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Situations apocatastatiques dans le Nouveau Testament
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Apocatastase ; Qu’est-ce que l’apocatastase ? ; Le mystère de l’apocatastase ; Annonces eschatologiques à caractère apocatastatique ; Situations apocatastatiques dans le Nouveau Testament ; Paraboles à caractère apocatastatique: La vigne, le Christ et le Royaume ; Gestes et déclarations du Christ à caractère apocatastatique ; Modalités de l’accomplissement du dessein divin sur les Juifs et les chrétiens, à l’approche de la Fin des Temps ; etc.

 

 

Il s’agit de situations dont le contenu et la portée ne peuvent en aucun cas être considérés comme pleinement accomplis par l'événement ponctuel et localisé qui a donné lieu à leur narration. Ces situations se révèlent alors ouvertes sur un avenir eschatologique et porteuses d'une redondance telle, qu'on peut bien les appeler "génétiques", ou "séminales" (1). Elles se comportent, en fait, comme un capital d'informations chromosomiques, ou - si l'on préfère - comme une sorte de programme, de code, dont la structure se reproduira inlassablement dans le cours subséquent de l'histoire événementielle, jusqu'à ce qu'elle ait produit tous ses fruits, accompli toutes ses modalités, donné le jour à tous les possibles qu'elle recelait en son sein. C'est pourquoi il est souvent parlé ici de cette période et de son moteur intime (Jésus), comme d'un noyau, au sens nucléaire du terme. Son explosion initiale (la mort de Jésus) a libéré une énergie formidable qui, malgré le frein considérable que représentent l'inertie du monde et celle de nos individualités, fait inexorablement lever la pâte de histoire, gonfler le ventre de l'humanité fécondée par Dieu, et projettera à la lumière, - au temps marqué, celui des douleurs de l'enfantement du Messie -, son fruit final, malgré la coalition, apparemment fatale pour lui, de toutes les forces du Mal, coalisées pour l'étouffer dans le sein.

On a là, à l’évidence, un modèle nucléaire, au sens moderne du terme. Le noyau brisé, c'est le Christ écartelé sur la croix, la réaction en chaîne, c'est l'Esprit répandu dans le coeur des fidèles, et l'explosion finale, c'est la rupture totale et définitive entre ce Monde et ce qui n'est pas du Monde. C'est là le feu dont Jésus a dit: (Lc 12, 49)

"Je suis venu mettre le feu à la terre et comme je voudrais qu'il brûle déjà".

Précédemment, nous avons analysé quelques paroles du Christ, à portée eschatologique et qui ne peuvent pas, à proprement parler, être considérées comme "apocatastatiques", bien que leur accomplissement postule - de soi - une "apocatastase" *. Cette fois, nous allons examiner des textes néotestamentaires qui semblent considérer comme accomplies, des Ecritures et des prophéties, dont le contenu et la portée sont, pourtant, incontestablement plus vastes. Tout se passe, alors, comme si les auteurs du Nouveau Testament - et, avant eux, le Christ lui-même - avaient considéré leur époque et les événements qui s'y déroulaient, comme venant réaliser "ce que Dieu avait dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours" (Ac 3, 21), tout en laissant ouverte la perspective d'un accomplissement plus vaste, plus plénier, qui sera comme le l’efflorescence complète de la semence initiale, dont toutes les virtualités seront alors parvenues à leur terme.

Pour être exhaustif, il faudrait passer en revue toutes les citations, explicites et implicites, de l'Ancien Testament dans le Nouveau, ce qui serait beaucoup trop long. On se contentera donc ici d'en évoquer quelques passages parmi les plus significatifs, et surtout, les plus lourds de conséquences.

 

1. Le "massacre des innocents"

Le premier cas de situation "apocatastatique", dont toutes les potentialités n'ont pas été épuisées lors de l'événement qui a donné lieu à une évocation de la prophétie vétérotestamentaire considérée alors comme réalisée, est le massacre dit "des Innocents", relaté en Mt 2, 1-18 :

"Alors, Hérode, voyant qu'il avait été joué par les Mages, fut pris d'une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans (...). Alors, s'accomplit l'oracle du prophète Jérémie (Jr 31, 15) 'Une voix, dans Rama, s'est fait entendre, pleur et longue plainte : c'est Rachel qui pleure ses enfants et elle ne veut pas qu'on la console, car ils ne sont plus'."

Il est clair que l'Evangéliste n'a pas poursuivi le texte de la citation de Jérémie, parce que la suite de cette prophétie ne concernait pas l'événement censé accomplir cet oracle. Mais, loin d'être un procédé artificiel - une sorte de midrash accommodant qui permet d'"actualiser" une écriture aux besoins pastoraux des prédicateurs, en prenant de plus ou moins grandes libertés avec le texte, et, spécialement en tronquant la citation, pour ne retenir que les mots utiles à la démonstration ou à l'homélie - nous avons affaire, ici, à une démonstration d'Esprit.

Parce qu'ils étaient remplis de l'Esprit de prophétie, les témoins apostoliques de cet événement l'ont "relu" comme accomplissant réellement cette prophétie de Jérémie, s'en remettant à Dieu pour concilier cette interprétation qu'il leur dictait et la suite de l'oracle, à portée visiblement eschatologique.

Or, en Jr 31, 16-17, le texte poursuit :    

"Ainsi parle L’Éternel. Cesse ta plainte, sèche tes yeux! Car il est un salaire pour ta peine - oracle de L’Éternel ! - Ils vont revenir du pays ennemi. Il y a un espoir pour ton avenir (2) - oracle de L’Éternel ! - Ils vont revenir, tes fils, sur leur territoire".

On a souligné les termes significatifs. Ils rendent indéniable le contexte eschatologique. Et il semble bien que cet accomplissement "plérômatique" (3) soit en cours de déroulement sous nos yeux incrédules, comme il est écrit en Ha 1, 5 :

"Regardez parmi les peuples, voyez, soyez stupides et stupéfaits! Car j’accomplis, de vos jours, une oeuvre que vous ne croiriez pas si on la racontait".

Quant au terme de salaire, il est intéressant, dans ce contexte, il faut le noter. En effet, il implique que ce retour d'Israël dans sa terre n'est pas un acte de pure grâce de la part de Dieu, ni un événement totalement surnaturel et transcendant - comme le sera, par exemple, la résurrection des ossements, dans la vision d’Ezéchiel (Ez 37, 1-14) - mais une rétribution (4), une consolation bien méritée.

 

2. Tout s’est-il accompli au début de l’ère chrétienne ?

Il est un autre texte néo-testamentaire dont l'interprétation littérale a toujours semblé impossible aux commentateurs (anciens et modernes), sinon au prix d'une violence faite au sens des mots. Il s'agit de Mt 24, 34 :

"En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé".

Dans ce contexte, "tout cela", ce sont les signes et événements eschatologiques (Mt 24, 1-31) : depuis les guerres et la prise de Jérusalem, en passant par les catastrophes cosmiques, et jusqu'à la Parousie éclatante du Christ. Or, si on prend le texte à la lettre, tout se produira avant que ne passe la génération du Christ et des Apôtres !

Comme nous le savons, à part la destruction de Jérusalem, rien de tel n’a eu lieu à cette époque, ni depuis, d’ailleurs. Pour échapper à cette difficulté, des exégètes ont imaginé deux expédients. Le premier trouve son expression dans une note de la Bible de Jérusalem à ce verset : « Cette affirmation concerne la ruine de Jérusalem et non la fin du monde. Dans sa prédication, Jésus avait sans doute mieux distingué les perspectives. »

C'est, une fois de plus, le procédé connu, mais inadmissible selon la foi, qui consiste à opposer les paroles "originales" du Christ, dont il faut à tout jamais désespérer de pouvoir les reconstituer, et le "kérygme" – c’est-à-dire la prédication originelle (5) de la première communauté chrétienne, qui serait davantage une méditation et l'expression d'une foi, qu'un récit historique rigoureux.

Certes, les Evangiles ne sont pas une sténographie des événements de la vie du Christ. Mais, le croyant doit les considérer comme l’expression, assistée par l’Esprit de Dieu, des actes de Jésus et du contenu de Sa prédication. Ce qui implique que les fidèles doivent prendre au sérieux la rédaction que la communauté chrétienne en a reçue par une tradition sûre, laquelle constitue le "dépôt" qu’il faut "garder" (cf. 1 Tm 6, 20; 2 Tm 1, 12.14).

Or, ce "dépôt" nous parle de la génération du Christ, et non, comme le veut un autre expédient - plus précaire encore que le précédent - de la race des Juifs. L'astuce (6) - car c’en est une - consiste à déformer le terme grec généa (génération) et à le confondre avec un terme apparenté : génos, qui veut dire race. Mieux vaut passer pieusement sur ce piteux stratagème qui n'a d'ailleurs pas retenu l'attention des spécialistes.

On ne s'attardera pas non plus sur d'autres commentaires, plus "raisonnables", de ce passage difficile, car leurs explications ne résolvent ni n'éclairent rien (7). On préférera à tout cela l'explication "apocatastatique", au sens donné à cette épithète dans cet écrit.     

En effet, de tous les événements annoncés, seuls un début de prédication universelle de la Bonne Nouvelle et la destruction de Jérusalem, se sont accomplis. Comme dans le cas précédent et dans le suivant, certains éléments du texte trouvent leur accomplissement, d'autres ne se réaliseront qu'aux temps eschatologiques.

La "situation apocatastatique" consiste en ceci, que quelque chose s’est produit en germe, qui se reproduira, plérômatiquement, c’est-à-dire en plénitude, "au temps de l’apocatastase * de tout ce que Dieu a dit par la bouche des ses saints prophètes d’autrefois" (cf. Ac 3, 21). De là découle qu’en aucun cas, la ruine de Jérusalem ne doit être considérée comme accomplissant pleinement la prophétie de Jésus, et que donc sa destruction n’est pas définitive, comme se sont complus à le croire tant de chrétiens, au fil des siècles et encore aujourd’hui, pour trop d’entre eux.

Au contraire, la ville doit être "rebâtie dans ses murailles" (cf. Jr 30, 18 ; 31, 4 ; Dn 9, 5 ; Mi 7, 11, etc.), ne serait-ce que pour qu'elle devienne, au temps de la fin, "une pierre à soulever pour tous les peuples" (Za 12, 3) et que se produise la dernière et définitive prise de Jérusalem qui, elle, restituera, dans sa plénitude eschatologique, l'événement prophétisé de Jésus, et qui fait l'objet de la présente analyse (Mt 24, 34). En effet, on en lit l'annonce extrapolée à des dimensions inimaginables, en Za 14, 1ss :

"Voici qu'il vient, le jour de L’Éternel, quand on partagera tes dépouilles au milieu de toi. J'assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat. La ville sera prise (...) Alors L’Éternel sortira pour combattre les nations (...) En ce jour-là, ses pieds se poseront sur le Mont des Oliviers qui fait face à Jérusalem, vers l'Orient (...) Et L’Éternel, mon Dieu, viendra, tous les saints avec lui..."

Une fois de plus, nous pouvons le constater, il est clair que cette prise de Jérusalem, suivie du salut divin, ne s'est pas produite, au temps de la "génération du Christ". Seul, l’"événement-germe" a eu lieu, en attendant que se réalise sa "réédition plérômatique", au temps de l’apocatastase * de toutes les prophéties.

 

3. Jésus s’applique une citation de l’Ecriture, dont il est clair que le contenu ne s’épuise pas dans la situation historique concernée

Examinons maintenant une autre application, faite par Jésus lui-même, cette fois, d'une prophétie de l'Ancien Testament, à une situation de sa vie à lui.

Mt 26, 31 : "Alors, Jésus leur dit : "Vous tous, vous allez succomber, à cause de moi, cette nuit même. Il est écrit en effet : "je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées".

Cette prophétie figure en Za 13, 7, en ces termes :

"Epée, éveille-toi contre mon pasteur (8) et contre l’homme qui est mon familier (9) - oracle de L’Éternel ! - Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis et je tournerai la main contre les petits. Alors, il arrivera dans tout le pays - oracle de L’Éternel - que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y sera laissé. Je ferai entrer ce tiers dans le feu; je les éprouverai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom et moi, je lui répondrai. Je dirai : Il est mon peuple! Et lui dira: L’Éternel est mon Dieu!"

La comparaison entre ces deux textes montre que Jésus lisait, dans l'Esprit- Saint, tout ce qui le concernait comme constituant le "prototype" d'événements eschatologiques. En effet, il est clair que ce qui lui est arrivé n’accomplit pas pleinement ce qu'annonce Zacharie, puisque la mort de Jésus, le Bon Pasteur, n’a pas été suivie de l’épuration du Peuple, ni de sa réconciliation avec Dieu, tant s'en faut! C’est donc qu'est encore à venir une restauration ''plérômatique" de cette situation-germe, vécue jusque-là par Jésus seul.

     

4. Coalition des nations contre Jésus seul ?

Exactement du même ordre est le passage que nous allons examiner maintenant. Le contexte en est le suivant. Les Apôtres, relâchés par le Sanhédrin qui ne trouvait rien à leur reprocher, s'exclament d'une seule voix (Ac 4, 24ss) :,

"Maître, c'est toi qui as fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve, c'est toi qui as dit par l'Esprit Saint et par la bouche de notre père, David, ton serviteur : Pourquoi cette arrogance chez les nations, ces vaines paroles chez les peuples? Les rois de la terre se sont mis en campagne et les magistrats se sont rassemblés de concert contre le Seigneur et contre son Oint. Oui, vraiment, ils se sont rassemblés dans cette ville contre ton saint serviteur, Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate, avec les nations et les peuples d'Israël, pour accomplir tout ce que, dans ta puissance et ta sagesse, tu avais déterminé par avance".

En apparence, nous avons affaire, ici, à un mode d'interprétation bien connu du judaïsme de l'époque : le pesher. C'est surtout dans les écrits découverts dans le désert de Juda (Qumran) que l'on trouve le plus d'attestations de ce mode d'interprétation. Il s'agit, en substance, d'une relecture "actualisante" d'événements et de prophéties scripturaires, considérés comme accomplis dans les situations contemporaines de l'auteur du pesher en question. Et c'est bien ce que font les Apôtres avec, toutefois, cette nuance capitale, qu'ils émettent leur pesher sous l'inspiration de l'Esprit, car il était certainement aussi clair pour eux, alors, que ce l'est pour nous, aujourd'hui, que ce n'étaient, ni "des nations", ni des "peuples d’Israël" qui s'étaient "ligués" contre le Messie Jésus, mais seulement quelques représentants des unes (les Romains) et de l'autre (les accusateurs juifs de Jésus).

C'est, une fois de plus, une situation redondante ou "apocatastatique". En effet, ce qui s'est produit en germe, c'est-à-dire au niveau du seul Messie-Jésus, accusé par une poignée de représentants du peuple juif et exécuté par un détachement de Romains, sur l'ordre de leur magistrat, Ponce Pilate, se reproduira à des dimensions tentaculaires, lorsque se réalisera intégralement la prophétie du Ps 2, concernant la montée finale des nations contre Jérusalem :      

"Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui débitent de vaines paroles ? Les rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Éternel et contre son Oint : faisons sauter leurs entraves, débarrassons-nous de leurs liens!... Celui qui siège dans les deux s'en amuse, L’Éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : c'est moi qui ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. J'énoncerai le statut de L’Éternel : il m'a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. Demande et je te donne les nations pour héritage, pour domaine, les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer, corme vases de potier, tu les casseras."

Il a paru utile de citer la majeure partie de ce psaume, parce que sa réalisation eschatologique révélera pleinement le mystère du Christ et de Son Peuple, lorsque ce dernier sera investi de ses fonctions messianiques, comme on va tenter de l'analyser à présent.

Tout d'abord, il convient de rappeler que, pour toute la tradition chrétienne, sans aucune exception, c'est Jésus qui est le Roi, l'Oint dont parle ce psaume ; et, bien entendu, c'est lui qui est le Fils engendré par Dieu (cf. Ac 13, 33ss; He 1, 5).

Pourtant, ce titre de Fils de Dieu est attribué à quelqu'un de la lignée de David, qui ne peut être Jésus, comme le prouve le texte suivant (2 S 7, 14ss) où, après avoir annoncé à David qu'il lui fera une Maison, Dieu ajoute :

"Et, quand tes jours seront accomplis (...), je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j'affermirai sa royauté. C'est lui qui construira une maison pour Mon Nom et j'affermirai pour toujours son trône royal. Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils. S'il commet le mal, je le châtierai avec une verge d'homme et, par les coups que donnent les humains. Mais ma faveur ne lui sera pas retirée comme je l'ai retirée à Saül que j'ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté resteront assurées à jamais devant moi, ton trône sera établi à jamais."

Ce que confirme le Ps 89, 27ss :

"Il m'appellera : Toi, mon père, mon Dieu et le rocher de mon salut! Si bien que j'en ferai l’aîné, le souverain des rois de la terre. (...) J'ai pour toujours établi sa lignée et son trône comme les jours des cieux. Si ses fils abandonnent ma loi, ne marchent pas selon mes jugements (...) je visiterai avec une verge leurs péchés, avec des coups, leurs méfaits; mais sans retirer de lui mon amour, sans faillir dans ma vérité. Point ne profanerai mon Alliance, ne dénierai ce qui sort de mes lèvres : une fois, je l’ai juré par ma sainteté : mentir à David, jamais! Sa lignée à jamais sera et son trône comme le soleil devant moi, comme est fondée la lune à jamais témoin véridique dans la nue."

Pourtant, dans le même psaume, voici un cri de détresse, motivé par la non-fidélité apparente de Dieu à ses promesses : (ibid. vv. 39ss) :

"Mais toi, tu as rejeté et répudié ; tu t'es emporté contre ton Oint; tu as renié l'alliance de ton serviteur, tu as profané jusqu'à terre son diadème (...). Où sont tes faveurs originelles, Seigneur? Tu as juré à David sur ta vérité. Souviens-toi, Seigneur, de l'insulte à ton serviteur : Je reçois en mon sein tous les traits des peuples; ainsi tes adversaires, ETERNEL, ont insulté, ainsi insulté les traces de ton oint !"

Le mystère "apocatastatique" de ces concordances scripturaires est le suivant : il y a identité analogique entre la filiation divine de Jésus et celle de Son Peuple, et entre Son intronisation messianique et celle de Son Peuple.

A "Aujourd'hui, je t'ai engendré" correspondent ces paroles de Dieu, par la bouche d'Isaïe (Is 66, 7ss) :

"Alors qu'elle n'a pas encore eu d'enfant, elle a enfanté, alors qu'elle n'a pas encore eu les douleurs, elle a accouché d'un mâle. Qui a jamais entendu rien de tel? Qui a jamais vu chose pareille? Peut-on mettre au monde un pays en un seul jour? Enfante-t-on une nation en une fois? Et voici que Sion a enfanté et mis au monde ses fils."

Toutefois, il est patent que le Nouveau Testament a "monopolisé" le verset 7 du Psaume 2 au profit de Jésus. Lc 3, 21ss l’applique au baptême du Christ :

"0r, il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et, au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sur Lui, sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix partit du ciel : Tu es mon fils; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré."   

Pour Paul, par contre (Ac 13, 32ss), c'est en ressuscitant que Jésus devient Fils de Dieu :

"Et nous, nous vous annonçons la Bonne Nouvelle : la promesse faite à nos pères, Dieu l'a accomplie en notre faveur à nous, leurs enfants : il a ressuscité Jésus. Ainsi est-il écrit dans les Psaumes : Tu es mon fils. Moi-même, aujourd'hui, je t'ai engendré."

L'Eglise, elle, par la bouche de la plupart de ses écrivains ecclésiastiques, voit, dans l'enfant mis au monde par la "femme dans le soleil", d’Ap 12, 1ss, la naissance de Jésus, ou sa résurrection.

Pourtant, si l'on s'en tient au contexte, cela paraît peu probable ; en effet, Jésus est ressuscité et monté au ciel, adulte. De surcroît, la femme de l'Apocalypse - quel qu'en soit le symbole caché – s’enfuit au désert pour une période définie : 1260 jours (v. 6). Et il n'est pas possible de voir, dans ce laps de temps, même si on le convertit en années, le règne invisible du Christ, au travers de Son Eglise, jusqu'à la Parousie, comme le professent nombre d'exégètes et de prédicateurs chrétiens.

Ce qui paraît fonder cette interprétation chrétienne traditionnelle est la citation vétérotestamentaire explicite de la fameuse phrase (v. 5) : "0r la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer", qui est une référence au Ps 2 (v. 9), lequel traite du Messie eschatologique. Et, en effet, Ap 19, 11ss attribue au "Cavalier-Verbe de Dieu", venant "à la tête des armées du Ciel", le même "sceptre de fer".

Il semble donc que l'auteur de l’Apocalypse voie, dans l'enfant enlevé, le Verbe de Dieu, considéré comme Premier-né d'entre les morts. Toutefois, un examen plus attentif de l'Ecriture révèle que, comme beaucoup d'autres passages, celui-ci peut s'appliquer aussi bien à un être unique - ici, le Verbe de Dieu - qu'à une collectivité d'individus - en l'occurrence, le peuple de Dieu parvenu à son stade messianique.

En fait foi ce passage de l'Apocalypse :

"Le vainqueur, celui qui restera fidèle à mon service jusqu'à la fin, je lui donnerai pouvoir sur les nations; c'est avec un sceptre de fer qu'il les mènera, comme on fracasse des vases d'argile ! Ainsi, moi-même, j'ai reçu ce pouvoir de mon père..." (Ap 2, 26-28)

Ainsi, on peut le constater une fois de plus, tant les paroles des prophètes, que celles des auteurs du Nouveau Testament, nous invitent à être sans cesse attentifs à ce mystère de la récapitulation apocatastatique des Ecritures, à la Fin des temps, qui est celui de la Consommation (10).

Si nous acceptons de lire ainsi ce récit d'Ac 4, 24ss, analysé plus haut, force est de reconnaître que la première communauté chrétienne a vu, dans la coalition momentanée du pouvoir religieux juif avec l'empire romain, non pas l'accomplissement total de la prophétie de David (Ps 2), mais son accomplissement apocatastatique, tout en pressentant que l'avenir reproduirait, en plénitude, le modèle ainsi réalisé dans le drame messianique réel, mais aux dimensions nucléaires, qui eut lieu sous Ponce-Pilate.

 

5. L’effusion de l’Esprit à la Pentecôte épuise-t-elle la portée eschatologique de la prophétie de Joël ?

C’est à un processus de même nature que l’on a affaire avec le discours de Pierre à la foule accourue, après la descente de l'Esprit Saint sur la première communauté (Ac 2, 14-21) :

"Hommes de Judée et vous tous qui résidez à Jérusalem, apprenez ceci, prêtez l'oreille à mes paroles. Non, ces gens ne sont pas ivres, comme vous le supposez; ce n’est d'ailleurs que la troisième heure du jour. Mais c'est bien ce qu'a dit le prophète : Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors, vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Et moi, sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai de mon Esprit. Et je ferai paraître des prodiges là-haut dans le ciel et des signes, ici-bas, sur la terre. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang, avant que vienne le jour du Seigneur, ce grand jour. Et quiconque, alors, invoquera la nom du Seigneur sera sauvé".

Ce n’est certainement pas un hasard si la prophétie de Joël (3, 1-5) est donnée, in extenso, alors que ne s'est produit aucun des signes terrifiants annoncés par le prophète (prodiges au ciel et sur la terre, soleil changé en ténèbres, et lune changée en sang). De plus, il est patent - et ce l'était, bien entendu, pour les contemporains de cet événement - que l'Esprit n'a pas été répandu "sur toute chair", et que le "Jour du Seigneur", c'est-à-dire celui du Jugement, n'est pas advenu.

Il est vrai qu'il est courant d’entendre affirmer que Pierre et les premiers adeptes de Jésus étaient persuadés que "la fin de toutes choses était proche" (1 P 4, 7); si bien que, pour beaucoup de commentateurs, ce passage ne fait pas difficulté. L'argument ne convaincra que les convaincus d'avance. Il reste que, si tel était bien le cas, les chrétiens seraient les plus malheureux des hommes, car il leur faudrait avouer que Pierre et les autres Apôtres se sont trompés, puisque, de fait, aucun de ces signes ne s'est produit. Dans ce cas, c'est le Nouveau Testament tout entier qui deviendrait suspect.         

Mieux vaut, pour le bon sens et pour la foi, voir dans cet événement et dans son interprétation par Pierre, un cas particulièrement frappant de prophétie à caractère "apocatastatique", et attendre, avec confiance, la réédition, "extensive" à toute la communauté eschatologique, de cette effusion de l'Esprit, laquelle sera, alors, réellement accompagnée des signes annoncés par Joël et Jésus lui-même (Mt 24, 29).

 

6. Le cas particulier du Psaume 69

Nous arrivons maintenant à un cas très intéressant d'application apocatastatique par le Nouveau Testament, de plusieurs passages d'un texte vétéro-testamentaire, en l'occurrence, le Psaume 69.

En effet, le Nouveau Testament a abondamment puisé dans ce Psaume pour en actualiser certaines prophéties. On ne retiendra ici que celles qui s'appliquent à Jésus :

- Jn 15, 24-25, qui cite Ps 69, 5 :

"Si je n’avais pas fait, parmi eux, des oeuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant, ils ont vu et ils nous haïssent, et moi, et mon Père. Mais c'est pour que s'accomplisse la parole écrite dans leur Loi : Ils m'ont haï sans raison."

- Jn 2, 17, qui cite Ps 69, 10, à la suite de l'expulsion des vendeurs du Temple, par Jésus :

"Les disciples se rappelèrent qu'il est écrit : le zèle de ta maison me dévore.".

- Jn 19, 28-30, qui cite Ps 69, 22 :

"Après quoi, sachant que, désormais, tout était achevé, pour que l'Ecriture fût parfaitement accomplie, Jésus dit : J'ai soif. Un vase était là, rempli de vin aigre. On mit autour d'une branche d'hysope, une éponge imbibée de vinaigre et on l'approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vin aigre, Jésus dit : c'est achevé. Et, inclinant la tête, il rendit le dernier soupir."   

Une utilisation aussi importante d'un même texte vétéro-testamentaire, par le Nouveau Testament (11), est un fait trop exceptionnel pour que le chrétien fidèle ne se sente pas invité à regarder de plus près le Psaume 69, que voici, in extenso :

"Sauve-moi ô Dieu, car les eaux me sont entrées jusqu'à l'âme. J'enfonce dans la bourbe du gouffre, et rien qui tienne; je suis entré dans l'abîme des eaux et le flot me submerge. Je m'épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux sont consumés d'attendre mon Dieu. Plus nombreux que les cheveux de la tête, ceux qui me haïssent sans cause; ils sont puissants ceux qui me détruisent, les ennemis qui m'accablent de mensonges (ce que je n'ai pas volé, je dois le rendre).

0 Dieu, tu sais ma folie, mes offenses sont à nu devant toi. Qu'ils ne rougissent pas de moi ceux qui t’espèrent, Eternel Sabaoth! Qu'ils n'aient pas honte de moi, ceux qui te cherchent, Dieu d'Israël! C'est pour toi que je souffre l’insulte, que la honte me couvre le visage, que je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère; car le zèle de ta maison me dévore, l'insulte de tes insulteurs tombe sur moi.

Que je pleure sur moi-même et jeûne et l'on m'en fait un sujet d'insulte; que je prenne un sac pour vêtement et, pour eux, je deviens une fable, le conte des gens assis à la porte et la chanson des buveurs de boissons fortes.

Et moi, t’adressant ma prière, ETERNEL, au temps favorable, en ton grand amour, Dieu, réponds-moi en la vérité de ton salut.    

Tire-moi du bourbier où je m'enfonce, que j'échappe à mes adversaires, à l’abîme des eaux! Que le flux des eaux ne me submerge, que le gouffre ne me dévore, que la bouche de la fosse ne me happe!       

Réponds - moi, ETERNEL, car ton amour est bonté; en ta grande tendresse, regarde vers moi; à ton serviteur, ne cache point ta face, l’oppression est sur moi, vite, réponds - moi, approche de mon âme, venge-la, à cause de mes ennemis, rachète-moi.

Toi, tu connais mon insulte, ma honte et mon affront, devant toi tous mes oppresseurs. L'insulte m’a brisé le coeur jusqu'au désespoir. J'espérais la compassion (12), mais en vain, des consolateurs, et je n'en ai pas trouvé. Pour nourriture, ils m'ont donné du poison, dans ma soif ils m'abreuvaient de vinaigre. 

Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard;   que leurs yeux s'enténèbrent pour ne plus voir, fais qu'à tout instant les reins leur manquent! Déverse sur eux ton courroux, que le feu de ta colère les atteigne; que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitants : ils s'acharnent sur celui que tu frappes, ils glosent sur les blessures de ta victime (13). Charge-les, tort sur tort, qu'ils n'aient plus d'accès à ta justice; qu'ils soient rayés du Livre de Vie, retranchés du compte des Justes. Et Moi, courbé, pauvre et douloureux, ton salut, Dieu, me redressera.  

Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je le magnifierai par l'action de grâces; cela plaît à L’Éternel plus qu'un taureau, une forte bête avec corne et sabot.  

Ils ont vu, les humbles, ils jubilent; chercheurs de Dieu, que vive votre coeur! 

Car L’Éternel exauce les pauvres, il n'a pas méprisé ses prisonniers.   

Que l'acclament le ciel et la terre, la mer et tout ce qui s'y remue!   

Car Dieu sauvera Sion, il bâtira les villes de Juda, là, on habitera, on possédera;  la lignée de ses serviteurs en hérite et les amants de son nom y demeurent. "  

Une lecture attentive de ce texte devrait convaincre les plus sceptiques que, considéré dans son entièreté, ce psaume ne peut pas s’appliquer à Jésus. En témoigne le verset 6 : "0 Dieu, tu sais ma folie, mes offenses sont à nu devant toi". Jésus a-t-il péché, qu’Il doive confesser sa folie ?

Mais cette évidence ne viendra évidemment pas à bout de la dialectique apologétique des allégoristes et spiritualistes chrétiens, pour lesquels l'Ecriture n'est qu'un magma humano-divin, un corps mélangé, une espèce de matière première brute, d'où émergent, parfois - tels des diamants à peine décelables dans leur gangue de boue - quelques pépites savamment enfouies par Dieu, par la bouche des semeurs inconscients qu'étaient les prophètes d’Israël, afin que les Pères de l'Eglise, les écrivains ecclésiastiques anciens et modernes, les exégètes, les prédicateurs et les théologiens chrétiens d'aujourd'hui, y trouvent exactement ce qu'ils cherchent, à savoir : la justification et la confirmation péremptoires des présupposés de leur religion, alors considérée comme ayant supplanté le judaïsme.

Paul a eu bien raison d’écrire : "tous les descendants d'Israël ne sont pas Israël" (Rm 9, 6). Car tous les chrétiens énumérés ci-dessus n'ont pas forcément l'Esprit de Dieu. Ils ne trouvent dans l'Ecriture que ce qu'ils veulent y voir. Ayant, une fois pour toutes, décrété que l’ancien Israël (14) lisait les événements de son histoire nationale et religieuse, "de façon charnelle", et qu'il préférait "la lettre qui tue" à "l’Esprit qui vivifie", ils en ont déduit qu'eux seuls avaient le discernement nécessaire pour trancher dans le vif de la Parole de Dieu et affirmer : ceci est un cri de haine nationaliste du prophète (15), ou : ceci est l'expression des espérances terrestres limitées à l'horizon du prophète, etc.

Même le "pas un point sur l’i, pas un trait ne passera de la Loi, que tout ne s'accomplisse" (Mt 5, 18), sera inopérant sur ces gens-là. Ils souriront, avec commisération, de votre naïve "foi du charbonnier", et mettront les rieurs de leur côté en recourant, à grand renfort de sophismes, à des passages de l'Ancien Testament et du Nouveau, qui n'ont, à l'évidence, aucune portée prophétique (16).

Pour eux, en effet, ce qui compte, ce sont les "pépites" - entendez : les paroles - qui, incontestablement, "ont été écrites pour notre instruction". C'est ainsi qu'ils deviennent totalement aveugles concernant reste, ce qu'ils appellent le "terreau". En poussant à l'extrême les conséquences de leur méthode, le Psaume 69 serait "un tas de fumier", sur lequel fleuriraient – ô merveille ! - les quelques parallèles et analogies surnaturelles applicables à Jésus ou au message chrétien!...

Dieu nous préserve de nous adonner à une telle dissection du corps un qu'est l'Ecriture, dans le but démentiel d'en tirer des éléments vivants. La vivisection est un crime, puisque, d'un être vivant, elle fait un cadavre. Or, la Parole de Dieu est "Esprit et vie".

En fait, le Psaume 69, lu littéralement - il le faut bien - est une méditation prophétique douloureuse du roi-Messie David sur ses épreuves personnelles. Mais il est certain - et cela n'a, bien entendu, pas échappé à la tradition juive - qu'au delà de son propre cas, l'inspiration de Dieu lui fait pressentir et exprimer mystérieusement une extension, bien plus vaste, et de portée prophétique plus transcendante que ne pourrait le laisser supposer une lecture superficielle du texte.            

A combien plus forte raison, pour les fidèles d’aujourd’hui qui lisent de manière "apocatastatique", devrait-il apparaître clairement que c'est là, décrite prophétiquement, la situation du peuple parvenu à sa dimension messianique (17), aux temps eschatologiques, lorsqu'il sera en butte à la haine, au mépris et aux accusations iniques des nations coalisées contre lui, jusqu'à ce qu'enfin, Dieu prenne fait et cause pour lui, le sauve et le glorifie, confondant ainsi, définitivement, les ennemis de Son peuple.

Outre la reconnaissance de l'état de pécheur de ce Messie (v. 6), les passages suivants confirmeront notre certitude qu'il ne peut aucunement s’agir de Jésus (même lorsqu’il était encore"dans la chair") :

Ps 69, 4 : "Mes yeux sont consumés d’attendre mon Dieu."

C'est bien là la situation du peuple juif depuis des milliers d'années.

Ps 69, 5 : "Ce que je n’ai pas volé, je dois le rendre".

N'est-ce pas, précisément, ce qu'on exige de l'Etat d'Israël aujourd'hui, à savoir qu'il rende à d'autres, qui n'ont aucun titre de propriété sur elle, une terre à eux promise par Dieu Lui-même et que les Juifs n'ont certainement pas volée !...

Ps 69, 9 : "Je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère".

Ce verset est lourd de réminiscences et de parallèles prophétiques. Cette exclamation en rappelle une autre, du même David, qui, poursuivi par Saül, se plaint des hommes qui ; dit-il,

"m'ont banni aujourd'hui, en sorte que je ne participe plus à l’héritage de L’Éternel, comme s'ils disaient : va servir des dieux étrangers!" (1 S 26, 19).

Alors que Moïse avait dit à tout le peuple :

"Car tu es un peuple consacré à L’Éternel, ton Dieu; c'est toi que L’Éternel, ton Dieu a choisi pour son peuple a lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre." (Dt 7, 6).

Ces "frères" pour lesquels le peuple juif est un étranger ne seraient-ils pas cet Ephraïm, que constitue la Chrétienté, ces dix tribus séparées de Juda par un schisme radical - politique d'abord, religieux ensuite (1 R 12) - puis dispersées dans les nations, sans qu'elles soient jamais revenues, malgré les assurances des prophètes. Ayant oublié leurs racines, elles se sont arrogé le titre de "nouvel Israël", niant systématiquement le destin messianique de la tribu de Juda (= les Juifs) et refusant la kénose * d'une réunion avec lui, pourtant réalisée sacramentellement en Jésus (Ep 2, 14ss).

Les "greffés", que sont les chrétiens, sur le tronc de Jacob, lequel avait été fait "maître pour ses frères", et devant lequel les "fils de sa mère" devaient "se prosterner"(Gn 27, 29), le somment, depuis plus de seize siècles, d'accepter sans condition une foi dont l'exposé qu'ils en font et la pratique qui en découle - sans parler du visage défiguré qu'ils en montrent et des conditions qu'ils posent à ceux à qui ils prétendent la démontrer - détournent invariablement les fils de Jacob d'y adhérer, ou même d'y comprendre quoi que ce soit.         

Job a bien prophétisé de ces "frères", en s'écriant :

"Mes frères ont été décevants, comme un torrent, comme le cours des torrents passagers!" (Jb 6, 15).

De même, Isaïe, lorsqu'il prononça cet oracle mystérieux :

"Ecoutez la parole de L’Éternel, vous qui tremblez à sa parole. Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent, qui vous rejettent à cause de mon nom: que L’Éternel manifeste sa gloire et que nous soyons témoins de votre joie. Mais c'est eux qui seront confondus!" (Is 66, 5)

Mais il est un autre passage, plus prophétique - encore que poétique - et qui préfigure bien la situation ambiguë qui est celle de l'Israël "selon la chair", égaré et endurci par rapport au Christ - par un dessein divin, mystérieux, dont nous n'avons pas la clé -, mais qui est également celle de l'Israël qui se qualifie de "nouveau", à savoir : la chrétienté. Un passage du Cantique des Cantiques prophétise bien son zèle, qui fut longtemps amer et pharisaïque, ainsi que l'impatience mauvaise et apologétique de ses zélateurs, fiers de leur religion bien établie et sûrs de leur bon droit confessionnel face aux fils d'Israël, à la nuque raide et à l'âme non encore baptisée :

"Les fils de ma mère se sont emportés contre moi. Ils m’ont mise à garder les vignes. Ma vigne à moi, je ne l'avais pas gardée." (Ct 1, 6)

Quand on sait que l'Epouse du Cantique est le symbole de la communauté d'Israël, on ne peut que s'émerveiller de cette prophétie mystérieuse du: "retour du troupeau", de cette brebis égarée, mais combien chérie, qu'annonce poétiquement ce verset du Cantique :

"Dis-moi, toi que mon coeur aime : où mèneras-tu paître le troupeau, où le mettras-tu au repos, à l'heure de midi, pour que je n'erre plus en vagabonde, près des troupeaux de tes compagnons." (1, 7) (18).

Et pour revenir au Psaume 69 :

v. 10 - "Car le zèle de ta maison me dévore."

C'est bien à propos des Juifs "selon la chair" que Paul lui-même reconnaissait : "Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu..." (Rm 10, 2), même s'il ajoute : "mais c'est un zèle mal éclairé."

- v. 21 "J'espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé."

C'est bien ce qui arriva à Job, lorsque ses amis vinrent, soi-disant pour le "consoler" (Jb 2, 11), alors qu'en fait, ils se muèrent ensuite en ses pires accusateurs, ce qui provoqua d'ailleurs la colère de Dieu, lequel ne leur pardonna que sur intercession de Job lui-même (Jb 42, 7ss). C'est la terrible déception qu'éprouve Job devant la défection de ses amis qui le fait s'écrier (Jb 16, 2) : "Quels pénibles consolateurs vous faites!"

Et c'est - bien entendu - ce qui arrive au peuple juif depuis qu'il existe. Ce cri de Jérémie en témoigne :

"Mes yeux fondent en larmes, car il est loin de moi, le consolateur qui me rendrait la vie" (Lm 1, 16);

Et encore :

"Sion tend les mains, mais pas de consolateur pour elle" (1, 17).

Et pourtant, n'est-ce pas aux chrétiens, de "consoler" le peuple juif, comme Dieu le leur demande, par Isaïe ?

"Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu." (Is 40, 1)

L'impératif pluriel ne laisse aucun doute, ce n'est pas à Isaïe qu'est adressée cette injonction, ni au peuple juif lui-même. C'est donc bien aux Chrétiens de "parler au coeur de Jérusalem" et de lui crier : "que son service est fini, que sa faute est expiée..." (v. 2).

- Ps 69, 27 "Ils s'acharnent sur celui que tu frappes, ils glosent sur les blessures de tes victimes."

Ce texte appelle, lui aussi, bien des parallèles. Contentons-nous de ceux-ci :

"Vient-on me voir, on dit des paroles en l'air. Tous, à l'envi, mes haïsseurs, chuchotent contre moi : ils estiment que le mal qui m’arrive est mérité : 'c'est une malédiction infernale qui s’est déversée sur lui. Maintenant qu'il est couché, il ne se relèvera plus!'" (Ps 41, 8-9) (19).

Jérémie, lui, a bien prophétisé des persécuteurs de tous les temps, pour lesquels tuer ou faire souffrir des Juifs est un service rendu à l'humanité et une gloire rendue à Dieu (Jr 50, 6-7) :

"Les gens de mon peuple les égaraient, ils erraient par les montagnes, de montagne en colline, ils allaient, oubliant leur bercail. Tous ceux qui les trouvaient les dévoraient, leurs ennemis disaient : Nous ne sommes pas en faute, puisqu'ils ont péché contre L’Éternel ..."

Ce qui n’est pas sans rappeler cette parole de Jésus :

- Jn 16, 2 : "…l'heure vient où quiconque vous tuera pensera rendre un culte à Dieu."

Le Ps 71, 10-11 ne dit rien d'autre :

"Car mes ennemis parlent de moi, ceux qui guettent mon âme se concertent : Dieu l'a abandonné pourchassez-le, empoignez-le. Il n'a personne pour le défendre!"

Mais Job annonce prophétiquement à ceux qui agissent ainsi, ce qui les attend (Jb 19, 28-29) :

"Lorsque vous dites : Comment l'accabler ? Quel prétexte trouverons-nous en lui ? Craignez pour vous-mêmes l'épée, car, en prenant l'épée (contre moi), vous avez attiré la colère sur vos fautes et vous saurez qu'il y a un jugement." (20)

Au terme de cette analyse poussée du Psaume 69, il semble que l’on puisse conclure qu'une fois de plus, se révèle, dans l'utilisation faite par Jésus et le Nouveau Testament, d'un texte vétérotestamentaire, le mystère de l'accomplissement apocatastatique. De plus en plus, se superposent, dans une perspective prophétique, Jésus et Son Peuple parvenu à son stade eschatologico-messianique.

 

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(1)
J'ai préféré employer le mot "germe", mais on conviendra, grâce aux progrès de la science moderne, que l'analogie entre les deux est totale.

(2) Le terme hébreu est aHarit. Il a une connotation eschatologique indéniable.

(3) Qu'on me pardonne ce néologisme! Je me vois contraint de le forger, comme d'ailleurs son cousin : "apocatastatique", pour rendre au mieux, le caractère de plénitude, de complétude (que connote précisément le terme grec de plèrôma) de cet accomplissement final des prophéties, qui a véritablement le caractère parabolique d’une fin de grossesse (pour conserver l'image des prophètes et de Jésus lui-même), lorsque toutes choses parviennent à leur terme.

(4) On est très près du sens du terme hébreu shvut, tel que le comprennent certains lexicographes, au sens de "contrepartie", accomplissement d’une promesse, dévolution d’un héritage.

(5) Le mot grec Kèrugma signifie "proclamation solennelle ou publique".

(6) Ainsi, le sens du texte serait parfaitement plausible : les descendants juifs, "race" qui - cela va de soi - existera jusqu'à la fin du monde (ne serait-ce que pour se convertir au christianisme!...), seront témoins de tous les événements eschatologiques décrits par le Christ.

(7) Celle de la TOB est décevante, malgré son appel au "contexte messianique de l'époque", elle a, cependant, le mérite de ne pas escamoter la difficulté, en précisant que la tradition scripturaire des Evangiles a tenu à conserver ce passage, malgré son obscurité.

(8) Cf. le « Bon Pasteur » de l’évangile.

(9) Hébreu : ‘amiti. On peut également traduire : "mon collègue", "mon alter ego", "mon ami".

(10) La preuve de cette vue est que l'Apocalypse évoque ce texte dans un contexte qui est incontestablement eschatologique, puisqu'il s'agit de l'établissement, sur terre, du règne du Christ (Voir Ap 11, 18). C'est, encore une fois, une situation-germe.

(11) Il faut y ajouter : Rm 15, 3 ; 11, 9-10 ; Ac 1, 20.

(12) En fait, l'hébreu porte : "hocher la tête" (en signe de sympathie et de compassion). Ces deux attitudes : le hochement de tête et les paroles d'encouragement et de consolation, étaient classiques, dans l'ancien temps. Elles n'étaient pas réservées uniquement au deuil, mais se pratiquaient envers qui était dans la détresse et la persécution (cf. Jb 2, 11).

(13) Mot à mot : "ils racontent, ils s'entretiennent des blessures de celui que tu as frappé".

(14) L’Eglise étant, bien entendu, le "Nouvel Israël", expression malheureuse dépourvue de tout support scripturaire, mais qui a, hélas! trouvé place dans deux textes du concile Vatican II !

(15) Voir la Bible de Jérusalem, éditions récentes - Introduction aux prophètes (à propos de Nahum), p. 1088, où le commentateur nous parle de "ce nationalisme violent qui ne soupçonne pas encore l'Evangile, ni même l'universalisme de la seconde partie d'Isaïe"...

(16) Par ex. et entre mille : 1 R 15, 1 ,9,25,33, ??etc. et 2 Tm 4, 13.

(17) Qu'il s’agisse d'un personnage précis ou de tout le peuple devenu messianique aux temps eschatologiques.

(18) Voir aussi Mi 7, 14; Ps 119, 176; Is 63, 17, etc.

(19) Précisons, au passage, que ce Psaume contient, lui aussi, une phrase appliquée à Jésus, par l'Evangile de Jean (13, 18) : "Même le confident sur qui je faisais fond et qui mangeait mon pain a levé le talon contre moi" (Ps 41, 10). Or, une fois de plus, ce Psaume concerne David et - au-delà de lui - le Messie-homme. En effet, au v.5, nous lisons : "Moi, j'ai dit : pitié pour moi, ETERNEL! Guéris mon âme, car j'ai péché contre toi." Ce n'est d'ailleurs pas le seul cas dans l'Ancien Testament, citons encore le Psaume 40 dont le v. 8 : "Alors j'ai dit : Voici, je viens. Au rouleau du Livre il est écrit de moi..." etc. est cité et appliqué à Jésus par Hb 10, 7, alors que le contexte concerne un pécheur, comme en témoigne le v. 13 du même Psaume ??

(20) C'est bien ce qui est dit, en Am 1, 11 : "Ainsi parle L’Éternel, pour trois crimes d’Edom et pour quatre, je l'ai décidé sans retour : parce qu'il a poursuivi son frère avec l’épée, étouffant toute pitié, parce que sa colère déchire toujours et qu'il conserve sans fin sa fureur, j'enverrai le feu dans Teman et il dévorera les palais de Boçra."

  

© Rivtsion.org

 

Voir aussi:

Annonces eschatologiques à caractère apocatastatique ; Situations apocatastatiques dans le Nouveau Testament ; Paraboles à caractère apocatastatique: La vigne, le Christ et le Royaume ; Gestes et déclarations du Christ à caractère apocatastatique ; Modalités de l’accomplissement du dessein divin sur les Juifs et les chrétiens, à l’approche de la Fin des Temps ; Geste du figuier desséché 1. Aspect apocatastatique ; Geste du figuier desséché 2. Aspect eschatologique ;



22-10-2005 | Commentaires (0) | Public
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