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La Question juive : la théologie doit répondre
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C'est un fait bien connu qu'en quelques décennies, on est passé, en chrétienté, d'une attitude de mépris envers la religion juive et les Juifs eux-mêmes à un dessillement du regard concernant les injustices, le fanatisme religieux, voire la cruauté dont, au fil des siècles, les masses chrétiennes et parfois même une partie de leur haut clergé ont trop souvent fait preuve envers ce peuple.

Le premier acte concret posé par les autorités de l'Eglise catholique avait pour but initial de mettre un terme à l'antisémitisme et à l'antijudaïsme chrétiens qui avaient si longtemps déshonoré la religion de l'amour fondée précisément par et sur un Juif nommé Jésus.

C'est ainsi que vit le jour la Déclaration Nostra Aetate § 4 (1965), document-cadre qui, si décevant qu'il puisse paraître, constitue la pierre d'angle d'une reconsidération chrétienne radicale de la place du peuple juif dans l'histoire du salut, telle que l'Eglise la médite et la prêche. En témoignent les documents ultérieurs d'application de ce texte fondateur, dont les spécialistes font remarquer qu'ils vont de plus en plus loin dans l'approfondissement de la réflexion théologique sur la « question juive », ébauchée à Vatican II.

Il convient de rappeler que, à l'exception de lamentables menées politiques, voire antisémites marginales qui se firent jour autour de ce texte, à l'époque de Vatican II, les polémiques violentes qui ont précédé sa promulgation officielle étaient de nature essentiellement théologique, voire doctrinale. Les Pères qui résistaient à ce «nouveau regard» sur les juifs et le judaïsme, appartenaient majoritairement aux courants conservateurs de l'Eglise, et il leur apparaissait comme impossible de laisser le champ libre à des formulations qui, selon eux, contredisaient directement la lettre de certains textes du Nouveau Testament.

L'abcès de fixation de ces polémiques fut, comme on s'en souvient sans doute, la question du "déicide". Dès lors, et contre toute attente, la difficile recherche d'une version consensuelle de cette Déclaration particulière conféra à son élaboration un caractère théologique tel, qu'il amena les Pères conciliaires à s'interroger non plus tellement sur les juifs et le judaïsme et sur le mépris et les persécutions dont ils avaient été l'objet de la part des chrétiens, mais sur la relation de l'Eglise au peuple juif dont elle est issue.

C'est ainsi que, malgré plusieurs excisions regrettables des formulations les plus ‘prophétiques' de ce document, le résultat de cette rédaction laborieuse fut un texte fondateur dont, aujourd'hui encore, on n'a pas mesuré toute la fécondité doctrinale sur le plan de la théologie de la vocation respective du judaïsme et du christianisme.

La mise en exergue ecclésiale de la question juive, conjuguée avec la parution, dans les décennies qui suivirent le Concile, de nombreux ouvrages de recherche et de vulgarisation traitant de l'antisémitisme et de l'antijudaïsme chrétiens, et surtout de l'extermination, a déclenché une prise de conscience génératrice de honte, qui a conduit les autorités religieuses à émettre d'assez nombreuses expressions de repentir et de demandes de pardon.

Dans le même temps, se multipliaient les publications en tous genres - des plus savantes aux plus ‘naïves', mettant en exergue les valeurs du judaïsme et contribuant à revaloriser considérablement, aux yeux d'un nombre croissant de chrétiens, l'image du juif, de sa foi et de ses coutumes. Le résultat en fut la ‘réception' progressive d'une image de plus en plus positive, voire avantageuse du peuple jadis le plus méprisé de la terre. De plus, la vogue croissante de la lutte contre le racisme et l'intolérance contribua largement à mettre hors-la-loi les attitudes et expressions antisémites et/ou antijudaïques, ou considérées comme telles.

Tout cela, dira-t-on, n'était que justice ; et de fait, il n'y aurait rien eu à redire, au contraire, à ce changement considérable de cap si, comme c'est souvent le cas dans les périodes de mutation, on n'était passé sans transition d'un excès à un autre. En effet, dans l'euphorie de cette réhabilitation tardive, une espèce de "philo-judaïsme", souvent aussi excessif et irrationnel que l'antijudaïsme antécédent, a commencé de se répandre dans certains cercles, d'abord restreints, puis de plus en plus étendus.

S'il ne s'était agi que d'une reconnaissance fraternelle et humaine mutuelle plus ou moins fusionnelle, et que le phénomène fût resté circonscrit à des groupes de fervents adeptes du dialogue entre chrétiens et juifs, il n'aurait eu aucune conséquence fâcheuse. Malheureusement, force est de constater qu'au fil des ans, s'expriment de plus en plus ouvertement les espérances les plus irréalistes, appuyées sur des discours justificateurs dont le moins qu'on puisse en dire est que leurs présupposés théologiques et doctrinaux sont fragiles, voire non réductibles au donné objectif de la foi chrétienne sur lequel elles sont censées être fondées.

En effet - et là-dessus, tout croyant, juif ou chrétien, conséquent avec sa foi et sa tradition religieuse, sera d'accord -, une chose est de reconnaître, dans la foi et les coutumes de l'autre, des valeurs sublimes, voire salvifiques, autre chose est de tomber dans un ‘indifférentisme' ou un syncrétisme qui en viennent à déformer, voire à dissoudre le donné fondamental de la foi de chacun.

Or, de l'avis de spécialistes - un peu trop vite présentés, de ce fait, d'«esprits chagrins» - des constructions théologiques, aussi hâtives que hasardeuses, telle la «théorie des deux voies de salut», commencent à se répandre, au point que beaucoup de fidèles chrétiens se demandent s'il s'agit là d'une nouvelle doctrine tacitement entérinée par l'Eglise.


Qu'en est-il donc, dans les faits ?

Il est incontestable que les changements générés par les textes officiels de l'Eglise consacrés aux juifs et au judaïsme et les réactions - positives aussi bien que négatives - qu'ils ont suscitées, mais aussi les excès d'interprétations ‘philosémites' auxquels ils ont donné lieu, nécessitent une remise en perspective théologique, qui est d'ailleurs en cours.

En voici quelques jalons.

En 1981, le cardinal Etchegaray déclarait :

« Tant que la théologie n'aura pas répondu, d'une manière claire et ferme, au problème de la reconnaissance par l'Église, de la vocation permanente du peuple juif, le dialogue judéo-chrétien demeurera superficiel et court, plein de restrictions mentales ».

De leur côté, des spécialistes chrétiens de ce dialogue admettent que l'inimitié et la polémique sont comme ‘enkystées' au cœur même de la doctrine de l'une et l'autre religions. Les considérations les plus lucides concernant la situation respective des deux confessions de foi, par rapport au dessein de salut de Dieu, sont, sans conteste, celles qu'émettait, au cours d'une conférence donnée en 1994, le cardinal Ratzinger. Du fait de leur importance et de l'éminente fonction ecclésiale de leur auteur - préfet de la Congrégation romaine pour la Doctrine de la Foi - on en donne, ci-après, deux extraits.

Le cardinal pose d'abord, sans ambages, la question-clé [1]:

«Même si nous savons qu'Auschwitz a été l'horrible expression d'une idéologie qui, non seulement a voulu détruire le judaïsme, mais a également haï, dans le christianisme, l'héritage juif et cherché à l'extirper, la question reste posée : quelle peut être la cause d'une telle hostilité historique entre ceux qui, en fait, devaient avoir une commune appartenance en raison de leur foi en un Dieu unique et de l'obéissance à sa volonté? Cette hostilité tiendrait-elle à la foi même des chrétiens, à “l'essence du christianisme”, à tel point qu'il faudrait s'écarter de ce cœur et nier le christianisme en son centre, si l'on veut arriver à une véritable réconciliation ?»

Le prélat évoque ensuite le noyau même de l'opposition irréductible entre les deux confessions de foi :

«La confession de Jésus de Nazareth comme Fils du Dieu vivant et la foi dans la Croix comme rédemption de l'humanité, signifient-elles une condamnation explicite des juifs, comme entêtés et aveugles, comme coupables de la mort du Fils de Dieu? Se pourrait-il que le cœur de la foi des chrétiens les contraigne à l'intolérance, voire à l'hostilité à l'égard des juifs et, à l'inverse, que l'estime des juifs pour eux-mêmes, la défense de leur dignité historique et de leurs convictions les plus profondes, les obligent à exiger des chrétiens qu'ils renoncent au coeur de leur foi et donc, requièrent semblablement des juifs qu'ils renoncent à la tolérance? Le conflit est-il programmé au cœur de la religion et ne peut-il être résolu que par la répudiation de ce cœur ? »

Enfin, la théologienne catholique Geneviève Comeau - dont nous reparlerons ci-après - a raison de rappeler qu'en 1976, contrairement à nombre de personnalités juives qui reprochaient aux textes officiels de l'Eglise traitant du judaïsme de ne pas suffisamment prendre en compte la façon dont les juifs se définissent eux-mêmes, le rabbin orthodoxe américain Henry Siegman qualifiait déjà de «paradoxale» ce genre de demande, en ces termes :

« En tant que juif croyant, j'affirme que le judaïsme est la religion "la plus vraie". Cette affirmation fait partie de ce qui fait de moi un juif croyant, et je compte bien que les chrétiens n'en seront pas choqués. Et vice-versa, je ne puis me choquer d'affirmations de foi parallèles de la part des chrétiens... En outre, l'exigence juive que la théologie chrétienne reconnaisse la validité du judaïsme pour les juifs accorde implicitement une légitimité juive à la théologie chrétienne. Le judaïsme constitue une négation du mystère central chrétien et de sa notion de salut. Il ne peut pas tout à la fois rejeter la théologie chrétienne et exiger qu'elle trouve une nouvelle formulation pour servir la légitimité du judaïsme. »

Sur base de ces constats - qui ont le mérite de la lucidité et de la franchise - nous considérons la problématique brièvement esquissée ci-dessus comme l'un des enjeux majeurs de la contribution qu'avec d'autres, notre site veut apporter à la clarification et à l'amélioration des rapports entre chrétiens et juifs.

Les textes réunis sur ce site ont pour but de faciliter à nos visiteurs et visiteuses l'accès à un maximum de matériaux de réflexion, d'analyse et de discussion, jusqu'ici dispersés dans les publications les plus diverses. Notre espoir est que, si ce n'est déjà fait, ils prennent conscience de la complexité de la problématique et de la gravité de ses implications, et tentent d'exercer leur propre discernement, seuls ou en groupe, en privilégiant les points suivants :

  1. Dégager les lignes de force du contentieux doctrinal multiséculaire entre juifs et chrétiens.
  2. Tenter de déceler, dans les documents officiels, des signes de son atténuation ou, au contraire, de sa persistance.
  3. Prendre la mesure de ce qui relève de l'impatience des faux réformateurs dans certaines tentatives, pleines d'un « zèle mal éclairé », visant à réaliser une unité, certes prédite par les Ecritures chrétiennes (cf. Ep 2, 14.18), mais dont nous ignorons « les temps et les moments » de sa réalisation.
  4. Ne pas, pour autant, « éteindre l'esprit » en renonçant à explorer, avec courage mais aussi avec prudence, des voies nouvelles.
Dieu merci ! il ne manque pas d'études pionnières en la matière. Le problème, pour le non-spécialiste est d'en avoir connaissance et de ne pas se laisser abuser par des publications racoleuses ou polémiques, censées fournir des solutions, simples et définitives, aux problèmes complexes évoqués ci-dessus, ou, pire, véhiculant un message prétendument mystique et spirituel, dont la lecture révèle vite qu'il ne provient pas de la « source d'eaux vives » des Ecritures, mais des «citernes fissurées» d'une religiosité ésotérique (cf. Jr 2, 13).[/list]C'est pourquoi, nous nous permettons de recommander certains textes. Ceux-ci, bien sûr, reflètent nos choix personnels, mais nous ne les conseillons que parce qu'ils nous paraissent fiables et édifiants au sens étymologique du terme : construire et non détruire.

D'entrée de jeu, nous recommandons la lecture d'un article majeur de Madame Geneviève Comeau, qui enseigne la théologie au Centre Sèvres des Pères Jésuites de Paris ("Le dialogue avec le judaïsme d'aujourd'hui").

Nous sommes d'autant plus à l'aise pour ce faire, que ce texte contredit, en plusieurs points, nos convictions personnelles (2).

Nous n'en estimons pas moins sa lecture comme indispensable à quiconque se pose des questions sur le statut théologique du peuple juif dans une perspective chrétienne. Il a, en effet, le grand mérite de présenter un « état des lieux » qui, pour décapant qu'il soit, n'en est pas moins recevable, à quelques nuances près.
Il brisera beaucoup d'illusions généreuses, mais la blessure qu'il infligera sera salutaire et en évitera d'autres bien plus graves. Mieux vaut, en effet, aimer son prochain pour ce qu'il est, que pour ce que nous voudrions qu'il fût ; faute de quoi la déception, la rancœur, voire la haine sont au bout de l'aventure.

Et de cet amour-coup-de-foudre-là, le peuple juif n'a nul besoin.

Menahem Macina

© Rivtsion.org

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Notes

(1) Israël, l'Église et le monde : leurs relations et leur mission, selon le Catéchisme de l'Église Catholique. Conférence du cardinal Ratzinger, reproduite dans La Documentation catholique, n° 2091, du 3 avril 1994, p. 324.

(2) On se reportera aux articles suivants, accessibles sur le site de CJE : "Le dialogue judéo-chrétien interroge la théologie" ; Catherine Poujol, "Une nouvelle approche théologique : l'enseignement de l'estime" ; M. Macina, "Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? A propos de la 'formule de Mayence".

 
Relations Juifs chrétiens, Relations judéo-chrétiennes, Judéo-chrétiens, Dialogue Juifs chrétiens, Dialogue judéo-chrétien, chrétiens-et-juifs


05-11-2005 | Commentaires (0) | Public
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