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L’enseignement chrétien concernant les Juifs, Pierre Dabosville
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[Ce texte, comme d’autres du même auteur, que me transmet une religieuse catholique profondément engagée dans la réflexion sur le dessein de Dieu concernant les peuples juif et chrétien, datent beaucoup. Mais ils sont tout sauf obsolètes. Même si leur problématique se ressent de l’état embryonnaire de la connaissance théologique catholique de ce mystère, qui était celui de l’époque où vivait et écrivait le Père Dabosville – qui a tant fait pour y sensibiliser les fidèles chrétiens –, il faut les lire et les relire, ne serait-ce que pour admirer leur clairvoyance, voire leur audace, dont les accents sont parfois prophétiques. Raison pour laquelle je les relaie ici. (Menahem Macina).]

 

Faut-il ajouter aux réponses, remarquablement convergentes, parues dans les numéros précédents de la revue [Évidences] ? Je souscris aisément à presque tout ce qui a été écrit à l’occasion de cette enquête en particulier par Karl Thieme, par Mgr Ramselaar, par Fadiey Lovsky. Je puis donc me limiter à mettre quelques accents.

L’antisémitisme chrétien, c’est-à-dire celui qui est apparu sur l’aire d’une civilisation déterminée qu’il faut tout de même bien appeler chrétienne, me semble être devenu un phénomène de carence. La polémique des premiers temps a pu comporter des excès souvent dénoncés, le Statut des Juifs creuser un abîme entre les deux « peuples », les passions politiques, les fureurs nationalistes, susciter des conduites collectives absurdes ou névrotiques – cependant les chrétiens de ce temps, les « laïques » d’ascendance chrétienne, alertés par la découverte du crime, écrasés par la révélation de l’incompréhensible hécatombe, se trouvent maintenant comme vides devant les Juifs. Ils n’oseraient plus s’appuyer sur les préjugés d’hier, ni faire appel aux formules erronées ou simplistes, aux interprétations abusives dont l’enseignement courant ou les mentalités ambiantes les avaient gratifiés. On peut les embarrasser encore en leur demandant d’expliquer Matth. 27, 25 [*]. Mais le poids énorme de l’événement est là – pour le moment du moins, car on oubliera tout cela comme le reste - qui ferme la bouche. L’existence des Juifs ne gêne plus les chrétiens, mais leur pensée à leur propos reste dominée par la stupeur. Sans doute une ignorance inconcevable se trouve-t-elle du même coup démasquée. Le Juif est autant inconnu que méconnu du chrétien. Et si quelques réalités nouvelles viennent à s’imposer, il ne sait où les situer. La naissance de l'Etat d'Israël - autant que l'Extermination – lui coupe[nt] le souffle.

Nous savons que quelques juifs et quelques chrétiens, quelques rabbins, quelques pasteurs et quelques prêtres ont commencé de jeter des passerelles au-dessus de l’abîme. Ils restent peu nombreux et toutes les bonnes volontés qui se sont avec eux mobilisées ne mesurent pas toujours les difficultés de vaincre les obstacles accumulés. Nous savons aussi, hélas ! que l’antisémitisme sordide, la haine vulgaire qui cristallise à travers lui, n’ont pas disparu.

Mais, en France du moins, l’antisémitisme devient honteux et tandis que des groupes minuscules entreprennent les révisions nécessaires, la masse de l’opinion, mal préparée à les suivre, reste à la dérive. Qu’un événement grave survienne « en Palestine », en Afrique du nord, en U.R.S.S., où le peuple juif sera mis en cause, et quelles passions souterraines vont remonter à la surface que rien ne viendra contredire ?

Cette grave carence des consciences occidentales (et autres) chrétiennes semble caractérisée essentiellement par une ignorance extraordinaire des livres de l’Ancien testament et de l’histoire du Peuple Juif.

Précisons bien : tout français qui a passé au catéchisme ou visité la cathédrale de Chartres a ainsi recueilli quelques fragments épars, quelques anecdotes de l’Ancienne Alliance. Il se trouve même, et de plus en plus, dans les séminaires, dans les élites dites chrétiennes, des connaisseurs en matière biblique. Pour le chrétien moyen, à peine pratiquant, les histoires bibliques ne sont que mythes plus ou moins moralisants, ou miracles merveilleux, parfaitement incroyables puisqu’on est assuré de ne jamais les revoir. Quant aux plus savants, ils vont imposer un sens chrétien à toute la préhistoire du Christ et le judaïsme se dissoudra: théologiquement, il ne devrait plus exister. L’Ancien Testament devient ou fable (on s’en sert comme des fables de l’Antiquité, de la mythologie, des Fables de La Fontaine), ou vaste allégorie préfigurant l’histoire contemporaine du salut (c’est-à-dire exclusivement celle du christianisme). Rejeté dans l’ombre, il ne semble plus en faire partie. Le juif est une survivance. Sa foi n’a plus d’objet. Qu’il choisisse entre la foi chrétienne et les différentes formes de l’incroyance. Un juif, sinon athée du moins déiste et libéré de sa foi, semble plus normal à la conscience de cet élément de civilisation que nous appelons le chrétien. Et cette attitude persiste au fond de la conscience chrétienne croyante.

Ne faut-il pas remarquer aussi que les rationalismes théologiques et universitaires vont se retrouver étrangement pour rendre plus difficile à comprendre Israël, ses livres, son passé, son présent, son avenir ? Dans les écoles on enseigne toutes les littératures, sauf la biblique. L’anthropologie de l’Ancien testament (et celle du Nouveau aussi bien) a été écartée de l’histoire du l’humanisme. Un brillant professeur de la Sorbonne se plaignait naguère de la publication, chez Armand Colin, d’une littérature religieuse où les grands textes bibliques, coraniques, hindous, étaient expliqués et commentés. Le Juif a bien pu hériter d’un nom : c’est tout ce qui lui reste. Chrétiens ou non, notre type de culture ne nous prédispose pas à soupçonner que l’histoire religieuse du peuple de Moïse continue, et bien moins encore qu’elle puisse intéresser le destin de toute l'humanité.

Ainsi marqué, comment le chrétien oserait-il croire que D.ieu lui parle encore comme il a parlé à Israël ? Penché sur l’histoire d’Abraham, ce chrétien, même, d’autre part, cultivé, pensera à peu près ainsi (on voudra bien croire que je n’invente pas) : « Cette histoire – sainte - est révolue. D.ieu a parlé à Abraham, mais je n’ai plus rien à entendre de ce dialogue, d’ailleurs pour moi difficile. Et comme je sais, par l’Eglise, ce que D.ieu m’enseigne aujourd’hui, Abraham, et Moïse, et les Prophètes sont "dépassés". Je puis prendre les pierres de l'ancien Temple et les enchâsser dans la cathédrale nouvelle (comme le fait la liturgie), mais c'est en transformant. Dans sa forme initiale, ce langage n’est que souvenir. Ils sont dans l'illusion ceux qui lui gardent aujourd'hui le sens originel. Si le judaïsme repose sur la foi en la promesse, quand la promesse est accomplie, le Juif n'existe plus. Sa présence parmi nous n'est qu'historique, profane, et n'appelle que la tolérance ».

On peut observer l’embarras chrétien à propos du judaïsme sur un exemple plus précis. Tous les exégètes louent à l’envi l’admirable équilibre de l’Epître aux Romains : tout y est construit, tout y est nécessaire, disent-ils, à bon droit. Mais peu à peu, l’enseignement chrétien va s’infléchir dans un sens étroitement dogmatique. On expliquera la justification et ses fruits, mais les premiers chapitres seront négligés. Quant aux chapitres 9 et 11 qui traitent de la condition de juif dans les temps nouveaux, ils seront laissés presque toujours de côté. Leur contenu – il est facile de le constater – s’efface peu à peu des mémoires. Toujours la même conclusion (ou le même postulat) : le judaïsme n'a pas d'actualité.

A plus forte raison, s’il ne faut pas attendre que l’enseignement courant explique ces extraordinaires chapitres, on ne peut espérer qu’il les utilisera pour éclairer l’événement. Le bon Pape Jean XXIII a supprimé le « perfidis judaeis » du Vendredi Saint et rétabli la génuflexion au cours de la prière pour les juifs. On va s’en réjouir sincèrement. On y voit, légitimement, une affectueuse attention. Est-ce suffisant ? On ne s’en inquiète pas. Plusieurs fois, devant des auditoires divers, j’ai pu constater que la pensée profonde de saint Paul sur la place des Juifs dans l’économie du salut restait étrangère et qu’en conséquence, cette économie elle-même en était comme mutilée.

Oui, Fadiey Lovsky a raison : « Il faut disqualifier l’antisémitisme en lui interdisant de se déguiser en opinion politique, pour l’obliger à se présenter comme une tragique apostasie de l’espérance chrétienne ».

Mais avant (ou après) l’apostasie, il y a ce vide vertigineux : « Qu’est-ce qu’un juif ? » On ira le demander à Drumont, à Léon Bloy, à Sartre, mais pas à St Paul. Et il se trouvera, aujourd'hui encore, des théologiens pour écrire : « En tant que collectivité, Israël a perdu la grâce du Christ parce qu’il l’a refusée […] Israël infidèle ne conserve plus qu’une grâce de miséricorde, assimilable à la grâce du pécheur ; il reste aimé de D.ieu qui désire le tirer de son péché ». Autrement dit, il n’y a plus de différence entre le Juif et le Grec.

Ce serait peu de dire que, pour la conscience chrétienne de ce siècle, l’Ancienne Alliance est abolie, en sorte qu’Israël « selon la chair », remplacé par l’Israël « selon l’esprit », a perdu devant elle toute consistance religieuse propre. La vérité plus grave encore, c’est que l’expérience de l'Alliance a disparu. La nouvelle Alliance n’est pas vécue d’une manière au moins analogue à l’ancienne. On la professe, on ne l’éprouve pas. Quelque chose ne s’en retrouve que dans les plus contestables contaminations politico-religieuses (Rome et la France, le drapeau du Sacré-Cœur, défense de la civilisation chrétienne contre le communisme), ou bien dans certains excès d’un progressisme chrétien.

On aimerait pouvoir reprendre ici quelques pensées d’André Neher : « L’Alliance biblique, a-t-il écrit, n’est pas une protection, ni même une simple élection. Le choix divin investit l’homme d’une tâche précise. La Berit (alliance) est une œuvre en commun […] La Berit est moins l’alliance d’hommes avec un D.ieu dont le secours leur est indispensable, que l’Alliance de D.ieu avec des hommes dont Il a besoin pour créer son œuvre. L’alliance place les hommes dans le temps d’un D.ieu qui les appelle ».

Quand il parle de l’alliance, (et encore une fois au passé), le catholique a l’habitude d’en souligner les conditions morales ou religieuses. Il n’explique guère en quoi elle consiste, ni surtout quelle œuvre est accomplie par sa médiation. Il attend moins encore d’être éclairé par l’Esprit sur l’œuvre qu’elle réaliserait maintenant. Se défie-t-il des monstruosités qu’on a voulu lui faire avaler en sacralisant l’histoire ou le progrès, nouvelles idoles ? Il n’aurait point tout à fait tort. Mais si la célèbre position de Paul Valéry était tenue à la lettre, quel autre sens donnerait-on à l’espérance du salut du monde sinon d’attendre qu’il se fasse par l’addition des saluts individuels, hors du monde ! Quand chacun sera sauvé, le dessein de la miséricorde sera achevé. Cette vue, si souvent sous-jacente à l’enseignement et au comportement chrétiens ne me paraît pas biblique. Elle implique en tous cas, nous semble-t-il, une profonde méconnaissance de la foi et de l’espérance judaïques.

Je me souviens du catéchisme de mon enfance. « Les juifs attendent-ils encore le Messie ? - Oui, les juifs l’attendent encore tant ils sont aveugles ».

Si de telles formules ont aujourd’hui disparu, la mentalité qu’elles traduisent subsiste. Car la réponse implique que les chrétiens, eux, n’attendent plus. On a bien essayé, depuis quelques années, de rétablir dans l’enseignement des perspectives eschatologiques. Mais l’extrémité du temps, l’infini à la limite, tout cela paraît autrement lointain à l’homme d’aujourd’hui que le jugement dernier à celui du Moyen-Âge. Pour que l’attente ait un sens, il faut que quelque chose mûrisse dans l’histoire. Le présent, c’est l’alliance. Et l’alliance s’inscrit maintenant dans une durée qui progresse. Juifs et chrétiens auraient-ils oublié qu’ils attendent ensemble une venue et un retour ? Pour que la moisson soit un jour possible, ne faut-il pas que le grain mûrisse heure par heure ? On voit qu’il ne suffit pas de débarrasser l’enseignement de quelques affirmations fâcheuses, mais qu’il s’agit de renouveler par la pensée et par l’expérience à une suffisante profondeur pour que la reconnaissance mutuelle puisse s’établir sur la parole.

Il n’y a pas à conclure ces quelques remarques, qui essaient seulement de se placer dans les interstices laissés libres par les réponses précédentes. Pour les mieux centrer cependant sur l’objet précis de l’enquête, j’ajouterai seulement :

Les responsabilités de l’enseignement chrétien [dans] le développement de l’antisémitisme sont indéniables. Mais surtout le déficit présent de cet enseignement, caractéristique d’un certain vide des consciences est grave et dangereux. Naturellement, la morale chrétienne condamne l’antisémitisme. Cela peut toutefois aller sans qu'on le dise, si la condamnation ne s’appuie que sur des motifs rationnels, ou le droit naturel. Il ne suffit pas de traiter l’antisémitisme comme une variété du racisme. Le chrétien ne saurait considérer le juif du seul point de vue du moraliste.

Pour l’enseignement chrétien, pour une meilleure prise de conscience par le civilisé chrétien de la réalité révélée, la question essentielle est de situer le Juif et toute son histoire, des origines à nos jours, à la lumière de la foi et de l’espérance. Oserai-je écrire que le juif n’échappe pas à la même obligation ? Le juif et le chrétien se comprennent-ils ? Comprennent-ils qu’il y a un mystère de leur histoire réciproque ? Le comprennent-ils à la lumière de la Parole de D.ieu qui leur est ensemble adressée ?

Je sais que sont difficiles à établir, en 1961, les définitions des mots « juif » et « chrétien ».

Qui est juif aujourd’hui ? Mais qui est chrétien ? L’incroyance s’est largement étendue au sein des deux peuples. Les remarques qui précèdent glissent, à partir d’appréciations de mentalités qui relèvent de la sociologie, vers des jugements sur des opinions qui appartiennent à la théologie. Il est devenu impossible de cerner les contours d’un peuple chrétien ou d’un peuple juif, l’un et l’autre étant religieusement définis. Aussi la tentation est-elle grande de laïciser le problème. La question juive a pu être posée. Elle ne doit plus l'être. L’enseignement chrétien n’a pas à la maintenir par des affirmations d’ailleurs contestables… Et il est vrai que [pour] celui qui n’a pas la foi, le problème finira par se formuler en ces termes.

Mais comment ceux qui se veulent ensemble fils d’Abraham par l’élection et par la promesse pourraient-ils en rester à ces perspectives ? Le chrétien lira-t-il les comptes rendus du procès d’Eichmann avec seulement le sentiment d’horreur que suscite l’extrême monstruosité ? Et pour les citoyens d’Israël, pour les juifs du monde entier, la seule condamnation du coupable – et à travers lui des autres coupables – suffira-t-elle ? A plus forte raison, le juif fidèle ne va-t-il pas rejoindre le chrétien dans une interrogation douloureuse, dans une prière inquiète vers le D.ieu de l’Alliance ?

Qui est juif pour la foi chrétienne ? Et qui est le chrétien pour la foi judaïque ? On a cru le savoir de part et d’autre. Mais quand l'événement vient tout remettre en question, il faut se souvenir que nous ne possédons pas la foi.

D.ieu, par elle, nous possède, et c’est Lui qui nous interroge par l’histoire, même horrible.

C’est Lui qui nous déracine des fausses certitudes, c’est Lui qui va répondre.

Je pense qu’Il a déjà commencé de le faire par cette amitié fraternelle qui naît entre juifs et chrétiens.

 

© Père Pierre Dabosville

 

Texte paru dans Évidences, revue publiée sous l’égide de l’American Jewish Committee, 13e année, n° 89, juillet-août 1961, p. 18-21.

 

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Note de Menahem Macina

 

[*] "Et toute la foule répondit: « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! »".

 

Merci à Sr Marie-Thérèse Martin, de m'avoir communiqué ce texte.



24-10-2013 | Commentaires (0) | Public
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