolue de sa vérité, il est possible de justifier la suspension de l’assentiment, de la part d’une personne qui est arrivée à des raisons vraiment convaincantes, libres de tout préjugé personnel, qui la portent à croire que l’enseignement en question n’est pas correct. Dans ce cas, cette personne (par exemple le théologien ou le savant dont nous avons parlé plus haut) devrait s’efforcer de clarifier les questions avec ceux qui ont la charge d’enseigner dans l’Église, dans l’intention d’aider au développement de la discussion sur le sujet et d’élaborer une position nouvelle ou révisée, et (ou bien) les soumettre au jugement de ses pairs, dont les commentaires et les points de vue aideraient à clarifier la question mise en doute […] » (5).

Quoique n’étant ni «théologien» ni «savant», je me suis conformé à cette recommandation. Sans trop d’illusions toutefois. En effet, lorsque la conviction du rétablissement, déjà réalisé, du peuple juif s’était imposée à ma conscience et à mon intelligence de croyant, il y a plusieurs décennies, j’en avais référé – fréquemment au début, puis de loin en loin par la suite, enfin, très occasionnellement ces vingt dernières années – aux rares clercs et théologiens qui consentaient à m’écouter ou à me lire. Ils n’avaient formulé ni encouragement ni condamnation, se contentant de formules évasives. Tout en comprenant leur embarras, je regrettais que la dérobade fût la règle, et le courage, l’exception. D’autant qu’après des mois de patience, quand j’obtenais enfin «audience» d’un responsable ecclésial plus élevé dans la hiérarchie, c’était pour m’entendre recommander de m’en tenir à l’enseignement de l’Église.

Or, c’est justement là le problème : il n’y a pas, à ma connaissance, d’enseignement clair de l’Église concernant cette problématique. Je n’ai jamais pu obtenir d’un responsable ecclésial, quels que fussent son rang et sa fonction, un énoncé, si bref et prudent soit-il, assorti de références dogmatiques et/ou théologiques indiscutables, corroborant, nuançant, ou infirmant ce qui m’a été dit, de manière récurrente, par des ecclésiastiques de rang inférieur (qui affirmaient en avoir référé à l’échelon supérieur), et dont je réitère ici le résumé déjà cité plus haut :

« Les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué un «nouveau peuple» (6) […] assimilé à l’Église ; et les juifs doivent, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, entrer dans cette Église, par la foi au Christ (7). »

Incapable, en conscience, de souscrire à cette vision des choses, et n’ayant pu, à la différence de l’apôtre Paul et malgré tous mes efforts des décennies écoulées, « exposer aux notables la Bonne Nouvelle que je prêche, de peur de courir ou d’avoir couru pour rien » (cf. Ga 2, 2), je me suis résolu à le faire publiquement par le truchement de mes livres, en espérant « ne pas scandaliser un des ces petits qui croient dans le Christ » (Cf. Mt 18, 6).

 

Un dilemme intolérable


C’est peut-être l’un des plus grands paradoxes de la réflexion théologique et spirituelle de toute ma vie, consacrée à l’étude du rôle du peuple juif dans le dessein de Dieu, que d’avoir vu se déchirer le voile qui le rendait incompréhensible à mon intelligence, et ce précisément suite à la lecture d’un ouvrage mineur et, à mon sens, regrettable, du bienheureux John Henry Newman (8).

Je me suis longtemps demandé comment ce géant de la théorie du développement – dont, jusqu’à ce jour, la théologie n’a pas fini d’épuiser les richesses – avait pu se laisser aller à un antijudaïsme que l’on considérerait aujourd’hui comme primaire, voire sectaire. Pourtant, le fait est là : son immense génie, son intelligence puissante et lucide, son esprit analytique et sa rigueur poussés à l’extrême, sa connaissance encyclopédique de l’histoire de l’Église et de ses doctrines au fil des siècles, n’ont pas prémuni Newman contre la tentation de diaboliser les juifs, et ce faute d’être en mesure de les intégrer dans un système doctrinal qui n’est pas fait pour eux. Il s’agit, selon moi, d’une erreur théologique majeure consistant à exclure le judaïsme et les juifs du dessein de salut de Dieu, et qui perdure hélas jusqu’à nos jours, comme j’espère l’avoir démontré dans mes ouvrages antérieurs (9).

Cette faille doctrinale abyssale – j’avais pu le constater au fil de mes lectures approfondies des oeuvres de Newman – ne procédait pas chez lui d’un antisémitisme, assumé ou inconscient, mais – force m’était d’en prendre acte – elle était la conséquence inévitable de sa théologie patristique et même de sa théologie tout court. Au fil des années, la blessure que m’avait causée cette découverte était restée ouverte. D’autant que l’enjeu était capital. Si Newman avait raison, non seulement il n’y avait de salut pour le juif que dans la conversion au christianisme, mais tous les juifs – que l’apôtre Pierre avait pourtant exonérés de toute culpabilité dans la mort du Christ en leur affirmant : « frères, je sais que c'est par ignorance que vous avez agi, ainsi d'ailleurs que vos chefs » (Ac 3, 17) – étaient voués à une apostasie eschatologique.

Ce dilemme était pour moi intolérable.

À défaut d’une solution de l’aporie, il n’existait, me semblait-il, qu’une explication possible: le développement doctrinal, à la théologie duquel Newman lui-même avait si magistralement contribué, n’était pas encore parvenu à maturité. Certes, sur plusieurs points, il s’était prodigieusement approfondi, permettant à la foi chrétienne de démontrer sa vitalité extraordinaire en considérant les errements, voire les fautes les plus graves qui ont entaché la pureté de lÉpouse du Christ au cours de sa pérégrination terrestre, comme les affres inévitables de l’incarnation du dessein de Dieu dans la pâte humaine, et en dissuadant les croyants d’en prendre prétexte pour se séparer de l’Église du Christ.

Malheureusement, comme le prêtre et le lévite qui passèrent leur chemin sans porter secours au blessé laissé pour mort sur la route qui va de Jérusalem à Jéricho (cf. Lc 10, 30-35), une majorité de pasteurs et de théologiens, convaincus que la Nouvelle Alliance avait vidé l’Ancienne de sa raison d’être (10), ont laissé le peuple juif ensanglanté sur la route d’un salut que, dans leur ignorante présomption, ils ont cru exclusivement réservé aux chrétiens.

Sans le savoir et en toute bonne foi, ils ont commis la même erreur que les Sadducéens, qui prétendaient justifier l’impossibilité de la résurrection de la chair en recourant à l’apologue, réputé irréfutable, de sept frères censés avoir épousé successivement la même femme (Mc 12, 18-23), ce qui leur valut la célèbre réplique de Jésus (Mc 12, 24-27), et le reproche de « méconnaître les Écritures et la puissance de Dieu » (v. 24).

Tel est bien, me semble-t-il, mutatis mutandis, le cas des théologiens convaincus que l’Église a été substituée au peuple juif, ne laissant à celui-ci d’autre choix que de renier sa foi juive pour se fondre dans la masse chrétienne.

 

L’échec d’un illustre prélat catholique à résoudre une quadrature du cercle théologique

Je reproduis ci-après ce que j’écrivais dans un ouvrage précédent (11).

On raconte que saint Augustin, Évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, se promenait un jour au bord de la mer, absorbé dans une profonde réflexion : il cherchait à comprendre le mystère de la Sainte Trinité. Il aperçoit tout à coup un jeune enfant fort occupé, allant et venant sans cesse du rivage à la mer : cet enfant avait creusé dans le sable un petit bassin et puisait de l’eau avec un coquillage pour la verser dans son trou. Le manège de cet enfant intrigue l’évêque, qui s’approche. S’ouvre alors un dialogue que rapporte Augustin :

— « Que fais-tu là ?

— Je veux mettre la mer dans mon trou.

— Mais, mon petit, ce n’est pas possible ! La mer est si grande, et ton bassin est si petit !

— C’est vrai. Mais j’aurai pourtant mis toute l’eau de la mer dans mon trou avant que vous n’ayez compris le mystère de la Sainte Trinité. »

Sur ces paroles, l’enfant disparaît. Augustin réalise alors que c’est un ange qui a pris cette forme pour lui faire comprendre qu’il y a des mystères, c’est-à-dire des vérités divines, que l’esprit limité de l’homme ne pourra jamais arriver à comprendre dans leur totalité.

Le récit est sans doute légendaire. Il est rapporté ici en raison de son analogie avec la mésaventure qui est advenue au cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, au cours d’une conférence donnée en 1994, dans laquelle il s’efforçait d’exposer, en termes rationnels, le dilemme auquel il était (et est sans doute toujours) confronté, en tant que chrétien, lorsqu’il tente, comme Augustin, de faire entrer la « mer » de l’opposition doctrinale irréductible entre la foi juive et la foi chrétienne dans le « bassin » limité de la théologie chrétienne.

Du fait de leur caractère exemplatif et de l’éminente fonction ecclésiale de leur auteur – qui, avant de devenir pape, était alors préfet de la Congrégation romaine pour la Doctrine de la Foi –, j’en reproduis, ci-après, trois extraits.

Le cardinal pose d’abord, sans ambages, la question-clé (12) :

« Même si nous savons qu’Auschwitz a été l’horrible expression d’une idéologie qui, non seulement a voulu détruire le judaïsme, mais a également haï, dans le christianisme, l’héritage juif et cherché à l’extirper, la question reste posée : quelle peut être la cause d’une telle hostilité historique entre ceux qui, en fait, devaient avoir une commune appartenance en raison de leur foi en un Dieu unique et de l’obéissance à sa volonté ? Cette hostilité tiendrait-elle à la foi même des chrétiens, à “l’essence du christianisme”, à tel point qu’il faudrait s’écarter de ce cœur et nier le christianisme en son centre, si l’on veut arriver à une véritable réconciliation ? »

Il évoque ensuite le noyau même de l’opposition irréductible entre les deux confessions :

« La confession de Jésus de Nazareth comme Fils du Dieu vivant, et la foi dans la Croix comme rédemption de l’humanité, signifient-elles une condamnation explicite des juifs, comme entêtés et aveugles, comme coupables de la mort du Fils de Dieu ? Se pourrait-il que le cœur de la foi des chrétiens les contraigne à l’intolérance, voire à l’hostilité à l’égard des juifs et, à l’inverse, que l’estime des juifs pour eux-mêmes, la défense de leur dignité historique et de leurs convictions les plus profondes, les obligent à exiger des chrétiens qu’ils renoncent au cœur de leur foi et donc, requièrent semblablement des juifs qu’ils renoncent à la tolérance ? Le conflit est-il programmé au cœur de la religion et ne peut-il être résolu que par la répudiation de ce cœur ? »

À ces questionnements radicaux, le cardinal Ratzinger répond en écartant d’abord comme insuffisantes les réductions historicisantes ou faussement œcuméniques, soucieuses d’arrondir les angles et de masquer les difficultés en prétendant rapprocher des positions religieuses inconciliables, et ce aux dépens du respect des contenus de foi des deux religions. Il propose ensuite des réponses tirées du Catéchisme de l’Église Catholique, lequel, ainsi qu’il le précise, exprime adéquatement la foi de cette dernière. Outre la relative difficulté de l’exposé, il va sans dire que le juif le plus enclin à considérer positivement le nouveau regard que porte l’Église sur le judaïsme aura bien du mal à reconnaître sa foi dans les cinq grandes pages énumérant, au fil de ce que l’on peut bien appeler une « catéchèse doctrinale », une longue théorie d’arguments entièrement catholiques et presque exclusivement christologiques, qu’il serait trop long de rapporter ici.

Hormis quelques points positifs déjà connus, comme le rappel de la doctrine du Concile de Trente, selon laquelle ce sont les péchés de l’humanité qui ont causé la mise en croix du Christ, et la négation énergique d’une condamnation des juifs pour la mise à mort de Jésus, la conférence tourne court sans que soit apporté même un début de réponse aux graves questions soulevées. Tout l’exposé a consisté en un résumé de la doctrine du Catéchisme. Le cardinal en convient d’ailleurs lui-même (13) :

« La présentation de la doctrine du Catéchisme […] a pris plus de temps que je le prévoyais. Je ne puis donc tirer de conclusions détaillées quant à la mission des juifs et des chrétiens dans le monde moderne sécularisé. Je pense néanmoins que cette tâche fondamentale est devenue, dans une certaine mesure, plus claire, sans qu’il me soit besoin de l’aborder directement. Juifs et chrétiens doivent s’accepter les uns les autres dans leur mutuelle réconciliation, sans dédaigner ou renier leur foi, mais à partir de la profondeur même de cette foi. Dans leur mutuelle réconciliation, ils doivent devenir une force pour la paix, dans et pour le monde. En témoignant du Dieu unique, qui ne peut être adoré que dans l’unité de l’amour de Dieu et du prochain, ils doivent ouvrir la porte sur le monde pour ce Dieu, afin que sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel, “afin que son règne vienne”. »

Cette expérience, décevante s’il en fût, d’incommunicabilité doctrinale, a exercé sur ma propre méditation du mystère de l’unité en Dieu des peuples juif et chrétien une influence paradoxalement bénéfique, dont je rendrai compte, dans un développement ultérieur de la présente analyse.

Je me limite ici à une brève remarque qui servira d’introduction à une réflexion plus approfondie de cette problématique qui fera suite au présent exposé.

Comme l’illustre le titre que j’ai donné au présent texte, Israël appartient en propre à Dieu. Cette appartenance particulière est connotée par l’expression hébraïque « ‘am segulah » (14). Au plan théologique, l’expression connote la nature transcendante du lien entre Dieu et le peuple juif, et elle est certainement pour beaucoup dans l’agacement universel que suscite le concept de « peuple élu ». En attendant, les chrétiens auront avantage à méditer ce texte séminal de l’épître aux Romains :

Je l'affirme en effet, le Christ s'est fait ministre des circoncis en raison de la véracité de Dieu, pour accomplir les promesses faites aux Pères, quant aux nations, elles glorifient Dieu en raison de sa miséricorde, selon le mot de l'Écriture: C'est pourquoi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom ; et cet autre : Nations, exultez avec son peuple; ou encore: Toutes les nations, louez le Seigneur, et que tous les peuples le célèbrent. Et Isaïe dit à son tour: Elle paraîtra, la racine de Jessé, celui qui se dresse pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance. (Rm 15, 8-12).

 

(A suivre)

 

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(1) J. H. Newman, Essays Critical and Historical, II, p. 337-342 ; passage traduit en français par Jean Stern, Bible et Tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier-Montaigne, Paris, 1967, p. 169.

(2) Menahem R. Macina, La pierre rejetée par les bâtisseurs - L’«intrication prophétique» des Écritures, 8. Dualité de l’élection selon le Nouveau Testament. Chapitre en consultation libre sur Pressbooks.

(3) Appelé «nouvel Israël» dans la Constitution conciliaire Lumen Gentium.

(4) J. H. Newman, Apologia pro vita sua, dans Textes Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, T. V, 1967, p. 435-439. Cité dans M. R. Macina, «Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue», Ad Veritatem, n° 19, juil.-sept. 1988, p. 26-48.

(5) Extrait d’un discours prononcé le 2 avril 1986, devant les membres du Congrès annuel de l’Association nationale de l’Education catholique des États-Unis. Texte français de La Documentation Catholique, n° 1926, 19 octobre 1986, p. 904. Pour le contexte voir, en ligne, Macina, « Magistère ordinaire et désaccord responsable », op. cit.

(6) Il s’agit du «Nouveau peuple de Dieu», selon la formule de la Déclaration Nostra Aetate § 4, et la Constitution Lumen Gentium, II, 9, du Concile Vatican II.

(7) Quiconque parcourra plus avant mon livre cité constatera que la position de l’Église et, a fortiori, celle des théologiens favorables à une approche plus fidèle au mystère du dessein de Dieu sur le peuple juif, tel qu’il s’exprime dans l’Écriture, sont beaucoup plus nuancées.

(8) Je veux parler des Quatre Sermons sur l’Antichrist, prononcés durant l’Avent 1835, traduits en français et édités sous le titre : John Henri Newman, L’Antichrist, par les éditions Ad Solem, Genève, 1995. J’ai dit tout le mal que je pensais de ce précipité d’antijudaïsme invétéré, qui s‘alimentait aux pires sources de l’antijudaïsme de certains Pères de l’Église, dans mon livre Un voile sur leur coeur. Le « non » catholique au Royaume millénaire du Christ sur la terre, et plus précisément dans l’Excursus intitulé : « Les Juifs et l’Antichrist, selon d’anciennes traditions chrétiennes reprises à son compte par Newman ».

(9) En particulier dans Si les chrétiens s'enorgueillissent. À propos de la mise en garde de l’apôtre Paul (Rm 11, 20).

(10) Surtout sur la base d’une interprétation restrictive de He 8, 13 : « En disant: [alliance] nouvelle, il rend vieille la première. Or ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître. » À ce propos, un ami protestant évangélique a récemment attiré mon attention sur un passage éclairant de l’Apocalypse (15, 2, 3) selon lequel  « ceux qui ont triomphé de la Bête, de son image et du chiffre de son nom [...] chantent le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, ET le cantique de l'Agneau [...] » ; preuve, s’il en était besoin, que les deux Alliances sont conjointement en vigueur lors de la consommation du dessein de Dieu.

(11) Menahem R. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique . Prospective eschatologique, IV.3. « Le destin du peuple juif : un mystère », Docteur angélique, Avignon, 2009 ; édition électronique, via Smashwords, Tsofim, Limoges, 2013.

(12) « Israël, l'Église et le monde : leurs relations et leur mission, selon le Catéchisme de l'Église Catholique ». Conférence du cardinal Ratzinger, reproduite dans La Documentation catholique, n° 2091, du 3 avril 1994, p. 324.

(13) Ibid., p. 329.

(14) L’expression est biblique, j’ai fait la liste de ses occurrences, voir : « Israël, bien propre (segulah) de Dieu ».

 



07-08-2013 | Commentaires (0) | Public
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